DE LEUR INSTINCT SOCIAL ET DE LEUR CARACTÈRE
Dans son ouvrage sur l'origine des espèces, Darwin dit à propos des fourmis escla- vagistes, et en particulier de la F. sanguinea : LV | « J'ai vu parfois des fourmis qui d'ordinaire ne font point d'esclaves emporter des … nymphes d'autres espèces, lorsqu'elles les trouvent éparses aux alentours de leur nid; il n'est pas imposible que quelques-unes de ces nymphes mises en réserve comme nourriture soient venues à éclore et que ces fourmis étrangères en suivant leurs propres instincts aient rempli dans leur nid d'adoption les fonctions dont elles étaient capables, Si leurs services se sont trouvés de quelque utilité à l'espèce au milieu de laquelle elles sont ainsi nées par hasard, au point qu'il fût plus avantageux à cette espèce de capturer des travailleurs que de les procréer, l'habitude acquise de recueillir ou de dérober des œufs étrangers seulement pour s'en nourrir pourrait en être devenue plus forte ou s'être transformée par sélection naturelle, de manière à avoir pour but principal d'élever des esclaves ».
La perspicacité de Darwin se montre dans ce passage, car il ne s'est pas, que je sache, occupé lui-même des fourmis, et les observations de Smith, sur lesquelles il se base, ne sont guère de nature à éclaircir les faits. Si l'on se rappelle les expériences citées plus haut (IT ; IX, 1, fin; XXI, F. sanguinea, 2 ; XXII), on avouera qu'elles viennent singulièrement à l'appui de son hypothèse, On sait de plus qu'une nymphe nue peut éclore seule, et que les F., fusca ont souvent des nymphes nues, Du reste les fourmis commencent par tirer 2 de leur coque les nymphes à cocon qu'elles veulent manger. : o
. L'existence des 8 chez les fourmis est un des faits qui paraissent difficiles à expliquer . par la théorie de Darwin, J'avoue que ce n'est pas ce qui me gêne le plus. La grande différence qui existe entre leur organisation et celle des © s'explique me semble-t-il aussi facilement que la différence de structure, de taille, de couleur, etc., qui existe entre les ©. et les «, par la sélection sexuelle ‘).
1) Des fourmilières encore dans l'enfance de la société (on peut se les représenter analogues à celles des Ponera actuelles, ou mieux encore aux sociétés des Chalicodoma) se seront trouvées composées de 4 et
= Comme nous l'avons vu re Eu (XXX. 2, fin), on n'est pas forcé de croire que
les sexes doivent être absolument limités à deux ; si un troisième était utile à la propa-
: reçu une nourriture particulière à l'état de larve, et cela simplement parce que ce fait a
distincte de la $ comme de la © féconde, parle pour une différenciation embryonnaire analogue à celle du G' et de la ©, comme le fait fort bien remarquer Heer /Hausameise
départ la © et jamais le (. Ce qui-parle pour Darwin dans cette catégorie de faits, ce sont
de ® seulement ; parmi ces dernières, quelques-unes se seront parfois trouvées infécondes et par là même plus aptes au travail. Il est évident que le travail étant le soutien de toute association ces fourmilières-là
il aura suffi que la faculté de pondre un certain nombre d'œufs ayant une propension à devenir ® infécondes, en même temps qu'un certain nombre d'autres gardant leur propension à devenir @ fécondes (et même
ment par la sélection naturelle, même si elle a été due à un acte instinctif des mêmbres adultes de la communauté (telle que la production à volonté des reines par les abeïlles) ; dans ce cas cela aura été cet instinct | qui se sera hérité, et fixé chez les © infécondes avec leur infécondité, peut-être même avant que celle-ci fût complète. La sélection naturelle agissant ensuite, probablement même dès l'abord, sur ces ® infécondes (par l'intermédiaires des © fécondes) les aura différenciées de plus en plus en les rendant plus propres à telle ou telle occupation, Aïnsi se seront formées les grandes différences entre les & et les Q®, ces dernières
- n'est pas plus difficile à expliquer (XXX. 2).
surtout ceux de R. Semon sur la Mnème sont venus définitivement prouver l'erreur de Weismann avec sa : « Toute-puissance de la sélection naturelle», à laquelle Darwin lui-même, auteur de l'hypothèse des « Pangènes », ne croyait nullement, Lentement, mais sûrement, au courant de centaines de milliers d'années, les caractères acquis par de nombreuses répétitions finissent par se graver dans les germes, c. à d, dans
trop unilatérale de la sélection naturelle, qu'on met actuellement au contraire trop à l'arrière-plan.
k Du reste, tout dernièrement, les recherches de Steinach (1910) et de Lipschütz (1916) ont prouvé péremptoirement qu'en implantant dans la jeunesse des organès sexuels 4 à la © d'un animal ils « mascu- Jinisent » ses formes et ses instincts et qu'en implantant à un 4 des organes sexuels ®, ils le « féminisent », au physique comme au mental, L' influence héréditaire des sécrétions glandulaires sur le développement sexuel de tout le corps est par là démontrée et des horizons nouveaux s'ouvrent à nous! Les 8 et les A des fourmis proviennent donc sans doute d'une combinaison héréditaire fort complexe de sélections, de mutations et d'influences des sécrétions.
- 1)- Fritz Müller a dévouvert dernièrement une espèce de Crustacé constituée par une © et deux sortes de @ différents, J'ai moi-même prouvé que la Ponera Eduardi a deux sortes de 4, l'un ailé, l'autre - aptère, ce dernier ayant la forme d'une 8, ;
gation d'un type, pourquoi ne se serait-il pas formé ‘) ? Il ne faut pas non plus partir a priori de l'idée que la $ n'est nécessairement pas autre chose qu'une © avortée pour avoir
été prouvé chez les abeilles, Qui sait si le plus grand développement du cerveau n'est pas : primaire chez les 8, et l'atrophie des ovaires secondaire ? L'existence du 9 chez les Colobopsis et les Pheidole, c'est à dire d'une seconde forme de © inféconde parfaitement
Madeira’s p. 23). Mais cette différenciation doit avoir eu, chez les fourmis, pour point de
auront eu le dessus dans le combat de la vie ; mais il leur fallait aussi conserver des (@) fécondes, À cet effet
d'autant plus fécondes qu'elles n'avaient plus à travailler) s'héritât et se fixât chez les © fécondes de ces fourmilières, tout comme la faculté de pondre des œufs ayant une propension à devenir les uns ® et les. autres 4 a dû s'hériter et se fixer chez des animaux d'abord gemmipares ou hermaphrodites pour qu'ils devinssent animaux à sexes séparés. Quelle qu'aura été la cause déterminante de cette différenciation embryonnaire et à quelque période de l'embryon qu'elle ait pu se produire elle s'explique également facile-
… devenant de leur côté de plus en plus lourdes, ineptes et fécondes, La formation d'un quatrième sexe (soldat)
(1919). Dès lors les travaux de de Vries sur les mutations subites de certaines espèces et
la mnème héréditaire de l'espèce, sous forme de mutations. En 1874, j'étais encore, on le voit, sous l'influence |
de nouveau les RG intermédiaires, les passages de la © à la ©, de la $ au , a. ti évident, pour qui ne ferme pas les yeux à dessin, que les grosses © des M, structor et des.
Camponotus. sont les analogues des 9. Non seulement leur forme, mais encore leur … caractère plus paresseux et plus guerrier que celui des petites # én est un indice certain, Chez ces fourmis les formes intermédiaires sont plus rares que les extrêmes. Chez la F. rufa et ses races il y a aussi de grosses et de petites ©, mais la différence entre les deux castes est peu tranchée et les intermédiaires sont nombreux. Il y a peu de fourmis chez - lesquelles on ne remarque pas un commencement de distinction entre grandes et petites. Dans le genre Pheidologeton, les grosses ® sont identiques au ‘| Pheidole et les petites
aux petites © Pheidole, mais on trouve des intermédiaires (Mayr), tandis qu'on «
n'en trouve pas chez les Pheidole. Il en est de même pour les © et les 8, Tandis que chez les Solenopsis, les Pheidole, les Tetramorium, on pourrait croire que la © appartient
FES une autre famille que la %, c'est à peine si on peut les distinguer l'une de l'autre
dans les genres Formicoxenus et Ponera. Les intermédiaires entre ces deux extrêmes sont donnés par les genres Leptothorax, Myrmica, Formica, Lasius, etc. Dans une société, il est connu que la distribution du travail est un avantage, un perfectionnement de l'état social. Or nous trouvons surtout ces formes extrêmes des ® et les grandes différences.
entre © et 8 chez les fourmis qui vivent en fourmilières considérables, tandis que chez
les fourmis où la vie en société est peu développée, la $ ressemble beaucoup à la ©. (Ponera, Leptothorax, Myrmecina). Ces dernières sortes semblent presque former un passage à la vie nomade des autres insectes {Ponera). Les des fourmis diffèrent encore
plus des autres sexes que ceux-ci ne diffèrent entre eux. Cette différence est même « __ avens-nous vu si profonde à l'ordinaire qu'on trouve peu de caractères spécifiques et même génériques communs entre les (j et les ©. Cela s'explique par une action spéciale de la
sélection sexuelle et de la mnème héréditaire sur l'instinct social Je ne crois pas. qu'aucun être organique aussi élevé présente autant de différences entre les sexes ni des différences aussi profondes que les fourmis et les termites ‘)]. D'un autre côté le
1) Darwin a montré que certaines particularités qui n'ont et ne peuvent jamais avoir eu d'emploi ou, d'utilité que pour un sexe se trouvent cependant aussi parfois chez l'autre sexe. En d'autres termes la sélection naturelle modifie un organe d'une façon avantageuse à l'espèce chez un des sexes, et l'autre sexe se modifie parfois de la même manière sans en retirer aucun avantage, par simple corrélation, Un. exemple très remarquable de ce fait se trouve chez les genres de fourmis Polyergus et Stfrongylognathus. se Leurs 4 et leurs © ont les, mandibules cylindriques et pointues comme celles des $. Cette forme des mandibules est évidemment chez ces dernières une conséquence de l'instinct esclavagiste, car elle les.
rend impropres au travail et tout particulièrement propres au pillage des nymphes chez des espèces
ennemies. Or il est, bien certain que jamais les 4 ni même les © n'ont eu besoin de pareïlles mandibubles pour porter des cocons pillés ni pour tuer leurs ennemis lors du pillage, car jamais les 4 ni les 9 n'ont été au pillage. L'instinct esclavagiste n'a, en effet, pas pu, par exemple, exister chez les ® ou chez K les & avant qu'il existât des 8, car alors l'instinct social lui-même devait à peine commencer à exister.
Ajoutons encore à cela que le genre Polyergus est très voisin du genre Formica et le genre Sfrongylo-. s
gnathus du genre Tetramorium ; ces deux genres ont cependant de larges mandibules dentées. Nous devons
penser que les ® qui ont produit des & à mandibules toujours plus pointues l'ont emporté dans le combat
de la vie là où l'instinct esclavagiste existait déjà, et qu'en même temps leurs mandibules et celles des 4 ont subi sans nécessité la même transformation, par corrélation. — P. S. (1919). Voir la notice précédente sur les recherches de Steinach et de Lipschütz qui expliquent ce fait bien mieux que la sélection. Le 4 est ici normalement féminisé, ’
4 Du aptère (sans ailes) des Formicoxenus ressemble à s'y méprendre à la 8 et c'est le cas se la plupart des de fourmis qui éclosent aptères par hérédité. e Nous avons une autre série d'intermédiaires en ce qui concerne l'instinct esclavagiste 1 "00 et un instinct parasitique, série à laquelle von Hagens a rendu attentif, Je puis encore y “ ajouter un ou deux chaînons, Si nous partons de la fourmi travailleuse, sans esclave, du L. niger, par exemple, nous avons la gradation suivante : 1° Fourmis travailleuses pures ; 2° Fourmis à fourmilières mixtes anormales (XXII) ; 3° F. sanguinea (quelquefois sans FLAN esclaves) ; 4° Polyergus ruféscens (ici le travail qui avait seulement diminué chez La F. sanguinea cesse entièrement, et l'instinct esclavagiste atteint son apogée ; 5° Sfrongy- » lognathus Rehbinderi ; 6 Strong. Huberi (l'instinct esclavagiste est certainement encore vivace) ; 7° Sfrong. festaceus (l'instinct esclavagiste n'existe plus que sous forme à de lies dérisoires ; la 8 s'atrophie et tend à disparaître) : 8° Anergates atratulus
(l'ouvrière a disparu; le parasitisme est seul admissible). Cette dernière fourmi est,
me paraît-il, un exemple remarquable de retour aux caractères des ancêtres (sociétés À 4 incomplètes, sans &) par le parasitisme ; sa généalogie s'explique par le S. festaceus où den la $ devient si rare relativement à la © et au «.
D L'intelligence des fourmis est avant tout l'apanage des #, beaucoup moins des © EE et presque pas des G. À. son développement correspond un développement proportionnel des hémisphères cérébraux (corps pédonculés) chez ces trois sexes. Elle varie suivant les
espèces et n'est pas toujours plus forte chez celles qui forment les plus grandes fourmi- SEE ES lières, C'est ainsi que le genre Lasius avec ses grandes peuplades est loin de briller __ par la spontanéité, la reflexion des actes de ses #, Dans le genre Formica qui me paraît être le plus intelligent de tous, c'est certainement la F. sanguinea qui a la palme. Aucune Pret espèce n'est susceptible d'autant de modifications dans ses habitudes et dans sa manière A . d'agir suivant les circonstances. Elle sait se faire des esclaves d'une foule d'autres espèces, combat avec une tactique étonnante, fait son nid de toutes les manières imaginables suivant l'endroit où elle se trouve, combine ses-plans d'attaque contre les espèces les plus diverses (L. niger, F. pratensis, F. fusca). Je n'ai du reste qu'à rappeler les expériences : Te 4 VI 4, VI 6, X et XXI. Partout on y voit la F. sanguinea supérieure à la F. pratensis. Le NP à k On deit accorder que les fourmis sont les plus intelligents parmi les insectes, Non seulement Huber, mais Ebrard, Swammerdam, Lepeletier et les autres auteurs qui se sont donné la peine de réfléchir sur leurs mœurs en les comparant à celles des abeilles sont FE obligés de leur accorder la prééminence, Leur architecture est bien moins artistique, il FER * est vrai, mais elle varie ses procédés et ses matériaux, se plie aux circonstances, fait flèche Pre ou de tout bois, tandis que celle des abeilles est toujours la même. Les abeilles n'ont pour ainsi dire aucun soin de leurs larves ; elles se contentent d'apporter de la pâtée dans les
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