Chemins couverts et pavillons
Cette industrie est de nouveau propre seulement à un petit nombre d'espèces suisses. Huber l'a si bien décrite qu'il n'y a presque rien à ajouter (1. c. p. 198 à 201). Ces fourmis sont avant tout les L. niger et alienus, puis les L. brunneus et emarginatus, enfin les Myrmica laevinodis, scabrinodis, etc. Elles ont aussi des plantes, des arbres même à exploiter, malgré leur petitesse, mais ce sont surtout leurs pucerons qu'elles veulent aller visiter en
paix et protéger contre d'autres fourmis ou contre leurs ennemis nombreux (larves de coccinelles, de Syrphus, etc.). À cet effet le Las. niger creuse des chemins analogues à ceux des F. rufa, mais il a le plus souvent soin de profiter de la terre de déblai lorsqu'elle est humide pour couvrir ces chemins d'une voûte maçonnée. À certains endroits trop exposés,
il sait percer des tunnels (fragments de canaux souterrains) qui ressortent plus loin pour
se continuer dans un nouveau chemin couvert. Lorsque le chemin passe en un endroit abrité, tel que le pied d'un mur, les fourmis suppriment la voûte, et il devient identique aux chemins ouverts des F. rufa ; il en est de même lorsque les L. niger traversent une grande route ; ils essaient bien de faire des voûtes, maïs elles sont constamment détruites. On comprend quel aspect varié et intéressant présentent ces chemins. J'en ai vu un qui était entièrement
voûté et fait en terre ; il avait un à deux centimètres de large sur un centimètre à peine
de haut, et montait sur le pan d'un mur de six décimètres de hauteur sur trois d'épaisseur. Il traversait ensuite le sommet de ce mur et redescendait de l'autre côté jusqu'à terre ; tout cela pour passer d'une cour dans un jardin. Deux autres chemins de L. niger traversaient une route large de cinq mètres et demi. Ces chemins servent dans une colonie à conduire - d'un nid à l'autre ; mais bien plus scuvent ils aboutissent à une plante ayant des pucerons sur ces tiges. Arrivé au pied de la plante, le chemin s'arrête, mais les fourmis élèvent le long de la tige des galeries maçonnées qui enferment complètement les pucerons, et cela jusqu'à deux ou trois décimètres au-dessus du sol. Elles y bâtissent même souvent plusieurs cases scutenues par les feuilles de la plante. Le Las. niger sait enfin aussi se servir des détritus de l'écorce pourrie pour faire des galeries analogues le long des troncs des arbres où vivent des pucerons (chênes, noyers) ; mais c'est surtout, comme l'a déjà fait remarquer Roger, l'industrie du L. brunneus, qui ne vit presque que de cette manière, en cultivant d'énormes pucerons d'écorce qu'il protège à l'aide de voûtes construites en détritus. Les
Myrmica citées plus haut ne font guère de chemins couverts. Elles bâtissent par contre des
cases en terre sur les plantes autour de leurs pucerons. Les unes sont en communication avec le nid par une voûte en terre rampant le long de la tige : les autres sont bâties entièrement en l'air, sans communication couverte avec le sol. Ce sont surtout ces dernières que nous appellerons avec Huber pavillons. Les pucerons, et surtout les gallinsectes sont littéralement murés par ces fourmis; leur prison est du reste assez large, et une petite ouverture permet aux fourmis d'y entrer et d'en sortir. J'ai observé un pavillon de M. sca- ‘ brinodis situé à quelques centimètres au-dessus du sol, sur un rameau de chêne ; il avait la forme d'un cocon, et était long d'un centimètre et demi. Il recouvrait des Chermes que les fourmis cultivaient avec soin. Quand les pavillons communiquent avec le nid des fourmis, celles-ci y portent souvent leurs larves, et ils deviennent une simple dépendance du nid. J'ai observé un pavillon bâti ainsi autour d'une tige de plante par des Lasius emar ginatus. Ce pavillon recouvrait aussi des Chermes. :) | :
Notons en passant un fait qui se rapporte à cette industrie. J'avais établi des T. caespitum dans une arène entourée d'un mur de gypse en poudre qui les empêchait de
1] P,S. (1919). En 1899 je découvrais à Faisons, en Caroline du nord (U S.), les grands chemins entièrement couverts de la grosse Formica integra, voisine de la F. rufa. Leur fourmilière constituait une colonie polycalique d'environ 30 nids.
sait (j'appellerai, pour abréger, « arènes de plâtre » ces arrangements dont je me suis beau-
coup servi). Cela alla bien pendant une quinzaine de jours, mais alors il prit à mes fourmis l'idée de tourner la difficulté en essayant de creuser délicatement un tunnel dans le plâtre.
… Plusieurs essais échouèrent, le tunnel s'éboulant à mesure qu'elles creusaient, mais, après
de longs efforts, elles finirent par réussir et par percer mon mur de plâtre dans toute son
épaisseur à plusieurs places ; un de ces tunnels se bifurquait même dans l'intérieur du mur.
Ii me suffit d'un léger attouchement pour faire ébouler le plâtre et combler tous leurs
. tunnels, mais il paraît qu'elles avaient perfectionné leur méthode de creusement, car dès lors
elles en refirent partout en quelques heures, à mesure que je les détruisis. Je les laissai alors tranquilles et elles s'enfuirent avec leurs larves et leurs nymphes. Ce fait montre
combien les fourmis savent varier leur industrie, :
4, Stations et succursales
Les pavillons que nous venons de voir sont déjà des stations. Mais il y en a beaucoup d'autres. Les stations ser- :
vent d'entrepôt aux fourmis qui vont au loin chercher leur subsistance. Aïnsi les F. rufa et pratensis en ont toujours un certain nombre le long de leurs chemins; il en est de même des Lasius niger.
alienus, emarginatus. Ce sont, au fond, simplement de petits nids servant aux ouvrières fatiguées ou desséchées par le soleil à se reposer, ou encore aux attardées à passer la nuit quand elle est froide. Les ouvrières s'y réfugient aussi lorsqu'une averse les surprend. Ces stations varient ; de la taille d'un petit nid, couvert quelquefois d'un dôme, à celle d'une simple case creusée dans la terre. Elles peuvent grandir et devenir nids d'une colonie, lorsqu'un certain nombre d'ouvrières s'y établissent définitivement avec des larves, des femelles ou des mâles. Les succursales sont la même chose au fond ; j'appliquerai plus particu- *| lièrement ce nom aux stations établies par certaines petites espèces auprès
M des nids des grosses, ou par certaines fourmis auprès d'un objet qu'elles Fig. 18 exploitent, ainsi au pied d'un arbre. En a, Fig. 48, on voit sur un rameau une succursale d'un nid fait en carton.