Mémoire s de Villebais
tion et la marine, elle se doniiait, presque tous les dimanches et fêtes, le spectacle d’un combat naval ; qu’elle visitait souvent les arsenaux et les ateliers de son amirauté ; et qu’en 1726, si son conseil ne s’y fût opposé formellement, elle eût monté sur sa flotte, pour aller en personne combattre celle d’Angleterre et de Danemark combi nées, qui étaient venues arrogamment mouiller dans la rade de Revel, sous prétexte de pacifier les affaires du Nord ».
Tout en parlant facilement plusieurs langues, Catherine ne savait ni lire, ni écrire. Sa fille, Elisabeth, écrivait et signait pour elle; mais, seule, l’impératrice prenait les décisions. Elle sut gouverner avec fermeté, mais elle ri’ignora pas non plus l’art d’aimer et elle ne se piqua pas de constance : en moins de deux ans, elle donna deux successeurs à l’infortuné Mœns de la Croix, qui avait, pour lui éviter l’outrage du déshonneur, subi le dernier supplice, pour un crime imaginaire dont il avait consenti à s’accuser.
A la mort de Catherine Ire, le bruit courut à Saint-Pétersbourg qu’elle avait été empoisonnée par du café préparé à cet effet ; toujours est-il qu’après s’être rétablie, du moins en apparence, d’un mal de langueur qui la tenait alitée depuis près de deux mois, elle ressentit des douleurs violentes et succomba presque subitement.
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La loi laissait à Catherine le choix de son successeur ; par son testament, elle désigna, pour
régner après elle, un enfant de onze ans, le grand-duc Pierre Alexiewitch, fils du tzarewitch mis si cruellement à mort par son père, Pierre Ier.
Le règne de Pierre II fut éphémère et sans éclat. Après les fiançailles du nouvel empereur, on mit tout en œuvre pour le distraire ; on organisa des parties de chasse, des fêtes de toute espèce. L’empereur, qui s’était livré sans ménagement à ces exercices et ces di vertissements, tomba tout à coup malade et présenta bientôt les symptômes cle la petite vérole ; il en était presque complètement guéri, lorsque, se mettant à la fe nôtre pour respirer Pair, il eut une rechute, à laquelle il ne tarda pas à succomber.
Pierre II avait à peine fermé les yeux que le Conseil de l’Empire proclamait à l’unanimité, pour lui succéder, Anne, fille cadette d’Ivan, frère aîné de Pierre le Grandet qui, conjointement avec ce dernier, avait régné pendant quelque temps. Anne était veuve, sans enfants, du dernier duc de Cour lande.
La duchesse de Courlande avait pris l’engagement d’exercer le pouvoir aux conditions qui lui avaient été imposées par les deux assemblées qui constituaient le Grand Conseil de l’Empire ; elle
s’étai t prêtée d’autant plus docilement à ce qu’on exigeait d’elle, qu’elle avait été appelée à régner sans y avoir aucun droit. Elle avait solennellement juré de ne déclarer la guerre, ni signer la paix, ni établir de nouveaux impôts, ni nommer aux grandes charges, sans avoir, au préalable, pris l’avis du Conseil. Elle reçut, en récompense de sa soumission, tous les honneurs dus à son rang ' r
Bientôt elle s’affranchit de cette tutelle encombrante, et, dès qu’elle fut véritablement maîtresse, elle rappela auprès d’elle, en lui confiant les fonctions de chambellan, un de ses favoris, qu’elle combla d’honneurs et de richesses.
Cependant la vie de l’impératrice Anna Ivanovna touchait à son terme. Sur le point de quitter ce monde, elle fit connaître sa volonté dernière : elle déclara qu’elle laissait la couronne à son fils, Ivan VI, encore au berceau, et désigna le duc de Courlande comme régent, pendant la minorité de l’enfant-roi. Mais une révolution de palais ne tardait pas à renverser le duc, et la princesse Anne, nièce de l’impératrice défunte, prenait sa place.
Quelques mois à peine s’étaient passés, qu’un
nouveau coup d’Etat se produisait. Le 25 novem-
bre 1741, la princesse Elisabeth, fille de Pierre le
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Grand et de Catherine
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grenadiers, pénétrait, à une heure du matin, au palais impérial et faisait arrêter le jeune empereur, sa petite sœur et des personnages de moindre importance, faisant partie de leur suite ou de
leur maison. A sept heures du matin, tout était fini : le trône était acquis à la branche pétrovienne, qui l a conservé jusqu’à nos jours.
Le véritable auteur de ce coup d’audace avait été un Français, M. de la Chétardie, secondé par un chirurgien du nom de Lestocq. Elisabeth les récompensa l’un et l’autre, magnifiquement, de leur service. M. de la Chétardie, rappelé peu de temps après la révolution qui venait de s’accomplir, reçut, en partant, des présents évalués à un million de francs. Quant à Lestocq, il fut nommé premier médecin, avec de gros appointements, conseiller privé, ce qui lui donnait le rang de
général, président du collège médical, et il lui fut en plus alloué une pension de sept mille roubles L
1. L’ambassadeur anglais, M. Finch, écrivait à la date du 19 décembre (1741) : «L’impératrice a donné à M. Lestocq une pension de 7.000 roubles par an, et le titre de conseiller intime actuel, qui lui donne le rang dégénérai en chef. Il reste médecin ordinaire de Sa Majesté, et il va avoir la direction du département de la médecine en Russie. Sa Majesté lui a donné aussi son portrait entouré de pierres précieuses, de la valeur de 20.000 roubles, qu'il porte autour du cou, attaché à un ruban
ISO
tOÜS COURONNÉS
Hermann, comte de Lestocq, mérite quelques lignes de biographie.
Fils d’un chirurgien français protestant, il avait quitté son pays à la suite de la révocation de
PEdit de Nantes et était parti en Russie, pour s’y créer une situation. Envoyé, pour nous ne savons quel méfait, en Sibérie, il ne tarda pas à être rappelé d’exil.
Devenu premier chirurgien de la princesse Elisabeth, il sut lui persuader qu elle avait des droits au trône, travailla pendant une année entière à lui gagner un parti. Comme celle-ci hésitait à se lancer dans une aventure, Lestocq dessina, sur une carte, la princesse, la tête rasée, et lui, sous une roue ; au revers de la carte, la même princesse était représentée sur un trône, tandis que le médecin était sur les marches, paré d’un grand cordon. Lui montrant ces deux images symboliques, Lestocq dit à la future impératrice ; « Ce soir, Lun; ou demain, l’autre ! »
Cette nuit-là même, il la conduisait au palais, escortée de cent vieux soldats, qui avaient servi sous Pierre le Grand. En arrivant au premier corps de garde, un tambour commençait à battre
bleu. Le jour anniversaire de la naissance de l’Impératrice, sa femme était à la Cour le matin, et le soir au bal, où tout le monde s’estimait très heureux d’avoir l’honneur de danser avec elle. »
Élisabeth Pétrowna, fille
de Pierre Pr.
(Collection de l’auteur)
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l’alarme ; mais ou Lestocq ou la princesse — car ils se sont toujours disputé l’honneur d’avoir eu cette présence d’esprit — en crevèrent la caisse d’un coup de couteau.
La sentinelle, qui gardait la chambre du jeune Empereur, ayant voulu s’opposer au passage des conjurés, et ayant effleuré de sa baïonnette la poitrine de celle qui était à leur tête : « Malheureux! lui cria Lestocq1; que fais- tu? Demande ta grâce à ton Impératrice ! » Et la sentinelle abaissa son arme. Ce fut le signal de la débandade, et du ralliement au pouvoir naissant.
Le portrait de la fille de Pierre Ier a été souvent esquissé. C’était, à ce qu’il semble, une assez bizarre souveraine, « agitée et indolente à la fois, ardente au plaisir et pourtant curieuse des affaires, employant des heures à sa toilette, faisant attendre, des semaines ou même des mois, une signature et un ordre... Voluptueuse, dévote, incrédule et superstitieuse2; passant, à tout in-
1. Sur une accusation de haute trahison, dont la preuve ne lut jamais faite, Lestocq fut arrêts, dépouillé de tous ses biens, puis exilé dans un village du gouvernement d’Archanirel, où il vécut jusqu’à la mort d’Elisabeth, dans la plus extrême indigence.
2. « Tantôt impie, tantôt fervente, dit d’elle le chevalier d Eon, qui l'avait approchée, incrédule jusqu’à l’athéisme, bigote jusqu'à la superstition, elle passe des heures entières à genoux
s tant, des excès dune débauche qui ruine sa santé à des excès d’exaltation religieuse qui égarent sa raison1 ».
Une névrosée complète, dirions-nous aujourd’hui.
Le baron de Breteuil a relaté, dans un de ses rapports diplomatiques, qu’ayant à signer, en 1760, le renouvellement du traité conclu avec la cour de Vienne quatorze ans auparavant, l’impératrice Elisabeth avait déjà écrit les trois premières lettres de son nom : Eli , quand une guêpe vint se poser sur sa plume. Elle s’arrêta net, et ne se décida qu’au bout de six mois à compléter sa signature.
Le portrait ne serait pas complet, si nous n’ajoutions que Sa Majesté avait un goût marqué pour les liqueurs fortes : il lui arrivait d’en être incommodée, au point de tomber en syncope; il fallait alors, au plus vite, couper sa robe et son corset. Elle n’avait pas besoin d’être sous l’influence de l’alcool pour être d’humeur peu accommodante : elle battait, dit-on, sans le moindre motif, ses serviteurs et ses femmes, et elle se montra particulièrement cruelle à l’égard de l’une d’elles, qui avait eu surtout le tort d’être sa rivale et d’être
devant une image de la Vierge, parlant avec elle, l’interrogeant avec ardeur et lui demandant en grâce dans quelle compagnie des gardes elle doit prendre Tarnant du jour. »
1. La Jeunesse de Catherine II, par Ch. du Bouzet; Paris, 1860.
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plus belle qu’elle. Élisabeth lui fit percer la langue d’un fer rouge, et administrer vingt coups de knout de la main du bourreau, alors que la malheureuse était enceinte et près d’accoucher î
Bien qu’en apparence solidement assise sur le trône qu’elle avait conquis par surprise, Élisabeth vivait dans des transes continuelles. Elle avait eu sous les yeux trop d’exemples de retours imprévus de fortune, pour s'en croire définitivement à l’abri.
Ivan, encore en bas âge, était tenu dans une étroite et rigoureuse captivité ; ses partisans, s’il lui en restait, se cachaient ; il avait été interdit, sous les peines les plus sévères, de prononcer son nom, et meme de conserver une seule des pièces de monnaie frappées sous son règne.
Elisabeth n’était cependant pas tranquille ; elle cherchait en vain à se rassurer contre un péril qu’elle sentait toujours imminent, dormant rarement deux jours dans la même chambre ou dans le même palais, ne fermant pas l’œil la nuit, dans la crainte d’un événement qu elle ne cessait d’appréhender.
Afin d’ôter à Ivan toute chance de reprendre la couronne, Élisabeth, déterminée âne pas se marier, mandait d’Allemagne, auprès d’elle, son neveu, le duc de Holstein-Gottorp, fils de sa sœur aînée, et qui fut déclaré héritier de sa tante, avec le titre de grand-duc de Russie.
Bien que le grand-duc n’eut pas l’àge nubile, Elisabeth ne perdit pas de temps pour lui trouver une femme. Son choix tomba sur la petite princesse Sophie d’Anhalt-Zerbst, qui devait prendre plus tard le nom de Catherine II, sous lequel elle s’est rendue célèbre.
Les deux époux futurs étaient quelque peu parents : leurs deux grands-pères étaient frères.
La politique n’avait pas contribué seule à cimenter cette union ; l'amour fut, dit-on, de la partie. Comment disparut-il sans retour ? Les circonstances méritent d’en être rapportées.
Le fiancé, à la suite de la petite vérole, avait été horriblement défiguré ; la maladie « dévora
ses traits, dépouilla son front, déforma son corps, si élégant autrefois ».
Catherine était alors à Moscou. Elle se hâta, terrifiée, de revenir à Pétersbourg, traversa en courant les salons du palais d’hiver, s’élança audevant de son mari, le regarda sans mot dire, fit un geste d’invincible horreur et s’évanouit. Que ce récit nous livre la vérité sans quelque déformation, nous n’oserions en répondre ; quoi qu’il en soit, les préparatifs du mariage commençaient peu après cet événement, qu’on a si diversement co m 1 ri enté.
En raison de l’état de santé du grand-duc, qui
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se rétablissait lentement, la date de la cérémonie avait dû être plusieurs fois remise ; elle fut enfin célébrée le 1er septembre 1745.
Mais, avant de poursuivre notre historique, faisons plus ample connaissance avec les jeunes époux.
Et d’abord, le grand-duc s’offre à notre crayon, empressons-nous de le silhouetter ; nous y serons aidé par de nombreux mémorialistes et par le mieux informé de tous, la grande-duchesse ellemême, dont les confidences viendront s’ajouter aux témoignages multiples recueillis aux sources les moins suspectes.
Le jour de la naissance de l’enfant qui sera Pierre III, le premier ministre dû grand-duché de Holstein mandait à Saint-Pétersbourg, que la tzarevna, Anne Petrovna, venait d accoucher d’un garçon « bien portant et robuste ». Simple fiction diplomatique: le nouveau-né était, au contraire, chétif .et -mal bâti ; sa mère mourait trois mois plus tard « de phtisie ou de consomption ».
La faiblesse de sa consti tution imposa de grands ménagements à ceux qu’on avait chargés dû son éducation; jusqu’à sept ans, il resta entre les mains des femmes. Il eut ensuite un maître de langue française; presque simultanément, on faisait passer l’enfant sous la discipline des officiers
de la garde holsteinoise. On projetait déjà d'en faire un militaire, un « soldat de chambrée et de corps de garde», plutôt qu’un homme; ainsi contracta-t-il « le goût du métier, dans ce qu’il a de plus bas, dans ses vulgarités, ses rudesses et ses minuties » .
Est-ce dans le commerce de là soldatesque qu’il acquit la funeste passion dont il ne parvint jamais à se guérir ? Nous ne chercherons pas à le déterminer; contentons-nous, d’enregistrer le fait: à dix ans, Pierre marquait un penchant décidé pour la boisson, et bien qu’on exerçât sur lui une surveillance continuelle, on avait de la peine à l’empêcher de se griser. Catherine a conté, dans ses Mémoires , qu’un jour, ayant été conviée avec son mari à la table impériale, le grand-duc, assis entre l’impératrice et le maréchal du palais, se grisa si fort avec ce dernier, qu’il passa toute mesure, ne sachant plus ni ce qu’il disait ni ce qu’il faisait, balbutiant et divaguant, au point que l’impératrice, scandalisée, se leva de table plus tôt qu’à l’ordinaire, afin d’éviter un éclat.
Quand il devint empereur, Pierre III se mit à boire de la bière et à fumer avec excès, « jusqu’à ce qu’il tombât ivre-mort 1 ».
Une scène, dont le baron de Breteuil nous a