Mercure de France, cité par M. d’Haussonville
gneurs de sa suite, qu’il avait laissés à Versailles, y avaient amené d’autres demoiselles, qu’ils firent coucher dans l’appartement de Mme de Maintenon, ce « temple de la pruderie », comme le désigne Saint-Simon. Blouin, l’ancien valet de chambre de Louis XIV, devenu gouverneur de Versailles, s’en montra tout scandalisé.
Rentré à Paris, le tzar visita la Monnaie, où fut frappée une médaille commémorative de son séjour en France ; puis, l’atelier mécanique du P. Sébastien, carme de la place Maubert, où il resta deux heures, se faisant indiquer, par son interprète, le nom et l’emploi de chaque instrument ; de là, il se rendit chez l’oculiste anglais Woolhouse, qui le fit assister à une opération de la cataracte, etc. Il se montra moins intéressé par les joyaux de J a Couronne et les travaux du Dictionnaire de P Académie.
Entre temps, il se livrait à ses extravagances et à ses débauches coutumières. Chez la duchesse de Berry, ayant pris trop de vin, il entra dans un accès de fureur tel, que le Régent parlait de rien moins que de le faire enfermer à la Bastille, pour avoir, égaré par l’ivresse, osé lui manquer de respect.
A Trianon, il lui vint l’idée saugrenue d’inonder, avec l’eau des fontaines, les seigneurs français qui l’entouraient, II ne s’en tint pas à ces
A LA GLOIRE DE PlERRE LE GRAND
(Collection de l’auteur).
P IE a R K LE GRAND
gamineries, indignes d’un monarque : à Marly, il s'enferma, raconte un contemporain, avec une maîtresse, « à qui il fit toutes ses prouesses ], dans l’appartement de Madame de Maintenon », après quoi, il renvoya la fille avec deux écus, se vantant de son équipée devant le duc d’Orléans, en termes dont le latin seul pourrait braver l’honnêteté2. A Fontainebleau, il avait si bien soupé, que le duc d’Antin monta dans un autre carrosse, pour ne pas rester à côté de lui. A Petit-Bourg, où il s’était arrêté pour la nuit, on dut faire venir deux femmes du village pour le nettoyer...
1. En quittant la France, il se rendit, sur les conseils de ses médecins, à Spa, dont les eaux, selon l’expression malicieuse d’un anecdotier de la Régence, « étaient propres à rétablir les forces épuisées au jeu d’amour ». Selon le régime généralement prescrit aux malades qui fréquentaient cette station thermale, il commença par boire de l’eau de Pouhon, puis essaya l’eau de la Géronstère, alors très peu prescrite, et où il se rendait tantôt en carrosse, tantôt en berline, tantôt à cheval, le plus souvent en chaise à deux chevaux, qu’il conduisait luimême. Sur le séjour de « Pierre le Grand aux eaux de Spa », nous ne saurions trop recommander la lecture du charmant opuscule de M. Albin Body, le très érudit archiviste de la station belge, qui donne les détails les plus circonstanciés sur cette cure impériale, dont le souvenir est loin de s’être effacé.
2. Voici comment s’exprime Louville, dans ses Mémoires : « Dixit ei se salutauisse quamdam merelricem decies nocte in unci , et haie datis pro tanlo labore tantum duobus nummis, tune illam exclamauisse : Sane, Domine , ut vir magnifiée , sed parcissime ut imperator mecum egisti ». Mém ., toc. cil., II, 241.
Pour employer les termes d’un biographe contemporain, « il n’y a pas deux manières de juger ces turpitudes et ces aberrations ; on ne saurait différer que sur la manière de les expliquer ».
En Pierre le Grand se retrouve l’âme russe de son temps : c'est un barbare, en qui s’agitent des forces et des instincts primitifs. A la fois tragique et bouffon, il y a, en lui, du Louis XI et du Falstaff .
Ses emportements maniaques tiennent surtout à son infirmité ; sa cruauté serait inexplicable, si on n’admettait pas chez lui un automatisme comitial, avec ses impulsions soudaines, ses transports irré fléchis.
S’il se plaît dans les bas-fonds, c’est que luimême est sorti du peuple et qu’à l’exemple de celui-ci, il recherche les plaisirs grossiers; mais il serait injuste de méconnaître que ce cynique, ce brutal ait accompli de grandes choses, avec les moyens d’action les plus sommaires, les plus imparfaits.
En dépit de toutes les fautes, voire des crimes qui lui sont imputables, on se sent, néanmoins, porté à l’indulgence, quand on met en balance les écarts, si monstrueux soient-ils, de cette nature fruste, avec les réformes, les inspirations de génie, qui ont jailli de ce cerveau puissant mais déséquilibré.
DE PIERRE LE GRAND A CATHERINE II
Dans l’oraison funèbre du prince de Coudé, Bossuet se laissant aller à un de ces mouvements oratoires <|iri lui étaient familiers, s’écriait : « Loin de nous les héros sans-humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l’admiration, mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté, comme le propre caractère de la nature divine. »
Pierre Ier a-t-il étouffé en lui ce don du ciel ; ou, par aventure, ne le reçut-il pas en partage? 11 n’importe: il peut avoir eu de vastes desseins, exécuté de grandes choses, avoir fait preuve d’un génie supérieur à son siècle; son pays lui doit une immense gratitude pour les routes qu’il a ouvertes, les canaux qu’il a creusés, la marine qu’il a créée, l’armée qu’il a mise sur un pied nouveau ; pour avoir reculé à des limites, insoupçonnées jusqu’à lui, les confins de son empire;
tOÜS COURONNES
lui- même a pu tirer vanité d’avoir innové dans l’ordre spirituel, tout comme il avait transformé l’ordre militaire et l’ordre civil, il n’en reste pas moins que, par ses débauches crapuleuses et, plus encore, par ses rigueurs implacables envers ceux qui le touchaient de près, Pierre a mérité la sentence sévère que les historiens ont portée sur son règne.
Gomme époux et comme père, il ne saurait être trop rigoureusement jugé.
Sans motif sérieux, il a répudié et fait enfermer dans un couvent la seule femme qui lui fut légi timement unie. Quant à son fils, après lui avoir solennellement promis de lui pardonner ses imprudences, il le faisait enchaîner; puis, après un simulacre de procès, dictait à ses juges une condamnation capitale. Que le tsarévitch soit mort de frayeur en entendant son jugement ; ou qu’il ait péri suffoqué entre deux matelas par des mains vénales, c’est incontestablement son père qui l’a tué1 ; et ce crime, de tous points inexcusable, livre le réformateur russe à l’exécration de la postérité.
A défaut de l’épouse, à défaut du fils, qui allait succéder à l’autocrate ? S’affranchissant de la loi héréditaire, Pierre le Grand s’était arrogé le droit
1. Cf. La Russie au dix-huilième siècle 7 par le prince Galit-