XI, XXI, XXIV
Scission d’une colonie en deux fourmilières Jusqu'à quel point les fourmis séparées longtemps se reconnaissent ensuite
1. Une fourmilière pratensis avait son nid (A) depuis longtemps au bord d'un jardin potager. Elle avait plusieurs chemins très fréquentés. L'un d'eux entre autres traversaïit la route, puis entrait dans un pré, passait le long d'un étang et allait se terminer de l'autre côté, vers un massif d'arbres, Il était fort long et peu commode, En 1865, au printemps, les fourmis commencèrent à fonder un second nid (B) à l'extrémité de ce chemin, vers le massif d'arbres. Ce nid grandit très vite, et une forte partie de la population de l'autre s'y porta ; le chemin devint de plus en plus fréquenté. Presque en même temps, la même fourmilière fondait un troisième nid (C) au bout d'un autre chemin, Mais les habitants du second nid ne tardèrent pas, à ce qu'il paraît, à lui trouver des inconvénients, seulement, au lieu de retourner à leur ancienne demeure, ils commencèrent une nouvelle émigration qui continuait exactement la direction de la première. Ils fondèrent un nouveau nid (D) dans le gazon, à une grande distance du nid B, et par conséquent à une distance à peu près double du nid À. Cette émigration alla assez vite, et bientôt le nid B fut complètement abandonné. Les relations continuèrent tout l'été entre les nids À et D, malgré la grande distance qui les séparaïit, mais en automne le froid les interrompit. Le printemps suivant (1866), les habitants du nid D ayant trouvé divers massifs d'arbres à leur portée ne retournèrent plus qu'à une courte distance dans la direction de l'ancien nid B. Les habitants du nid À, de leur part, n'arrivèrent plus jusqu'au nid! B, leurs intérêts s'étant portés d'un autre côté, vers leur colonie C. Ainsi D et À se séparèrent complètement, Les & de D émigrèrent encore plus loin et allèrent fonder, vers un massif, un nid qu'elles conservèrent dès lors longtemps ; leur fourmilière prospéra et devint très grande. La colonie À C existe encore telle quelle aujourd'hui (1919) et a aussi beaucoup prospéré, Le 8 août 1869, je pris une poignée de fourmis dans le nid À et je les portai vers la fourmilière D. Un combat s'engagea aussitôt, d'abord peu vif, puis bientôt le venin s'en mêla et les A vaincues durent s'enfuir. Voilà donc maintenant deux fourmilières distinctes, dont l'origine unique et la scission en deux par colonisation est indubitablement prouvée. Or c'est un des deux modes de fondation de nouvelles fourmilières admis par Ebrard, maïs sans preuve positive (1. c. p. 39). Il se contente de parler des colonies, sans citer de cas où les relations aient été brisées entre les habitants d'un nid et ceux des autres,
2. Le nid des D a pris des proportions telles qu'on résolut de le détruire en mon
4 absence, vu qu'il était gênant sur la terrasse où il se trouvait, et à cet effet on en enleva une grande partie qu'on transporta pendant les premiers jours d'avril 1871 à une distance respectable, Je dus ensuite admettre le fait accompli, et j'enlevai même encore une partie . des 8 du nid D pour renforcer celles qu'on avait emportées, lesquelles ne tardèrent pas à
fonder un nid, Un mois plus tard, je pris une poignée d'ouvrières du nid D, et je les plaçai sur un chemin qu'avait déjà fondé leurs anciennes compagnes. Il s'ensuivit une explication très vive : les © que j'avais apportées et celles du chemin sautaient quatre ou cinq fois de suite l'une contre l'autre en ouvrant les pinces, puis se frappaient longtemps de leurs
antennes. Je ne vis aucun tiraillement ni aucun combat, mais une certaine défiance mutuelle
qui ne dura du reste qu'un moment, car peu à peu elles se mêlèrent complètement, et les £,
arrivant en masse de leur chemin, transportèrent les nouvelles arrivées dans leur nid le plus . paisiblement du monde, après leur avoir aidé à déblayer leur tas ‘) où se trouvaient ensevelis quelques cocons et quelques ouvrières, Une autre expérience m'offrit un spectacle plus curieux : je pris une ? du nid D, et je la mis sur le dôme même de ses compagnes d'il y
avait un mois, Elle fut instantanément environnée par plus de cinquante fourmis qui se mirent à la palper de leurs antennes toutes à la fois, ou à peu près, avec une attention et
un soin tels que la nouvelle venue, serrée de tous les côtés, ne savait où se tourner. Elle
se mit alors à donner, d'un air fort inquiet, des secousses vives et répétées de tout son
coips (ses mandibules étant entr'ouvertes) à celles qui l'entouraient immédiatement. Celles-ci - la quittaient alors, paraissant satisfaites ; maïs celles qui étaient derrière arrivaient à leur
tour, et les forces de cette pauvre Ÿ ne heart que tout juste à répondre à cette foule
qui l'obsédait et augmentait toujours. Tout à coup une autre fourmi lui offrit sa mandibule
que notre ouvrière saisit aussitôt avec empressement, et autour de laquelle elle se pelotonna.
. Mais ses tribulations n'étaient pas finies. Une foule de Ÿ, bousculant la porteuse, l'empéchaient d'avancer et palpaient son fardeau toujours avec la même attention. L'une d'elles se mit à palper incisivement une patte de la portée, la saisit tout à coup avec ses mandi-
bules et se mit à la tirer dans le sens inverse de celui où marchait la porteuse. Cet
exemple malveillant ne fut heureusement suivi par aucune des autres, et cette fourmi
méfiante, se sentant isolée, lâcha bientôt prise. La porteuse arriva alors près d'une ouverture par laquelle elle se hâta d'emporter l'autre dans l'intérieur du nid. Ces faits montrent que des fourmis séparées depuis un certain temps se recon-
| naissent, comme Huber l'a déjà montré (1 c. p. 150). Mais les gestes qu'il prit pour des
caresses extraordinairement amicales, venant du bonheur de se retrouver, ne sont certainement pas autre chose que des signes de doute et de méfiance, lesquels se dissipent du
reste bientôt, surtout quand les © retrouvées sont nombreuses. Cette reconnaissance a une
limite : l'avant-dernière expérience (VII, 1) le prouve de la manière la plus évidente, Huber a vu des fourmis se reconnaître après quatre mois de séparation. J'en ai vu exactement autant (IX, 1). Avec ces données, je crois qu'on ne risque pas de se tromper en admettant que les fourmis d'une même fourmilière, séparées les unes des autres, puis remises
1) Chaque fois qu'on transporte des fourmis dans un sac, on prend avec elles des débris de leur nid qui forment un tas à l'endroit où on les dépose,
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