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Mémoires de Pollnilz

Après le repas, il consent à danser, non sans que les princesses lui aient donné l’exemple. Il vent mettre des gants, mais on n’en trouve pas dans ses effets. Quant aux seigneurs qui l’accompagnent, prenant les corsets, garnis de baleines, de leurs danseuses, pour des attributs naturels, ils font tout haut l’observation que « les dames allemandes ont des dos durs en diable. »

Lui-même, en 1718, se trouvant à table avec la reine de Prusse, se met à faire avec une de ses mains, celle qui tient le couteau, des mouvements si violents, que Sophie-Charlotte, prenant peur, veut se lever. Afin de la rassurer, il lui saisit le bras, mais si fort que la reine pousse un cri. « Catherine (sa femme) a les os moins délicats » ; se contente-t-il de dire, en manière d’excuse, avec un haussement d’épaules.

Ces traits de brutalité et de violence décèlent son tempérament névropathique. Ceux qui l’ont observé, lors de son séjour à Paris, l’année précédente, n’ont pas manqué de les souligner.

Dans un document conservé aux Archives des Affaires étrangères, le tsar nous est présenté comme un prince « fort bien fait, s’il n’avait eu mauvais air ».

Il était voûté, marchant plus mal qu’un matelot hollandais, dont il semblait vouloir copier l’allure.

PIERRE LE GRAND

Il avait de grands yeux, la bouche et le nez régu-

liers, le visage agréable, quoique un peu pâle, les cheveux d’un châtain clai r et assez courts. Il faisait beaucoup de grimaces. Un mouvement qui lui était familier était de regarder son épée, en essayant de pencher sa tête par-dessus son épaule, et de lever et d’étendre une des jambes en arrière. Il tournait quelquefois sa tète, comme s’il eut voulu mettre son visage au-dessus du milieu de ses épaules. Les personnes qui étaient auprès de lui prétendaient qu’il était affecté de cette sorte de convulsion, quand il pensait avec beaucoup d’application à quelque chose.

Au demeurant, on convient que c’est un très bel homme ; mais sa pénible infirmité et sa mauvaise tenue lui font perdre la plus grande partie de ses avantages. Outre qu’il s’habillait mal, il mettait ses vêtements de travers et paraissait toujours débraillé; ou bien il choisissait les accoutrements les plus grotesques, les plus hétéroclites.

A Copenhague, en 1716, il se montre aux Danois coiffé d’un bonnet vert, le cou serré dans une cravate noire de soldat, le col de la chemise fermé par un gros bouton d’argent^ garni de pierres fausses, comme en portent ses officiers.

Un surtout brun, à boutons de corne, un gilet de laine, des culottes brunes trop étroites, de gros

bas de laine rapiécés et des souliers très sales complètent son costume.

Son entourage intime l’a vu souvent en manches de chemises; s’il a trop chaud, il ôte son habit, même à table. En quelque endroit qu’il se trouve, il ne supporte pas la moindre gène.

Après la conclusion de la paix avec la Suède, il recevait les diplomates chargés de la lui notifier, vêtu d’une robe de chambre courte, laissant à découvert ses jambes nues, coiffé d’un bonnet de nuit, garni de linge intérieurement, et ses bas tombant sur ses pantoufles !

On se figure l’étonnement, la stupéfaction que produisirent ses étranges manières sur les Français, quand il se fut décidé à visiter notre pays.

Les Conseils de la Régence ayant été instruits de l’arrivée prochaine du tsar en France, le maréchal d’Huxelles arrêta les principales mesures à prendre, pour assurer à l’illustre voyageur la réception etc les commodités » dignes d’un aussi haut personnage. Le difficile était de respecter l’incognito du prince, qui avait déclaré, par avance, vouloir éviter tous « les embarras du cérémonial ».

On envoya au-devant de S. M. un gentilhomme"

ordinaire de la maison du Roi, sorte de majordome, chargé d’avoir « l’œil sur les gens et de régler la dépense, avec économie ». Il devait at-

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Pierre le Grand

(D’après un crayon du Musée de Chantilly )

PIERRE LE GRAND

tendre le tsar à Dunkerque k s’instruire de la manière dont il désirait être traité dans les lieux qu’il se proposait de parcourir, et lui faire rendre, sur tout le parcours, les honneurs tels qu’il les désirait. Le programme fut suivi à la lettre ; il n’y eut pas d’accrocs, du moins dans les premiers jours.

A Calais1 2, l’original visiteur commence à donner libre cours à ses boutades : « il ne veut absolument point voyager en berline » ; on doit chercher quelques « chaises à deux », pour voyager, lui et sa suite immédiate, dont son aumônier et son premier médecin.

Arrivé à Boulogne, le tsar manifestait l’intention d’y passer la nuit, parce qu’il ne se trouvait pas bien d’une chaise à deux et voulait qu’on lui fit un brancard, sur lequel serait posé le corps de sa caisse. Il prit donc pour voiture une espèce

1. Sur le séjour du Tzar à Dunkerque, nous renvoyons à la brochure très documentée de M. le baron Joseph Du Teil, publiée en 1902, et composée d’après les pièces originales.

2. Voici l’extrait d’une lettre écrite de Calais, le 3 mai 1717 : « ... C’était hier la Pâques. S.M. fut à la chapelle depuis quatre heures du matin jusqu’à neuf, qu’on lui servit à dîner. J’allai voir la cérémonie, qui est assez belle, avec une musique qui n’est pas désagréable. Le Prince baisa tous les seigneurs et les domestiques. Il dîna en public; mais après le dîner, il se renferma avec tous les seigneurs, qui burent jusqu’au soir. Plusieurs se retirèrent bien conditionnés. » Bibl. Nat., Ms. fr. 11371, f° 194; cité par U Amateur d' Autographes, mai 1913.

cle petit phaéton découvert, sur des brancards portés comme une litière », qu’on avait improvisé en une journée.

A Amiens, en l’absence de l’évêque qui, ne pouvant interrompre sa tournée pastorale, avait mis son palais à la disposition de l’intendant, on avait fait de grands préparatifs, pour le dîner

qu’on se proposait d’offrir à Sa Majesté tsarienne,

Il avait été envoyé au devant de lui, en dehors

des portes de la ville, un carrosse de gala. Cela n’était pas du goût du monarque qui, pour se soustraire à l’importunité des curieux, prit la voiture mise à sa disposition, traversa la ville à toute allure, et ne s’arrêta qu’au delà des murs, pour donner l’ordre aux relais de venir le rejoindre.

Pour ne pas perdre son « étalage », l’intendant pria les dames de la ville au souper du tsar, qui eut lieu au palais épiscopal. Un grand bal suivit le repas, où ne manquait que l’hôte qu’on voulait honorer.

A Beauvais, même algarade. Mgr de Beauvil-

liers avait préparé, à l’intention de S. M. «. un concert de voix et d’instrumens, une illumination et un feu d’artifice. Elle aurait trouvé ses armes en plusieurs endroits de la maison et dans la chambre où on croiioit qu’Elle devoit coucher, les portraits des grands-ducs de Moscovie, père

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et grand-père du Gzar ». Mais celui-ci traversait la ville sans s’arrêter, ainsi qu’il avait fait à Amiens, et allait dîner dans un méchant village, à un quart de lieue de la ville, et où il ne dépensait que dix-huit livres, pour lui et ses gens.

Enfin, le 7 mai, à Beaumont, où devait prendre fin, selon l’expression de M. de Liboy, » le hourvari de ce voyage à bâtons rompus1 », Pierre

le Grand trouvait le maréchal de Tessé, qui l’attendait depuis deux jours avec six carrosses à six chevaux, et toute sa livrée magnifiquement

habillée.

Après les compliments d’usage, et après avoir traité le tsar splendidement, l’envoyé du P\oi raccompagnait jusqu’à Paris. Le cortège faisait son entrée dans la capitale, le 7 mai, sur les 10 heures du soir.

Dès son arrivée, on conduisait le tsar au Louvre2, dans f appartement de la reine-mère ; il le par-

1. M. de Liboy ou Du Liboy, gentilhomme de la chambre du roi, était chargé des missions de confiance. « Il avait, écrit Saint-Simon, beaucoup d’esprit et d’entendement, et avait presque toujours été choisi pour ces commissions. »

2. Le Louvre ayant paru trop étroit pour loger toute la suite du souverain, on avait jugé à propos de réquisitionner la salle des séances de l’Académie française. Prévenue, le 5 mai, par un billet du duc d’Antin, intendant des bâtiments royaux, l’illustre Compagnie le remerciait de sa « politesse » et s’empres-

courut pendant une demi-heure, admirant le luxe du mobilier et le nombre prodigieux des bougies. Il ne jeta qu’un regard sur les deux tables dé soixante couverts, servies en gras et en maigre, dans la grande salle, demanda un morceau de pain et des raves, goûta les six espèces de vins, but deux gobelets de bière, qu’il aimait beaucoup, et pria... qu’on remmenât ailleurs.

Heureusement on avait songé à lui aménager, à l’hôtel Lesdiguières, appartenant à cette époque au maréchal de Villeroi, qui avait cousent i à le prêter pour la circonstance, un somptueux logement.

Il y arriva, avec le maréchal de Tessé, dans un carrosse de remise. Il ne s’y trouvait qu’un seul domestique, avec un flambeau à la main; le tsar le prit, regarda le lit qui lui était destiné et le trouvant trop beau, entra dans une garde-robe, où était celui destiné à son valet de chambre.

— « En voilà assez pour me coucher, dit-il au maréchal ; je préfère les petites pièces aux grandes. » On y transporte aussitôt le souper, plus soixante -huit paires de draps pour sa suite.

Le lendemain de son arrivée, Pierre reçoit la visite du Régent, et, trois jours après, celle du

sait de déménager dans la salle voisine de l’Académie des inscriptions, où elle devait rester jusqu’au 24 (Registres de V Académie française, 1895, 11, 2G-29).

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petit Roi, qui avait alors sept ans ; il le soulève dans ses bras robustes et l'embrasse à plusieurs reprises.

Les visites d’étiquette accomplies, l’impérial voyageur entend récupérer la liberté de ses mouvements. Après s’être fait conduire aux Tuileries et de là place Vendôme, il veut voir l’Observatoire, les Gobelins, où il accable les ouvriers de questions ; enfin, le Jardin du Roi.

Le 14 mai, il se rend à l’Opéra ; au cours de la représentation, il demande de la bière et trouve naturel que le Régent la lui serve, en se tenant debout, le plateau à la main. Il prend son temps pour vider le gobelet, saisit la serviette qui lui est présentée, quand il a fini, et la reçoit « avec un sourire de politesse et un signe léger de la tête ».

Aux Invalides, qu’il visite deux jours plus tard, il goûte la soupe des soldats, boit à leur santé, et après avoir tâté le pouls à l’un d’eux, que l’on tenait pour perdu, il lui prédit qu’il en reviendrait: pronostic qui se vérifiait, d’ailleurs1.

On le conduit successivement à Saint-Cloud, à Issy, à Meudon, où il gratifie un valet d’un « écu de papier », qui vient de lui servir pour un usage aussi malpropre qu’intime.

1. V. la yisite du Tzar Pierre le Grand en 1717, d’après des documents nouveaux, par le comte d’Haussonville i Revue de* Deux-Mondes , 15 octobre 1896).

On avait mis à sa disposition un carrosse à six chevaux, il n’en voulut que deux ; souvent il lui arriva de se jeter dans un fiacre, sans dire où il allait; ou d’user, sans façon, du carrosse des femmes qui s’étaient fait descendre devant sa porte, pour le voir sortir: c’est ainsi qu’il monta dans la voiture de Mme de Matignon, pour aller jusqu’à Boulogne, jouissant, à part lui, de l’étonnement de la dame, quand elle se trouverait à

Le duc d’Antin avait réussi à se procurer un portrait de la Tsarine, qu’en parfait courtisan il avait fait placer au-dessus de la cheminée d’une chambre où le Tsar devait passer : le monarque se montra fort sensible à l’attention ; par contre, il n’accorda qu’un regard, distrait et lointain, à la duchesse d’Antin et à ses filles, venues pour lui présenter leurs devoirs. Saint-Simon, qui avait réussi à l’approcher ce jour-là, l’avait trouvé « assez parlant, mais toujours comme étant partout le maître ». En bon clinicien qu’il était, il n’avait pas laissé de remarquer le tic convulsif qui, par instants, lui tiraillait les traits du visage.

C’est le même Saint-Simon qui nous a conservé le récit de la visite faite par le Tsar à Mme de Maintenon, alors âgée de 82 ans ; mais les choses ne se sont point passées tout à fait comme le mémorialiste l’a rapporté ; voici en quels ter-

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mes la veuve du Grand Roi en faisait part à sa nièce :

En ce moment, écrivait-elle à Mme de Caylus, M. Gabriel entre et me dit que M. Bcllegarde me mande qu’il veut venir ici après dîner, si je le trouve bon, c’està dire le Tsar. Je n’ai osé dire que non et je vais l’attendre dans mon lit. On ne me dit rien de plus. Je ne sais s’il faut l'aller recevoir en cérémonie; s’il veut voir la maison, les demoiselles; s’il entrera au chœur; je laisse tout au hasard.

Le Tsar est arrivé à sept heures du soir, s’est assis au chevet de mon lit ; il m’a demandé si j’étais malade. J’ai répondu que oui. Il m’a fait demander ce que c’est que mon mal i. J’ai répondu : une grande vieillesse avec un tempérament assez faible. Il ne savait que me dire et son truchement ne paraissait pas m’entendre. Sa visite a été fort courte. 11 est encore dans la maison, mais je ne sais où. Il a fait ouvrir le pied de mon lit pour me voir. Vous croyez bien qu’il en aura été satisfait.

Pierre ne s’en était pas tenu à contempler la relique du grand Siècle, il se fit encore montrer « les cinq classes et toutes les demoiselles, chacune à leur place2 ». Pendant ce temps, les sei-

1. Tl avait, nous l’avons dit, des prétentions à la médecine : certain jour, un négrillon, qui lui servait de page, avait expulsé des débris de taenia ; il s’occupa de l’en débarrasser el y travailla môme de ses doigts !

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