‹ Fous couronnésChapitre 15 sur 39 · ZIN · texte numérisé non relu

ZIN

DE PIERRE LE GRAND A CATHERINE II

de choisir son successeur; comment et pour quel motif n’a-t-il pas profité cle ce droit ? On ne l’a jamais démêlé ; toujours est-il qu’à défaut du grand-duc Pierre, fils de l’infortuné tzarevitch Alexis, dont nous venons de dire la triste fin, la couronne revenait à l’impératrice Catherine, que Pierre avait épousée après la répudiation de sa première femme. Mais quels chemins l’ont conduite au trône ! Quels échelons eut-elle à gravir !

Si nous en croyons les écrits du temps, le général Chéréméteff avait cédé Catherine, que la guerre lui avait livrée esclave, à Menchikoff ; peu de jours après son entrée dans la maison de son nouveau maître, elle avait pris sur celui-ci un tel ascendant, qu’on pouvait déjà pressentir sa destinée future.

Sur ces entrefaites, le tsar partait en poste de Saint-Pétersbourg (qui se nommait alors Neuhaus), pour se rendre en Pologne. Arrivé en Livonie, le monarque descendait chez son favori Menchikoff. Ayant remarqué Catherine au nombre des femmes qui servaient à table, il s’informa de quel pays elle était, comment son hôte en avait fait l’acquisition. Puis il se prit à considérer la jol ie fille, la questionna, lui trouva de l’esprit, et termina son badinage, en lui disant de porter, lorsqu’il irait se coucher, le flambeau dans sa

chambre. C’était un arrêt sans appel et la belle, avec le consentement de son maître, passa la nuit dans la chambre du czar.

Pour cette lois, Pierre s’en tint à une passade; quelques années plus tard, les intolérables exactions de Menchikoff rappelaient l’empereur dans la province qu’administrait le favori.

Après avoir adressé ses réprimandes et peutêtre infligé, à sa manière et selon son habitude, une correction à celui qui, malgré ses fautes, revenait bien vite en faveur, Pierre exprimait à ce dernier son étonnement de ne pas voir la belle servante dont il avait conservé le tendre souvenir. « Qu’est-elle devenue? lui dit le tzar; pourquoi n’est-elle'point là ? » Sur un signe, Catherine s’avança, parée [de ses grâces naturelles, mais l’embarras peint sur son visage. Menchikoff était troublé, Pierre était ému, Catherine seule conservait son sang-froid. Le repas était près de prendre fin; la jeune fille s’approcha, tenant une soucoupe, sur laquelle il y avait plusieurs petits verres ; le tzar, en prenant une de ses mains, s’exprima en ces termes familiers : « A ce qu'il parait, nous ne sommes plus en aussi bons termes qu’à mon premier voyage ; mais je compte bien que nous ferons notre paix ce soir ; » et se tournant vers Menchikoff, il ajoutait, sur un ton qui n’admettait pas de réplique : « Je l’emmène. »

Catherine lr%

Tsarine de Russie

(Collection de l’auteur).

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Trois jours après, le souverain, comme frappé d’une réflexion subite, disait à son favori : « Je garde Catherine ; elle me plaît ; il faut que tu me la cèdes. »

Jusqu’alors Pierre, avait été dominé surtout par une grossière sensualité ; sa puissante nature trouvait sa pleine satisfaction dans l'orgie, et ses conquêtes improvisées ne duraient que l’espace d’un moment ou d’une nuit. Catherine lui révéla le charme du véritable amour ; elle fut sa première et, probablement, son unique passion. La brute s’était transformée, humanisée à son contact ; la violence de son tempérament 11e faillit reparaître que lorsqu’il se vit bafoué, ridiculisé par celle qui avait foulé aux pieds le serment de fidélité qu elle lui avait juré. Sans le prince Repnine, qui parvint à l’en détourner, Pierre eût renouvelé la sanglante tragédie d’Anne de Bolevn. Il eut, un instant, en effet, la tentation de se venger de la mère sur les deux filles qu’il avait d’elle. Voici la scène dont fut témoin une jeune Française/attachée au service des princesses.

Le ezar, revenant un soir de la forteresse de Saint-Pétersbourg, où l’on travaillait au procès du sieur Mœns de la Croix — le chambellan qui avait attiré les regards de Catherine — le czar entra, inopinément et sans suite, dans la chambre

où les deux jeunes princesses s’occupaient à des ouvrages de leur sexe, avec plusieurs jeunes filles placées près d’elles, pour leur éducation et leur amusement. Il avait l’air si terrible, si menaçant et si hors de lui, que tout le monde fut saisi de frayeur en le voyant entrer. 11 était pale comme la mort, et avait les yeux étincelants et égarés. Son visage et tout son corps étaient agités de tremblements convulsifs.

Pendant plusieurs minutes, il se promena dans la chambre, sans proférer la moindre parole, regardant avec des yeux terribles ses filles qui, effrayées et tremblantes, s’esquivèrent tout doucement et se réfugièrent, avec le reste de la compagnie, dans une autre pièce.

L’empereur tira et remit plus de vingt fois dans le fourreau le couteau de chasse qu’il portait ordinairement à son côté ; il en frappa les murailles et la table à plusieurs reprises, en faisant des grimaces si affreuses, que la dame de compagnie qui, seule, n’avait pu réussir à se sauver, ne sachant ou se mettre, se dissimula du mieux qu’elle put sous la table, où elle resta jusqu’à ce que le furieux fût sorti. Cette scène muette dura près d’une demi-heure, pendant laquelle le czar ne fit que frapper des poings et des pieds, jeter par terre son chapeau et tous les objets qui se présentaient à lui. Enfin, en sortant, il tira la porte

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avec une violence telle qu’elle éclata en morceaux.

Quel sort eût subi l’impératrice, si Pierre eût vécu plus longtemps ! On le devine, d’après la scène que nous venons de rapporter. La seule vengeance qu’il tira d’elle, ce fut de la promener lentement dans une carriole, où il avait pris place à ses côtés, autour du cadavre de son amant, cherchant à surprendre sur sa figure une émotion, un trouble quelconque ; mais ses traits demeurèrent impassibles, aucun signe ne trahit ses sentiments.

Son époux mort, les droits de Catherine eussent été douteux, sans l’intervention de Menchikoff, dont l’audace la plaça sur le trône. Elle ne l'occupa que deux ans ; mais son passage n’y fut ni sans dignité ni sans éclat. « Elle gouverna ses peuples avec plus de douceur que son mari, tout en suivant ses règles et maximes de gouvernement », a écrit un mémorialiste contemporain ajoutant « qu elle montra un rare courage et une valeur peu commune dans les personnes de son sexe ; qu elle se plaisait dans le bruit des armes et dans la vie des camps, où elle avait toujours accompagné le czar;que peu de personnes piquaient un cheval avec plus de grâce qu’elle; que, par un goût extraordinaire pour la naviga-

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