FA
; C8 En.
renouvelées, Je considère cette alliance entre les nouv, sanguinea et les S. du bosquet comme le simple résultat de la proximité à laquelle se trouvaient (grâce à moi) ces deux fourmilières. Etant nécessairement en contact continuel, elles se sont décidées peu à peu à s'allier, au bout d'environ deux jours.
10, Le Polyergus rufescens fait ici une curieuse exception à tout ce que j'ai observé chez les autres fourmis, Je n'ai jamais pu encore obtenir d'alliance entre © de fourmilières différentes chez cette espèce. Il suffit de mettre dans un même bocal deux © de fourmilières différentes pour qu'elles se jettent avec fureur l'une sur l'autre et se mordent de toutes leurs forces, si bien qu'à l'ordinaire elles périssent toutes deux sans s'être même lâchées, Ce
LE A60 ee Fe a qu'il y a de curieux, c'est que ce même P. rufescens s'allie fort bien avec des F. fusca où rufibarbis adultes d'autres fourmilières que la sienne (VI, 7 ; VIII, 34 fin),
À propos d'autres expériences, je citerai encore par la suite des combats et des alliances entre fourmis de même race et de fourmilières différentes (X, XI).
VI à
Rapports entre fourmis adultes de variétés, races, espèces et genres différents,
lorsqu'elles sont aussi de fourmilières différentes
Ici la règle générale est la guerre, avec plus ou moins de violence, suivant les cas. Si ce sont des individus isolés et de même force qui se rencontrent, ils s'évitent en général ; parfois ils se querellent ; presque jamais ils ne combattent sérieusement. Tandis que chez les fourmis de même race les combats commencent le plus souvent par des tiraillements, avec une certaine hésitation, que le venin n'est souvent pas employé, ou seulement après que la querelle s'est augmentée et que les partis ennemis se sont bien reconnus, nous avons toujours affaire ici à des luttes violentes et décidées dès l'abordi Il n'y a jamais la moindre hésitation ; les tiraillements mous sont exceptionnels ; chaque parti met tout en œuvre pour anihiler l'autre le plus promptement et avec le moins de danger qu'il peut. Mais comme la tactique de chaque adversaire est différente, elle se trouve gagner beaucoup en importance, et donne fort souvent à elle seule la victoire à l'un ou à l'autre, suivant les cas. De ce dernier fait résulte, chose paraissant improbable au premier abord, que ces combats sont ordinairement moins meurtriers que les luttes entre fourmis de même race, et d'autant moins que les adversaires sont plus différents. Une alliance est un fait extrêmement rare et ne peut s'obtenir que par des procédés tout à fait contre nature, Je ne veux point m'amuser ici à raconter toutes les guerres de fourmis que j'ai observées ; nous en avons vu et en verrons assez. Je décrirai seulement un certain nombre d'observations faisant transition à celles du numéro précédent (V). J'ajouterai que je crois toute alliance entre fourmis adultes de genres éloignés impossible ; du moins je n'ai pu y arriver jusqu'ici, aïnsi entre Myrmicines et Camponotines, même entre Camponotus et Formica, entre Formica et Lasius, etc.
1. Le 17 avril 1870, je pris une forte poignée d'ouvrières dans une fourmilière de F. pratensis d'une variété presque toute noire, et je les posai sur le milieu d'un nid couvert de F. pratensis d'une variété plus claire. Ce fut une boucherie atroce sur laquelle je ne veux pas m'étendre, À peine quatre ou cinq des noïres purent-elles s'échapper. Toutes les autres furent tuées en moins d'une heure. Des expériences faites de la même manière entre pratensis de même variété, expériences que je n'ai pas rapportées, ne produisirent souvent qu'un faible combat, surtout lorsque je les fis vers la fin de l'été ; une fois ou deux même je fus tenté de croire qu'il y eut alliance, ce qui n'est pas toujours facile à vérifier en pareil cas,
2. Le 12 mai 1871, je vois quelques © de M. scabrinodis-lobicornoïdes (variété à lobe plus fort), grandes, d'un brun uniforme et luisant (à aire frontale un peu striée), sortir de leur nid rminé au bord d'un massif, et aller à six décimètres de distance. Là elles se trouvent assaillies et capturées par de petites M. scabrinodis d'un jaune brunâtre clair et plus mat,
Les petites, beaucoup plus nombreuses, cat le dessus ; elles sont surtout plus basses sur
. jambes, et courent moins vite que les /obicornoïdes. Elles attrapent ces dernières par les
pattes, et les amarrent au terrain, mais elles ne font aucun mouvement prononcé du côté du
| nid des grandes. Quelques- -unes des grandes essaient de délivrer les autres, mais elles sont
aussi prises. Alors de nouvelles arrivées retournent à la hâte au nid! et y répandent l'alarme,
puis vent de nouveau au combat suivies de quelques auxiliaires. La lutte s'envenime beau-
coup ; des chaînes de fourmis se forment et sont vivement disputées par les deux partis. Je
vois une fois deux ennemies arrivant l'une contre l'autre avec les mandibules ouvertes : la
petite essaie de mordre une patte de la grande, mais celle-ci la prévient, la saisit par les
arêtes frontales (qui sont très élevées et rapprochées dans le genre Myrmica), et l'entraîne
ainsi dans son camp. Ailleurs je vois une des petites jouer exactement le même tour à une
“ grande. Celle-ci se pelotonne et se laisse emporter. Maïs la petite se trompe de chemin et vient tomber au milieu des ennemis, où elle est prise et la grande délivrée. Alors je vois tout à coup sortir un flot de lobicornoïdes des trous de leur nid et arriver en colonne serrée - sur le lieu du combat. Il leur suffit de quelques secondes pour rompre toutes les chaînes,
délivrer toutes les prisonnières de leur parti, et mettre en fuite toutes les petites qui ne sont
pas prises. Mais, chose curieuse, les petites, au lieu de fuir au loin, s'éclipsent sur place en
se cachant dans les anfractuosités du terrain. Evidemment elles se trouvaient sur leur nid
même qui était souterrain. Ce qui me le prouva le mieux, c'est qu'une des grandes, retenue par
- trois petites au moment de l'arrivée de la colonne, fut subitement entraînée par l'une d'elles
dans un petit trou situé entre deux grains de terre, trou où toutes deux disparurent, les
deux autres. ayant aussitôt lâché prise. Toutes les petites faites prisonnières furent tuées ou
+ entraînées à demi-mortes dans le nid des grandes qui jouaient de leur aiguillon et de leurs
mandibules avec tant de force que j'entendis distinctement le craquement de ces dernières
sur le thorax dur et rugueux des petites. L'armée des grandes séjourna un moment encore sur le lieu de sa victoire, cherchant entre les inégalités du terrain à pénétrer dans le nid
. des petites ; mais celles-ci avaient bouché leurs portes avec de la terre, et, après un moment
“ d'essais infructueux, les scabrinodis-lobicornoïdes rentrèrent dans leur nid. Toute cette
- petite bataille n'avait pas duré plus d'un quart d'heure,
3, Je mis ensemble, dans un bocal, le 11 avril 1869 : 1° 2 © pratensis d'une même fourmilière (Z), 2° 1 ? sanguinea d'une seconde fourmilière, 3° 2 © fusca esclaves dans deux
fourmilières sanguinea différentes et autres que celle de la sanguinea que je viens de
nommer, 4° 1 ® pressilabris et 5° 1 © pratensis d'une fourmilière mixte artificielle: pratensis-
- sanguinea (X), fourmilière d'où venait aussi une des deux fusca. Je distinguais facilement
cette pratensis des deux autres à sa petite taille.
| Au premier moment les © de fourmilières différentes s'évitèrent sans se battre, et
celles de même fourmilière s'unirent. Bientôt les deux ? pratensis Z se sentant fortes s'éta- blirent au fond du bocal, tandis que les autres grimpaient le long du verre. La © pressilabris
fuyait toutes les autres avec terreur, et j'eus la maladresse de l'écraser en fermant une fois le bocal. Maïs ensuite les deux fusca se rapprochèrent de la F. sanguinea, quoique avec méfiance et avec quelques menaces de mandibules, La petite © pratensis X fraya d'abord avec sa fusca (de la même fourmilière), se tenant tapie à côté d'elle ; mais celle-ci la quitta
» à plusieurs reprises pour aller vers la sanguinea. Cette dernière montra bientôt une aversion
PSE ni À
se
toujours plus marquée pour les deux pratensis Z ; chaque fois qu'elle les rencontrait elle leur montrait les dents. C'était très réciproque, et je vis une fois une des pratensis prendre une patte de la sanguinea ; aussitôt les deux abdomens se recourbèrent l'un contre l'autre, mais les deux ennemies se relâchèrent au même instant. Le lendemain il y avait deux groupes distincts : 1° Les trois pratensis, la petite s'étant alliée aux’ Z. 2° La sanguinea et les deux fuüsca complètement alliées et blotties ensemble. Ici l'instinct spécifique, si l'on peut parler ainsi, l'avait emporté chez la pratensis X sur l'instinct de la fourmilière ; c'est la seule fois que je vis ce fait, Mais comment appeler l'instinct qui poussa les deux F. fusca à s'allier à une sanguinea d'une autre fourmilière, surtout celle qui avait une ancienne alliée dans la personne de la petite pratensis ? L'expérience suivante me donna du reste un résultat bien différent qui montre une fois de plus combien l'on doit se garder de tirer des conclusions trop générales de quelques expériences.
4, Le 26 mai 1871, je mis dans un bocal, avec de la terre, du bois et du miel, 10 © sanguinea d'une fourmilière et 10 $ pratensis d'une autre, Il y eut d'abord deux ou trois combats singuliers très vifs: puis cela s'apaisa : les sanguinea s'établirent ensemble dans un coin du bocal, les pratensis dans un autre. Cependant une ou deux ® de chaque parti. périrent à la suite de ce combat, Le 28 mai, voyant que ces deux groupes ne voulaient ni s'unir ni se battre, et se contentaient de s'éviter ou de se menacer de leurs mandibules, j'enlevai le bois et une partie de la terre ; les groupes s'agitèrent aussitôt et une vive mêlée eut lieu ; les sanguinea se roulaient par terre avec les pratensis ; puis les combattants se relâchaient pour recommencer bientôt après. Même une sanguinea tiraillée par quatre pratensis fut tuée, et ailleurs une pratensis eut l'abdomen coupé. La tranquillité se rétablit . pourtant bientôt et les deux groupes se reformèrent, chacun sur un morceau de terre. Mais les pratensis avaient été fort maltraitées, paraît-il, car il n'en restait le lendemain que quatre vivantes, tandis que 8 sanguinea subsistaient encore, Les deux groupes restèrent pourtant tranquilles ; une petite © sanguinea seule allait constamment taquiner les pratensis. J'avais trouvé quelques jours auparavant une © pratensis isolée sur la route, et probablement vierge, car elle possédait toujours la base de ses ailes aux trois quarts déchirées, et je l'avais oubliée dans une boîte sans lui donner à manger. Je la retrouvaï ce jour là (29 mai), et je la mis dans le bocal. Elle était affamée, et au lieu de fuir les fourmis du bocal, elle s'approcha d'elles successivement, frappant leur tête de ses antennes pour leur demander à manger. Or je fus stupéfait de voir les pratensis lui montrer les dents et la repousser, tandis que les sanguinea la laissèrent faire. Elle quitta donc les pratensis et commença à solliciter vivement quelques sanguinea en cherchant leur tête, léchant leur bouche, et. frappant rapidement leur épistome de ses antennes, si bien que deux de celles-ci se laissèrent aller l'une après l'autre à écarter leurs mandibules, à avancer leur bouche et à lui dégorger de la miellée. Je ne pouvais en croire mes yeux : une fourmi se trouve placée entre des individus de son espèce et d'autres d'une autre espèce ; ces individus sont bien de fourmilières différentes, non mixtes, et la fourmi en question s'allie à ceux de l'autre espèce contre ceux de la sienne ! Le fait est que dès ce jour-là ce fut une alliance offensive et défensive. de cette © pratensis avec les sanguinea, contre les © pratensis. Je ne pus pas voir la plus petite dispute entre la © et ses alliées au milieu desquelles elle ne cessait de se blottir que pour se promener dans le bocal et se rouler à tout moment par terre avec une des quatre ©
>» PAS ne
pratensis qui ontEsiont encore plus d'animosité contre elle que contre les sanguinea. Cependant, ayant trouvé, dans l'après-midi du même jour, une autre © pratensis rôdant aussi sur la route, mais complètement aptère et probablement féconde, je la pris et la mis aussi dans le bocal, Son apparition produisit, contre mon attente, une bataille générale, fort violente vu que j'avais rajouté deux nouvelles © pratensis de la même fourmilière que les autres, Une sanguinea fut inondée de venin et mourut en quelques secondes ; la pratensis qui avait fait le coup était à peine moins malade et périt quelques minutes après. Deux -autres pratensis furent encore très maltraitées sans avoir pu faire de mal aux sanguinea et - ne tardèrent pas à périr aussi. Pendant ce temps la © vierge pratensis (la première) prenait - ouvertement parti pour les sanguinea, et menaçait de ses mandibules la © féconde qui avait … aussitôt pris parti pour les pratensis, comme il semblait qu'eût dû faire l'autre. Le calme ; s'étant rétabli, le fond du bocal resta au pouvoir des sanguinea et de leur alliée, tandis . que les trois $ pratensis restantes (dont une, malade aussi, ne tarda pas à périr comme les » autres) érimpaient contre le verre avec la © féconde qui leur restait fidèle, et cherchaient à s'enfuir, Le lendemain, 30 mai, une © pratensis succomba de nouveau aux sanguinea qui, se . sentant fortes, prenaient toujours plus l'offensive, La bonne intelligence entre elles et la © - vierge allait croissant ; elles se léchaïent constamment et se blottissaient ensemble, tandis que la © féconde et la © pratensis qui restait ne savaient où s'enfuir et se serraient l'une contre l'autre, Le 2 juin la dernière © pratensis fut tuée et la © féconde cruellement muütilée par les sanguinea qui lui coupèrent trois pattes à l'articulation tibio-fémorale, et une antenne au milieu du scape. La © vierge, vive et alerte, se promenait au milieu des sanguinea comme chez elle ; je la vis même un moment ayant la © féconde accrochée à une de ses pattes, mais elle s'en débarrassa bientôt. Je conservai ces fourmis en parfait état (sauf la © féconde) jusqu'au 17 juin ; la © vierge ne cessa pas un instant de vivre dans la 4 plus complète harmonie avec les sanguinea. La © féconde vécut jusqu'au 9 juin après qu'on Fa
lui eut encore coupé l'antenne et les trois pattes qui lui restaient, Une petite & de C. ligni- . perdus que je mis dans le bocal fut vivement menacée par la © vierge, mais ce furent les ? D Eunea qui la tuèrent. Ayant vu ce que je voulais voir, et n'espérant rien de plus, je donnai la liberté à ma © vierge pratensis et à ses sanguinea le 17 juin, trois semaines après le commencement de l'expérience. ,
J'ai cru devoir entrer dans les détails minutieux de cette curieuse observation afin qu'on voie clairement que ce n'est point un conte, comme cn pourrait être tenté de le croire, Chacun des épisodes relatés ici a été chservé avec soin et noté jour par jour, comme je le fais du reste pour toutes mes observations.
À 5, Je mis un jour successivement devant une forte fourmilière de F. rufibarbis deux
# poignées de F. pratensis, l'une de la variété foncée, presque noire, déjà citée, l'autre de
* Ja forme ordinaire. Toutes deux attaquées avec grande vigueur par les rufibarbis furent
| mises en déroute l'une après l'autre. Maïs elles s'enfuyaient du même côté, et à peine
avaient-elles à moitié échappé aux rufibarbis qu'elles se mirent à se battre entre elles avec
1 un acharnement incompréhensible pour moi après mes autres observations en pareille circonstance.
6. Le 29 mai 1871, je résolus de faire en grand une expérience projetée depuis long-
temps. Je m'armai d'un gros sac, et j'en remplis d'abord un tiers avec une grande fourmilière
sanguinea, puis un autre tiers avec une fourmilière pratensis. À peine eus-je introduit ces … dernières dans le sac que je secouai vivement celui-ci en remuant son contenu, afin de mêler complètement les deux espèces. Je les laissai environ une heure ainsi. Puis je mis le sac en communication directe avec un nid artificiel en fer blanc et en verre (système D) où se trouvaient encore les galeries en terre d'une fourmilière qui y'avait été l'année précédente, et où je n'eus qu'à verser de l'eau. À peine cette issue leur fut-elle ouverte que je vis à travers le verre une foule de © des deux espèces débcucher dans l'appareil avec une agitation des plus marquées et dans un désarroi complet : plusieurs se battaient à outrance ; d'autres avaient déjà des ennemies mortes accrochées à leurs pattes ; la plupart cependant étaient libres, mais, rencontrant amies et ennemies en nombre égal de tous les côtés, elles montraient les dents à toutes, faisant des écarts continuels, et visiblement en proie à la terreur. Cépendant les sanguinea recouvrèrent les premières un certain calme, et établirent un prompt déménagement des cocons dans l'appareil où elles surpassèrent bientôt en nombre les pratensis. Elles portaient indistinctement les cocons des deux espèces. Un certain nombre de grosses pratensis eurent l'air de suivre machinalement ce mouvement, car elles appcrtèrent bientôt aussi des cocons qu'elles déposèrent dans les cases de l'appareil. Mais elles faisaient constamment des écarts, lorsqu'une sanguinea les menaçaït. Cependant les combats perdirent bientôt de leur violence, et ils dégénérèrent en tiraillements et en menaces, tandis que les fourmis qui s'étaient déjà saisies auparavant périssaient les unes après les autres. Telle était la situation le soir du premier jour. Le lendemain matin, l'appareil, trop petit pour le nombre des fourmis, était bourré de cocons. Beaucoup de pratensis et un certain nombre de sanguinea étaient mortes ; les autres avaient l'air de travailler de concert, car elles portaient les cocons aux mêmes places et ne se menaçaient | presque plus de leurs mandibules lorsqu'elles se rencontraient. Cependant un certain : nombre de pratensis étaient encore tiraillées chacune par une, deux ou trois sanguinea qui jouaient toujours le rôle actif, la pratensis se laissant faire. Je mis alors le sac qui renfermait encore beaucoup de fourmis, surtout des pratensis, ainsi que l'appareil, en communication avec mon grand appareil en bois et en verre (système d'Huber ; G.), lequel renfermait aussi les galeries en terre d'une fourmilière qui y avait été l'année précédente. Je dus ensuite m'absenter un jour, et, quand je revins, le 2 juin, je trouvai une alliance complète. Les sanguinea et les pratensis avaient déménagé tous les cocons dans le grand appareil et s'y étaient établies en nombre à peu près égal d'un commun accord. On ne voyait plus un seul tiraillement. Je vis bientôt une © pratensis dégorger de la nourriture à une © sanguinea. Les cadavres des combats du premier jour avaient été abandonnés dans le sac et dans le petit. appareil que j'enlevai tous deux ; je fus même étonné d'en trouver moins que je ne l'eusse cru. On distinguait les cocons des sanguinea de ceux des pratensis à leur couleur plus foncée, et je voyais les © de chaque espèce s'occuper aussi bien des cocons de l'autre que des leurs. J'adaptai à l'appareil une mangeoire en toile métallique avec du miel. Cependant au milieu de cette tranquillité succédant au tumulte, je vis bientôt recommencer quelques tiraillements entre pratensis et sanguinea, mais sans acharnement, sans pattes coupées. Le lendemain, 3 juin, l'accord était de nouveau parfait et ne fut dès lors plus troublé un ‘instant, Ces fourmis adultes, d'espèces fort différentes s'étaient complètement unies et ne formaient plus qu'une fourmilière, Le 7 juin je portai l'appareil sur le gazon et je l'ouvris,
ALES CA DE ET Siné ea NE CR EF LAS
| l'ayant placé près d'un petit nid de F. rufibarbis, Il faisait froid, et mes fourmis ne firent qu'une attaque fort molle, dirigée par les sanguinea, et que les pratensis ne suivaient ; qu'avec hésitation, Bientôt ces dernières découvrirent un trou de grillon et un petit nid de fourmis abandonné à trois décimètres du nid des rufibarbis : elles se mirent aussitôt à ÿ . déménager activement toute la fourmilière, et bientôt les sanguinea leur vinrent amicale-
ment en aide. Rien n'était plus intéressant que de voir ces ennemies d'il y avait quelques jours se portant les unes les autres dans un nid commun. Je remarquai la gradation suivante quant au nombre des porteuses par rapport à celui des portées : 1° Le plus souvent on . voyait des pratensis portant des sanguinea, puis 2° des pratensis portant d'autres pratensis, . 3° des sanguinea portant d'autres sanguinea, et le plus rarement 4° des sanguinea portant - des pratensis. Je ne vis qu'un ou deux de ces derniers couples, Il était aussi curieux de voir k “encore aux pattes de plusieurs de ces fourmis des têtes de celles de l'autre espèce qui y . étaient restées accrochées depuis le-combat du premier jour. Un épisode assez curieux est . le suivant : un tas de cocons avait été formé provisoirement dans une touffe d'herbe, au bord de l'appareil, et des pratensis les déménageaient activement dans le nouveau nid. Une petite © sanguinea, postée sur ces cocons était dans un état d'agitation incroyable. Elle chechaït à s'opposer à ce transport, se jetait à la tête de toutes les pratensis l'une après l'autre, leur arrachaït les cocons qu'elles venaient de prendre pour les relâcher aussitôt et . recommencer avec d'autres, Les pratensis se laissaient faire avec une patience admirable, et finissaient toujours par emporter leurs cocons malgré la rage de cette petite bête, Je vis quelques autres disputes analogues où une pratensis et une sanguinea se roulèrent un instant sur le terrain, mais pour se relâcher aussitôt sans avoir employé de venin. Une seule fois je vis une petite sanguinea s'accrocher à la patte d'une pratensis et y périr. On eût dit que la liberté redonnait une légère animosité aux nouvelles alliées, Mais cela ne dura que pendant - le déménagement, et resta le fait de quelques individus isolés de chaque espèce ; le soir même tout était fini, et les alliées se trouvaient ensemble dans le nouveau nid. Le déménagement n'avait duré qu'un jour. Un incident de nature fort différente mérite néanmoins - d'être rapporté : un assez grand coléoptère {Hister quadrimaculatus L.) arriva tout à coup - au milieu de mes fourmis et, sans se gêner, enfonça sa tête dans un gros cocon © pratensis. Les fourmis se jetèrent en vain sur lui avec fureur, le mordant, l'inondant de venin et . cherchant à lui arracher sa proie, L'Hister avait replié ses quatre pattes postérieures sous son ventre d'où il les sortait de temps en temps pour pousser sa proie contre une touffe . d'herbe, tandis que ses deux pattes antérieures, enfoncées avec sa tête dans la substance . de la nymphe, s'y accrochaient en s'écartant, et opposaient un cbstacle invincible à tous les efforts de plus de douze grosses fourmis, La carapace chitineuse de l'Hister était trop dure,
. lisse et arrondie pour que les fourmis pussent y accrocher leurs mandibules, et tous leurs - efforts furent inutiles. J'aidai de diverses manières aux fourmis en remettant toujours l'Hister - au milieu d'elles ; peine inutile, il sortit toujours vainqueur avec le cocon qui était aussi gros que lui à peu près.
| Le 12 juin, les pratensis et sanguinea s'étaient bâti un petit dôme ; elles n'avaient - pas cherché à se séparer. Le 14 juin, je trouvai le nid des rufibarbis occupé par ma four- Dès mixte ; j'avais manqué le moment de l'attaque ; peut-être aussi les rufibarbis . avaient-elles émigré d'elles-mêmes. Le 17 juin, la fourmilière était florissante, l'intelligence
— 166 — NAT es te
parfaite ; le dôme, couvert surtout de pratensis, devenait rouge de sanguinea dès qu'un danger se montrait. Du reste ces fourmis occupaient les deux nids, celui des rufibarbis qui s'étaient enfuies, et le premier où elles s'étaient établies. Je partis alors pour un voyage,
Le 31 juillet, je retrouvai mes fourmis toujours dans le même état. Je fis alors un essai nouveau, J'allai chercher une poignée de F. pratensis à la fourmilière d'où j'avais
tiré deux mois auparavant à l'état adulte celles de ma peuplade mixte, et je les posai
devant un des. nids de cette dernière, J'observai avec grand soin ce qui se passa, Une lutte très vive s'engagea presque aussitôt entre les nouvelles arrivées et les sanguinea qui leur dércbèrent leurs cocons : mais cette lutte n'avait rien de viclent ;: le venin ne fut gas employé; les sanguinea se jetaient sur les pratensis, les roulaient à terre, puis les relâchaient aussitôt. Les pratensis avaient l'air de n'y rien comprendre ; elles se sentaient évidemment battues, mais elles ne s'enfuyaient pas. Ce qu'il y eut de singulier, ce fut la conduite des pratensis de la fourmilière mixte. Elles n'arrivèrent que peu à peu, et, évitant autant que possible leurs anciennes sœurs, sans les combattre, elles s'occupèrent presque
uniquement à déménager les cocons dans le nid. Maïs les nouvelles arrivées se montrèrent …
beaucoup plus viclentes à leur égard ; en voici un exemple : une grosse pratensis du nid
arrive vers le tas des nouvelles et veut prendre un cocon © ; aussitôt une petite & des.
nouvelles lui saute à la tête et l'en empêche, la tire par une patte, puis par une antenne, puis cherche à séparer ses mandibules du cocon. La pratensis du nid se défend à peine, cherche à prendre le cocon par un autre bout, puis finit par céder à la persistance de l'autre et par s'en aller quoique sa taille beaucoup plus forte lui eût permis de l'emporter facilement si elle l'eût voulu. Maïs bientôt les pratensis du nid s'enhardirent, se mêlèrent à celles du tas, et, comme il était impossible de les distinguer autrement qu'à des signes hostiles qui devenaient de plus en plus rares et faibles, je fus fort embarrassé, Je vis, il est vrai, plusieurs pratensis en entraîner d'autres bon gré mal gré dans le nid ; ici il était facile
de deviner l'origine de chacune. Maïs j'en vis aussi se rouler volontairement, en repliant
pattes et antennes, à la mandibule d'autres pratensis qui les portaient également dans le aid.
Dans ce dernier cas quelle était la portée ? Une pratensis du nid, égarée, ou une des nouvelles
qui s'était décidée à reconnaître son ancienne sœur et à se laisser porter par elle ? La suite
des faits me fait pencher pour cette dernière opinion. En effet, je mis successivement cinq ou six poignées de pratensis de la fourmilière naturelle vers le même nid de ma fourmilière mixte, et chaque fois les mêmes faits se reproduisirent. Leurs combats étaient toujours beaucoup plus vifs avec les sanguinea qu'avec leurs anciennes sœurs, et cependant jamais le venin
ne fut employé : je ne pus observer en tout qu'une & sanguinea et deux ou trois petites 8
pratensis qui furent tuées, D'un autre côté, un petit nombre seulement des nouvelles arrivées
fuyaient éparses dans l'herbe et revenaient du reste souvent au tas, tandis que plusieurs
étaient portées ou entraînées dans le nid par leurs sœurs comme par les sanguinea. Je
ne pus démêler aucune tentative des pratensis du nid pour s'allier aux autres contre les sanguinea, fait qui aurait semblé bien naturel puisqu'elles n'étaient séparées des premières et alliées aux secondes que depuis deux mois ; leurs bons rapports avec les sanguinea ne se troublèrent pas un instant. Mais le fait le plus curieux était la douceur relative des sanguinea vis-à-vis de ces nouvelles pratensis qu'elles n'avaient jamais connues. Ce fait va -
bientôt s'éclaircir. Le lendemain la proportion des pratensis sur le nid avait sensiblement … augmenté et dépassait notablement celle des sanguinea. Plus de doute ; une bonne partie, au moins, des nouvelles venues avaient été admises dans le nid, mais sur quel pied ? là était la question. Voici alors ce que je vis en observant attentivement : toutes les pratensis ee se frappaient amicalement entre elles de leurs antennes, et la plupart faisaient de même . avec les sanguinea; mais des scènes particulières offraient un tout autre aspect, Ici 71 était une grosse pratensis qui avait les deux antennes et une patte déjà coupées : deux x sanguinea étaient occupées à la torturer sans qu'elle fit la moindre résistance ; elle cherchait seulement à s'échapper, mais la perte de ses antennes l'empêchait de trouver son chemin, Tandis que l'une des sanguinea cherchait à lui couper une cuisse, l'autre s'achar- , nait à son prothorax qu'elle voulait entamer ou séparer de la tête, mais elle ne pouvait 3 y parvenir, la pratensis étant beaucoup plus grosse et plus dure qu'elle ; aucune des deux | n'employait le venin ; c'était une exécution à froid. La pratensis eut même deux ou trois . fois l'innocence de lécher les sanguinea. Ailleurs une autre pratensis était également - tiraillée par deux sanguinea ; elle n'avait encore qu'une patte coupée, et essayait quelquefois de menacer un peu les autres de ses mandibules, mais elle aussi était d'une résignation … incroyable, Pendant que les sanguinea la mordaient, elle les frappait continuellement de - ses antennes, et les léchait même amicalement avec sa langue, Mais tout-à-coup elle parvint ne . à s'échapper par un mouvement brusque, et, au lieu de s'enfuir loin du nid, elle se ce précipita, en courant de toutes ses forces et en bousculant les ouvrières diverses rassemblées "4 sur le dôme, vers la plus grande avenue du nid où elle s'enfila sans que les sanguinea ‘à + eussent pu la reprendre, Un instant après je vis une sanguinea sortir de cette même | avenue en entraînant hors du nid une petite pratensis; une seconde sanguinea vint 7 se joindre à elle, mais ici la pratensis se défendit assez vivement pour donner beaucoup | d'embarras aux deux sanguinea qui n'employèrent cependant pas de venin. Je délivrai la pratensis qui fit exactement comme la précédente, s'enfuit à toute vitesse dans le nid. Je . vis encore plusieurs pratensis tirées ainsi hors du nid par des sanguinea qui les tiraillèrent - ensuite sur le. dôme et leur coupèrent des membres. Une de ces pratensis qu'une sanguinea avait prise par une mandibule eut l'esprit de s'accrocher à une de celles de la sanguinea ES et de se rouler sur elle-même en se laissant porter. La sanguinea essaya de la dérouler PA en la frottant contre le terrain, mais en vain; la pratensis ne lâchait pas prise et ne bougeait pas. D'autres sanguinea essayèrent de la mordre, mais son immobilité parut les - déconcerter ; la porteuse involontaire, fatiguée, lâcha prise, et la pratensis s'enfuit au - plus vite dans le nid. Je vis enfin une senguinea sortir du nid le cadavre d'une pratensis Re toute jeune et molle encore qu'elle alla déposer à quelques centimètres de là. Ces tiraille- 5e ments continuèrent pendant plusieurs jours, toujours actifs de la part des sanguinea et - passifs de la part des pratensis. Le 6 août ils avaient cessé, mais quelques cadavres de pratensis, et une ou deux de ces fourmis mutilées encore vivantes se trouvaient autour du nid. Le dôme, vu l'augmentation des pratensis, avait pris le cachet de l'architecture de cette + espèce et était couvert de poutres qui servaient à ouvrir et à fermer les portes, Dès lors ; je ne | 1emarquai plus de querelles, et ma fourmilière mixte existe encore au moment où j'écris (22 septembre 1871).
Cette longue expérience donne mainte preuve de l'intelligence relative des fourmis et de différences individuelles prononcées chez elles (de caractère si l'on veut).
NNET
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7. Le 29 mai 1871 je mis dans un bocal avec de la terre et du papier à filtrer 10 € de P. rufescens avec 15 % de F. fusca d'une fourmilière non mixte, Dans le premier moment d'effervescence, un P, rufescens saisit la tête d'une F. fusca, et lui transperça le cerveau d'un seul coup ; la F. fusca resta immobile, son corps n'étant plus mu que par les centres nerveux réflexes. Maïs dès lors il n'y eut plus de violences, Les fusca évitaient les rufescens, tandis que ces derniers Îes recherchaient au contraire. plutôt. Le lendemain, 30 mai, il y avait une alliance évidente. Tous les rufescens et toutes les fusca ne formaient qu'un seul tas et se léchaient les uns les autres. Je les conservai jusqu'au 2 juin et leur donnai alors la liberté ; l'intimité n'avait jamais été troublée.
8. Depuis assez longtemps j'avais dans un bocal des C. ligniperdus établis dans un
morceau de bois qu'ils avaient sculpté. Ayant trouvé le 12 juin 1871 une fourmilière de …
C. vagus, je mis un certain nombre d'ouvrières de cette espèce dans le bocal. Une mêlée violente s'ensuivit aussitôt ; mais ce fut un combat à la mode des Camponotus qui. n'est pas celle des autres fourmis. Ils cherchent avant tout à intimider leur ennemi en exécutant un viclent mouvement en avant de tout le corps, sans changer leurs jambes de place. Tout en exécutant ce mouvement, ils ont les antennes rabattues en arrière et les mandibules cuvertes. Ils s'élèvent de plus aussi haut que possible sur leurs pattes de devant pour éviter d'être pris sur le dos. S'ils arrivent au contraire à saisir leur ennemi sur le dos.ou quelque part à la racine des pattes, ou encore par les deux antennes à la fois, ils serrent leurs deux mandibules peu dentées avec une force prodigieuse, et ne tardent ordinairement pas, après quelques efforts, à couper ou à briser la partie mordue ; il est rare que l'ennemi résiste à cette atteinte, d'autant plus qu'en même temps le Camponotus recourbe son abdomen et inonde de venin la plaie qu'il vient de faire. Si les deux champions s'attrapent par les mandibules ou par une patte, ils se lâchent le plus souvent aussitôt et recommencent ; dans le premier cas cependant ils s'inondent quelquefois réciproquement de venin. Ces combats sont surtout le fait des grosses © ; les petites, très délicates et très craintives, essaient bien quelquefcis d'imiter les grosses, mais ne réussissent alors guère. qu'à s'accrocher à une patte de l'ennemi et à y périr. Toutes ces scènes se passaient dans mon bocal, mais les ligniperdus ayant pour eux le nombre et, semblait-il, la force, les vagus eurent de la peine à se maintenir. Cependant ces derniers montraïent un calme et une adresse remarquables dans le combat, et ils étaient plus robustes que les ligniperdus. Aussi m'aperçus-je bientôt qu'ils en tuaient beaucoup. Je vis par exemple un gros vagus saisir un gros ligniperdus par le cou et faire des efforts inouïis pour le décapiter, Le : ligniperdus se sentant pris ne bougeaït pas. Tout à coup il fut saisi de violentes convulsions, et sa tête alla rouler à quelques centimètres de son corps. Peu à peu cependant les vagus s'organisaient et les ligniperdus faiblissaient, mais des têtes, des pattes, des abdomens coupés, et de nombreux cadavres encore entiers jonchaient le fond du bocal. Sur ces entrefaites la nuit vint. Le lendemain matin, les vagus avaient conquis une portion des galeries sculptées dans le bois et s'y étaient établis, Au moment où j'ouvris le bocal pour mieux voir, la secousse provoqua une collision nouvelle, et les ligniperdus (qui probablement se sentaient déjà vaincus depuis un certain temps) furent tout à coup saisis d'une panique générale, Prenant leurs larves et leurs cocons, ils se mirent tous à grimper en une bande serrée contre le verre, cherchant vainement à s'échapper. [ls retombaient tous les uns après
les autres au fond du bocal. Les vagus ne perdirent pas leur temps, et s'établirent
aussitôt avec leurs larves dans tout le morceau de bois ; une grosse # se mit en sentinelle à chaque ouverture. Pendant ce temps d'autres se jetaient au milieu des ligniperdus, mordant
à droite et à gauche sans se gêner, car la terreur de ces derniers était telle qu'ils ne se défendaient plus. Une petite © vagus se distinguait par son audace et se jetait sur les
plus gros ligniperdus les uns après les autres, Plusieurs ligniperdus furent encore tués. Un
gros vagus ayant saisi un ennemi plus gros que lui par le cou, celui-ci fut bien pris de convulsions, mais sa tête ne tomba pas. Le vagus lâcha cependant prise. Le ligniperdus resta d'abord comme pétrifié, mais peu à peu il se remit légèrement, la tête recommença petit à petit à entrer en relation avec le corps ; il marcha, ouvrit les mandibules, et reconnut
. ses ennemis d'avec ses amis, quoique sa lésion eût produit sur lui l'effet si commun de la * marche en cercle, Mais tandis que ses compagnons étaient tous en fuite et dans une terreur
folle, il n'eut pas l'air de le comprendre ou de s'en apercevoir, et se mit à mordre tous les vagus qui s'approchaient de lui ; il saisit même presque l'un d'eux sur le cou ; l'adresse
ne lui faisait point défaut. Cependant, deux vagus l'ayant pris l'un par une patte, l'autre
par une mandibule, et tirant en sens inverse, cela acheva de séparer ses commissures nerveuses et il fut perdu. La panique des ligniperdus dura un quart d'heure après lequel ils se calmèrent et se blottirent ensemble dans un coin, leur nid étant pris. Dès lors, chaque fois que je rouvris le bocal, ce fut le signal d'une nouvelle tentative de fuite générale. Dès lors aussi, il y eut une sorte de trève, et l'on se contenta de se menacer de part et d'autre.
- Le soir du même jour, je mis dans le bocal une dizaïne de grosses $ ligniperdus d'une autre
fourmilière que les précédentes, et un peu plus foncées, lesquelles pouvaient changer entiè-
rement la face des choses, Mais à peine furent-elles dans le bocal que les vagus et les
anciens ligniperdus tombèrent sur elles d'un commun accord. Les nouvelles arrivées se défendirent vaillamment et tuèrent plusieurs © des deux autres partis ; les anciens ligniperdus firent alors une nouvelle tentative de fuite, et les vagus restèrent les maîtres.
- Or le lendemain matin je ne fus pas médiocrement étonné de trouver tous les vagus
mis en pièces, jusqu'au dernier et les nouveaux ligniperdus complètement alliés aux anciens avec lesquels ils occupaient le nid (je reconnus facilement cette alliance à la taille et à la couleur des fourmis restantes qui étaient toutes amies) ; maïs leur nombre avait diminué dé moitié. Je les conservai ainsi jusqu'au 17 juin, et leur rendis alors la liberté.
9, On sait que les Sclenopsis fugax vivent le plus souvent en nids doubles avec d'autres fourmis qui sont leurs ennemies {Bulletin de la société suisse d’entomol. Vol. IIT
n° 3. — 1869). On sait de plus que leurs © et leurs «j ne quittent le nid pour s'accoupler - qu’en septembre ou même en octobre, par des jours chauds et humides, alors que les autres
fourmis sont pour la plupart cachées dans leurs souterrains, Le 1% octobre 1872, par un temps humide (commencement de pluie), je vis à Lausanne, dans un pré, sur un dôme de lerre déjà aplati, un combat violent entre des T. caespifum © et des S. fugax ©. Ces derniers, en nombre supérieur, me paraissaient l'emporter, et en même temps je voyais sortir du nid un certain nombre de leurs © ailées et de leurs « dans le but évident de prendre leur essor, ou tout au moins de s'y préparer. Ici donc le départ des © et des avait suffi pour allumer une petite guerre. La démolition du dôme me montra que j'avais bien affaire à un nid double
de Tetramorium et de Solenopsis.
10. Les fourmis de genres très différents, et surtout de taille ou de mœurs très différentes présentent une variété infinie dans leur manière d'agir les unes envers les autres. Je ne puis entreprendre ici de détailler toutes ces nuances. On verra du reste des faits qui s'y rapportent dans d'autres expériences (XI, XVIII, XXIII). Les espèces très pacifiques {Myrmecina) et celles qui vivent en fourmilières très petites {Leptothorax, Formicoxenus) ne combattent pour ainsi dire jamais ; elles se contentent de fuir et de rendre leurs nids inaccessibles en les faisant petits, étroits et cachés. Celles qui sont très agiles (Tapinoma, F. rufibarbis) ou très coriaces (M. scabrinodis) vont souvent commettre des vols jusque sur les dômes, et même parfois jusque dans les nids des autres espèces