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Le Roman d'une impératrice , par K. Waliszewski

Pierre 111, czar de Russie

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conservé le récit1, atteste qu'il s’oubliait complètement , quand il se trouvait dans ce fâcheux état.

C’était le 25 février 1762, à un souper offert par le chancelier Vorontsof. On était resté à table depuis dix heures du soir jusqu’à deux heures du matin et, durant tout le repas, le tzar n’avait cessé de « brailler, boire et déraisonner ».

A la fin du souper, il se leva en titubant, pour porter un toast au roi de Prusse: ce fut un chaos de paroles inintelligibles; après quoi, le tsar, suivi de ses invités, passa au salon de jeu, où, pendant des heures entières, il tint la partie, tout en buvant de la bière anglaise et du punch.

Sous le règne d’Elisabeth, il avait plus de contrainte ; mais, déjouant la police de la souveraine, il avait réussi à organiser une véritable contrebande des liquides. Un accident imprévu fit tout découvrir: le feu ayant pris à la maison qu’habitait le futur tsar, on se mit en devoir cl’enlever en hâte les meubles dont elle était remplie ; or, il y avait, parmi ceux-ci, de grandes commodes, auxquelles Pierre avait recommandé de veiller avec un soin particulier ; mais, en dépit

1. C’est M. de Breteuil qui écrivait, peu après l’accès au trône de Pierre III : « La vie que l’empereur mène est la plus honteuse. Il passe les soirées à fumer, à boire de la bière et ne cesse ces deux exercices qu’à cinq ou dix heures du matin, et presque toujours ivre-mort. »

de ses recommandations, les tiroirs s’ouvrirent au cours de ce déménagement improvisé, et il s’en échappa quantité de bouteilles : bouteilles de vin, bouteilles d’eau-de-vie, bouteilles de liqueurs ; ces commodes recelaient la cave secrète de Son Altesse !

Jusqu’à son mariage, et même longtemps après, Pierre passa son temps à des enfantillages indignes de son rang et de son âge : à la lettre, il jouait à la poupée, tantôt seul, tantôt en compagnie de ses valets.

11 avait fait dresser un théâtre de marionnettes dans sa chambre et il y invitait même des dames. Ce spectacle, au dire de Catherine, était «la chose du monde la plus insipide ».

Voulait-on lui faire sa cour, on lui donnait des joujoux d’enfant, qu’il aimait à la folie; mais, sentant le ridicule de ces jeux, il ne s’y livrait qu’en cachette. Pendant le jour, il les dissimulait sous son lit ; aussitôt après son souper, le grandduc se couchait et, les verrous tirés, jouait jusqu’à une ou deux heures du matin, obligeant parfois la grande-duchesse à prendre part à ce divertissement, pour lequel elle ne se sentait qu’une médiocre attirance ; souvent elle en prenait son parti, mais parfois elle en était excédée, voire incommodée Une nuit, quelqu’un vint troubler la fête.

Pierre III

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C’était une envoyée de l’Impératrice, qui sans doute avait eu vent de ces amusements nocturnes ; on n’eut que le temps de dégarnir le lit et de fourrer tous les brimborions qui l’encombraient sous la couverture. Cela fait, on ouvrit; mais la dame, furieuse qu’on l’eût fait attendre, se retira en murmurant, annonçant qu’elle allait se plaindre à sa maîtresse de ce manque d’égards et de la désobéissance aux prescriptions impériales.

Etait-il fatigué des poupées, le jeune Pierre prenait ses soldats, de bois et de plomb, les disposait en rangs de parade, et les passait en revue, « en grand uniforme, bottes à éperons, hausse-col et écharpe ». Il ne manquait pas de célébrer très régulièrement les fêtes de cour par un feu roulant, produit avec des bandes de laiton, clouées le long des tables.

Un jour que Catherine rentrait, sans s’être fait annoncer, dans l’appartement de son époux, sa vue fut frappée par un gros rat, que celui-ci avait fait pendre, avec tout l’appareil du supplice, au milieu d’un cabinet, qu’il s’était fait ménager à l’aide d’une cloison. Quel crime avait commis le rongeur, pour mériter la peine capitale? Il avait grimpé par-dessus les remparts d’une forteresse en carton et avait mangé deux sentinelles,

en amadou, en faclion sur un des bastions! Le coupable, jugé selon les lois de la guerre, avait été condamné à la potence ; il devait rester exposé pendant trois jours en public, « pour l’exemple ».

Gomme le remarque malicieusement Catherine, le rat aurait pu arguer, pour sa justification, qu’il n’avait pas été admis à présenter sa défense.

Gomment s’était-on saisi du rat, pour lui infliger le châtiment suprême ? Un chien de la meute grand-ducale s’en était chargé.

Cette meute comprenait huit ou dix chiens de chasse, que le grand-duc avait, par une de ces délicatesses dont il était prodigue, logés derrière une cloison de bois, qui séparait seule le chenil de la chambre à coucher de la grande-duchesse.

Celle-ci se plaignait-elle de l’odeur infecte qui pénétrait dans la pièce, il répliquait qu’il n’y avait pas possibilité de les loger dans un endroit autre que ce réduit, où on ne pouvait en soupçonner la présence, et qu’il fallait supporter cette incommodité, faute de trouver mieux.

Pierre avait tenu à dresser lui-même ses chiens,

* et sa méthode de dressage était, pour le moins, originale.

Dès le matin, il les poursuivait d’une chambre à l’autre à grands coups de fouet, en criant comme à la chasse. Ceux de ces animaux qui se déro-

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baient à ses coups, ou qui refusaient de marcher, étaient châtiés avec la dernière rigueur, ce qui les faisait aboyer encore plus fort. Entendant un jour des plaintes d’un de ces chiens, un « petit chariot de race anglaise », que le doux adolescent soulevait par le collier d’une main et frappait avec un manche de fouet de l’autre, tandis qu’un domestique kalmouck le tenait par la queue, Catherine crut devoir intervenir en faveur de la pauvre bête, mais la brute ne fit que redoubler les coups. Ne pouvant supporter ce spectacle cruel, la jeune femme se retira, les larmes aux yeux, dans son appartement.

Lorsqu’il était las de cet exercice, « détestable pour les oreilles et le repos de ses voisins », le jeune autocrate se mettait à racler du violon ; il ne connaissait pas une note, mais cela n'avait à ses yeux aucune importance, car il faisait consister la beauté de la musique dans la force avec laquelle il tirait des sons de l’instrument. Parfois, il lui prenait fantaisie d’en jouer pour divertir ses gens. Un hiver qu’il n’y eut aucun divertissement à la Cour, il imagina d’organiser des mascarades ; tout le personnel reçut l’ordre de se travestir ; il les fit danser et dansa même avec eux, dans la propre chambre de sa femme. La fête s’étant prolongée assez avant dans la nuit, Catherine, sous prétexte de migraine, s’assoupit

sur un canapé, mais toujours en habit de masque, pour obéir aux caprices de son fantasque époux, lesquels se manifestaient sous les formes les plus imprévues, comme dans la circonstance suivante.

Un samedi saint, Catherine, harassée des exercices de dévotion de la semaine et devant veiller la nuit de Pâques, s’était couchée dès cinq heures du soir. A peine était-elle au lit, que le grand-duc arrivait tout hors d’haleine : «Levezvous de suite ; vous allez manger des huîtres du Holstein ! » Il prisait fort ces mollusques et il les aimait d’autant mieux qu’ils lui arrivaient de son pays natal. Catherine ne voulant pas désobliger son mari, et désireuse d’éviter une querelle qu’un refus n’eût pas manqué de provoquer, obéit à l’injonction maritale. Bien qu’ayant touché à peine au mets qui lui avait été servi, elle en fut très incommodée; il convient d’ajouter qu’elle s’était couchée par là-dessus, puis s’était relevée au milieu de la nuit pour aller à l’église : le froid, la fatigue, autant que les huîtres, l’avaient indisposée.

Elle en arriva bientôt à ne plus pouvoir supporter le vacarme qu’on menait dans l’appartement de son mari, où l’on faisait un tapage de corps de garde. Pierre se plaisait à faire faire

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l'exercice à ses valets, leur donnant des grades ou les dégradant, selon son humeur, changeant d’uniforme jusqu’à vingt fois par jour. Lorsqu’il fut installé à Oranienbaum, il enrégimenta toute sa suite : chambellans, gentilshommes de la chambre, adjudants, domestiques de la cour, chasseurs, jardiniers, tous eurent le mousquet sur l’épaule. Catherine n’eut d'autre ressource, pour ne pas être importunée par le bruit, que de se reléguer dans une pièce étroite, munie de trois portes et deux fenêtres, et où l’air pénétrait de tous les côtés. La grande-duchesse condamna une des portes, mit une portière en drap et un paravent, puis plaça de ce côté la chaise longue qui lui servait de lit ; grâce à ces précautions, elle en fut quitte pour une série de fluxions, qui durèrent tout l’hiver.

Non content de se montrer l’être grossier et insupportable qu’il n’avait jamais cessé d’être, Pierre s’appliquait, en toute occasion, à se rendre odieux. Fréquemment, il se mettait au lit ivre-mort, et, entre deux hoquets, s’épanchait en confidences sur ses amours de passage. Quinze jours après leur mariage, il ne laissait pas ignorer à sa jeune femme qu’il était violemment épris d’une demoiselle d’honneur de l’Impératrice. Il déclarait à son chambellan, presque sous les yeux de Catherine,

qu’il n’y avait pas de comparaison entre cette demoiselle et sa femme, et se fâchait contre le malavisé, qui avait osé le contredire. Il accusait, du reste, sur ce chapitre, une perversion de goûts singulière, semblant prendre un malin plaisir à choisir de préférence les êtres les plus disgraciés de la nature, comme par bravade. L’Impératrice ne parvenait pas à en prendre son parti ; il dédaignait ses observations et passait outre.

Un jour de Lan, Sa Majesté avait fait au grandduc et à la grande-duchesse l’honneur de les admettre à sa table, sous le dais impérial. Élisabeth était, ce soir-là, de très bonne humeur et en veine de causerie. Au cours du dîner, son regard s’arrêta soudain sur une figure qui la choquait; en la désignant, elle demanda quelle était « cette personne si maigre, si laide, à cou de grue», assise à la place qu elle indiquait. — « C’est Mlle Marthe Chafiroff », lui fut-il répondu. Mlle Chafiroff était, depuis peu, la Circé qui avait conquis le cœur du grand-duc. L’Impératrice se mit à rire aux éclats et, se tournant vers Catherine, se contenta de dire, parlant de la peu intéressante personne: « Elle me rappelle le proverbe russe : Long cou n’est bon que pour la pendaison. »

Le grand-duc dut l’entendre, comme tout le

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monde, mais il garda le silence ; le sarcasme impérial passa de bouche en bouche, sans qu’il songeât à élever la voix. Malgré cette leçon, il n’en continua pas moins à poursuivre de ses assiduités celles qui lui opposaient d’autant moins de résistance, qu’en raison de leurs imperfections physiques elles étaient plus négligées.

Il y avait, entre autres, une princesse de Courlande qu’il ne quittait d’un pas, lui prodiguant mille galanteries, en présence même de sa femme. Elle n’était, cependant, pourvue d’aucun de ces charmes capables de retenir les hommes: petite, laide, contrefaite, elle réunissait en elle tout ce qui pouvait les rebuter.

Un soir, au moment où Catherine se levait de table, une de ces dames s’enhardit à lui dire : « Tout le monde est surpris et choqué de voir le grand-duc vous préférer cette bossue. — Qu’y faire? » répliqua Catherine, et pour ne pas laisser voir à vif la blessure de son amour-propre, elle retint les larmes qui allaient couler de ses yeux et se retira dans sa chambre. Son mari vintbientôt l’y rejoindre, ivre comme à son ordinaire. Il se mit à entretenir sa femme des qualités de sa belle, ne s’apercevant pas ou feignant de ne pas s’apercevoir que Catherine, plongée dans le sommeil, ne pouvait l'entendre. Alors le grand-duc éleva la voix.Yoyantquela grande-duchesse s’obstinait âne

pas se réveiller, il lui donna deux ou trois coups de poing assez forts dans les côtes, en grommelant contre ce sommeil par trop rebelle; puis, de guerre las. s’endormit à son tour. « Je pleurai beaucoup cette nuit, écrit Catherine, de la chose même et des coups de poing qu’il m’avait donnés et de ma situation à tous égards aussi désagréable qu’ennuyante [sic). Le lendemain, il parut avoir honte de ce qu’il avait fait. Il ne m’en parla pas et je fis semblant de ne pas l’avoir senti f »

Il parut s’assagir pendant quelques jours ; puis il recommença à faire la cour à toutes les demoiselles d’honneur de sa femme. Celle qu’il distingua et pour laquelle il alla jusqu’à vouloir répudier Catherine, fut la « freiline » Vorontsoff, gravée de la petite vérole, « dont le teint était olive et qui était malpropre au suprême

degré ».

Un jour, soupant avec sa maîtresse, il envoyait chercher le comte Hordt, qui tenait compagnie à l’Impératrice. Le Suédois, n’osant dire à Catherine où on lui demandait d’aller, se décidait à décliner l’invitation; alors, Pierre arrivait

1 . La Jeunesse cle la grande Catherine ; souvenirs autobiographiques de l’Impératrice, annotés, d’après les documents d’archives et les mémoires, par Albert Savine; Paris, Louis-Michaud, 1910,

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lui-même, annonçant, brutalement au comte qu’on l’attendait chez la Vorontsoff et qu’il devait se résoudre à l’y suivre.

Par ce que nous avons dit, on a pu voir se dégager, dans ses lignes principales, la physionomie de l’être qui devait tenir en mains les rênes d’un grand empire; mais il nous faut compléter, par quelques traits, un dessin encore imparfait.

A la date des 10 et II mai 1746, moins de neuf mois après l’union des jeunes époux, deux documents, relatifs au grand-duc et à la grande-duchesse, étaient soumis à la signature de l’Impératrice régnante : il s’agissait d’instructions rédigées par le chancelier Bestoujef, pour le gouverneur et la gouvernante de leurs Altesses.

La « personne de distinction » appelée à tenir compagnie au grand-duc, est-il dit dans la pièce émanée de la chancellerie, « s’emploiera à corriger certaines habitudes malséantes de son Altesse Impériale : comme, par exemple, étant à table, de répandre le contenu de son verre sur la tête des gens de service; d’interpeller ceux qui ont l’honneur de l’approcher, et jusqu’aux personnages étrangers admis à la cour, avec des propos grossiers et des plaisanteries indécentes ; de se défigurer en public avec des grimaces et des contorsions conti-

nuelles, imprimées à tous ses membres... » Quant à Catherine, on articulait contre elle des imputations qui ne laissaient pas d’être sérieuses : on lui reprochait notamment sa « familiarité excessive avec les jeunes seigneurs fréquentant la Cour, les gentilshommes de chambre, voire les pages et les valets; » nous verrons comment elle s’en défendra, sans parvenir à nous convaincre de l’innocence de ses intentions et du peu de gravité de ses actes. On articulait, en outre, contre la jeune épouse, un grief dont il lui fut beaucoup plus aisé de se justifier.

L’Impératrice s'était montrée particulièrement fâchée que le couple restât si longtemps stérile et voulut savoir à qui des deux intéressés en remontait la responsabilité. Elle leur fît annoncer, par une dame attachée à son service, qu’elle enverrait un médecin pour visiter le mari, une sage-femme pour examiner sa compagne. Comme on était dans la première semaine du carême, l’Impératrice dispensait les époux, par une faveur spéciale, de faire leurs dévotions, parce que le grand-duc disait que le bain nuisait à sa santé.

Comme toutes les autres coutumes et habitudes russes, le grand-duc avait pris les bains en aversion. Il soutint, devant l’envoyée de l’Impératrice,

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Catherine II.

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qu’ « il ne fallait pas lui ordonner ce qui répugnait à sa nature; qu’il savait que le bain, où il n’avait jamais été, lui était contraire ; qu'il ne voulait pas mourir ; que la vie était ce qu’il y avait de plus cher et que l’Impératrice ne l’obligerait jamais d’y aller ». Devant une volonté aussi opiniâtre, il fut pris le parti le moins ferme, celui de céder. On se montra moins accommodant sur le chapitre, autrement important, que nous allons aborder.

On saisit un prétexte spécieux pour renouveler à la grande-duchesse des remontrances qui lui avaient été déjà faites. Catherine avait coutume de s’habiller en habit de cheval et de « monter en homme » : un jour de Cour, l’Impératrice dit à sa dame de confiance, Mme Tchoglokoff, que cette manière de monter empêchait d’avoir des enfants et que cet habillement ne convenait point à une jeune femme. Mme Tchoglokoff répliqua que, « pour avoir des enfants, il n’en était pas question ; que ceux-ci ne pouvaient venir sans cause et que, quoique leurs Altesses Impériales fussent mariées depuis 1745, cependant la cause n’en existait pas. » Alors, S. M. gronda sa suivante de n’avoir pas prêché les parties en cause sur cet article et elle marqua, en cette circonstance, beaucoup ckhumeur.

Auquel des deux époux la stérilité était-elle

imputable ? Le problème n’est pas d’une solution aussi aisée qu’il semblerait.

A s’en rapporter au factum rédigé par Bestoujef et qui est un document psychologique d’un prix inestimable; la grande-duchesse aurait eu quelques torts, on l’engageait, en termes dépourvus de toute ambiguïté, « à se prêter, plus docilement que par le passé, aux goûts de son mari; à se montrer complaisante, agréable, amoureuse, ardente même au besoin ; à employer, enfin, tous les moyens en son pouvoir pour obtenir la tendresse de son mari et accomplir sa tâche ».

Catherine parait avoir eu à cœur de ne pas rester sous cette accusation. « Si le grand-duc avait voulu être aimé, riposte-t-elle sans embarras, il ne tenait qu’à lui ; j’étais naturellement encline et accoutumée à remplir mes devoirs. »

Quant au grand-duc, il avait donné ses preuves. Ses bonnes fortunes étaient connues ; s’en seraitil tenu à de platoniques démonstrations ? Ces mystères d’alcôve sont terriblement difficiles à élucider. Où trouver la vérité ? Où nous l’avons bien des fois cherchée et où la Providence des chercheurs nous a bien souvent aidé à la découvrir : dans les dépêches diplomatiques !

Dans un mémoire, rédigé pour le Cabinet de Versailles, en 1758, M. de Champeaux mandait à son souverain, que « le grand-duc, sans s’en

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clouter, se trouvait incapable d'avoir des enfants, par un obstacle auquel la circoncision remédie chez les peuples orientaux, mais qu’il crut sans remède. La grande- duchesse, qui n’avait plus de goût pour lui, et qui n’était pas encore frappée de la nécessité d’avoir des héritiers, vit sans peine cet accident ».

Un biographe de Catherine se montre plus explicite : « Telle était, dit-il, la honte dont l’accablait son malheur, qu’il (le grand-duc) n’eut pas même le courage de le révéler, et la princesse, qui ne recevait plus ses caresses qu’avec répugnance, et qui n’était pas alors plus expérimentée que lui, ne songea ni à le consoler, ni à lui faire chercher des moyens qui le ramenassent dans ses bras. »

Est-ce là tout ce qu’on sait sur ce chapitre de mœurs intimes ? Recourons de nouveau à notre premier informateur et laissons le continuer ses révélations.

A Péterhoff, narre M. de Champeaux, on fit plusieurs parties de chasse. La grande-duchesse, sous prétexte d’indisposition, ne se trouva point à la plupart. M. de Soltikoff obtint la permission du grand-duc de ne pas les suivre... Ici, quelques coupures indiquent une lacune dans le texte reproduit. Nous le reprenons :

a M. de Soltikoff chercha les moyens de dé-

terminer le grand-duc à faire tout ce qui était nécessaire pour se donner des héritiers. Il lui fit sentir toutes les raisons politiques qui devaient l’y engager. Il lui donna aussi une idée de plaisir tout nouveau et parvint à le rendre incertain sur ce qu’il avait à faire. Le jour * même, il arrangea un souper des personnes que le grand-duc voyait avec le plus de plaisir et, dans un moment de gaieté, tous se réunirent, pour obtenir de ce prince qu’il consentît à ce qu’on lui demandait. En même temps entra M. Boerhave avec un chirurgien et, dans la minute, V opération fut faite et réussit très bien. M. de Soltikoff reçut de l’Impératrice, à cette occasion, un très beau diamant L »

L’événement ne pouvait manquer de faire jaser. On alla jusqu’à insinuer que cette opération n’était qu’une feinte, pour (- colorer un accident dont on voulait faire le grand-duc l’auteur ».

L’impératrice se montra très émue des bruits qui couraient et, pour être fixée sur leur valeur, exigea des preuves de l’état dans lequel Catherine devait être restée jusqu’à ce jour. Pour la satisfaire, le grand-duc, « le matin même de la nuit où le mariage fut consommé, envoya, dans une cassette, scellée de sa propre main, à cette princesse, les preuves de la sagesse de la grande-

(l) Histoire de Catherine II , par Bilbassof, t. I.

DE ' PIERRE LE G» AND V CATHERINE II

duchesse, qu elle avait témoigné vouloir avoir ».

La liaison de cette dernière avec le beau Soltikoff pouvaitêtre désormais reprise en toute sécurité.

Le comte Soltikoff était un des chambellans du grand-duc et on le disait son favori. Il était jeune, bien fait de sa personne, et passait pour un homme à bonnes fortunes. A s’en rapporter à un témoin bien placé pour observer, on fit entendre à Soltikoff qu’il ne tenait qu’à lui d’être Lamant de Catherine, qu’il n’avait qu’à se déclarer. Celleci était, d’autre part, officieusement invitée à ne pas repousser le galant, afin de satisfaire au vœu le plus cher de l’Impératrice, qui était que le trône ne restât pas sans héritier. Les choses se sont-elles passées exactement de la sorte ; la grande-duchesse avait-elle attendu l’autorisation de l’Impératrice, pour eneourager un amant par lui-mème très entreprenant, est-il besoin de le discuter ? Le fait à retenir, c’est que Catherine devint enceinte jusqu’à trois fois, coup sur coup ; et, qu’après deux fausses couches, elle mit au monde un fils, qui a régné depuis sous le nom de Paul Ier.

Bien que, physiquement et moralement, Paul ressemblât à son père légitime, on a mis en doute la paternité de Pierre IL Tandis que les

uns reconnaissaient en Soltikoff le véritable père, d’autres accréditaient une version différente.

« Cet enfant, écrivait le marquis de l’Hôpital, est, clit-on , de l’Impératrice, ayant fait changer le fils de la grande-duchesse contre le sien. » Les apparences étaient en faveur de cette hypothèse ; la conduite de la tsarine, loin de dissiper les soupçons, vint au contraire les fortifier.

L’enfant avait à peine vu le jour, qu’il était emporté au loin et on ne laissait auprès de Catherine qu’une femme de chambre, chargée de vaquer aux soins indispensables. « Il sembla qu’elle fut devenue soudain, pour tout le monde, un être indifférent, qu elle ne comptât plus pour rien. » Jeune mère et jeune épouse, elle était tombée dans un isolement plus profond que jamais, (c entre un berceau vide et un lit nuptial depuis longtemps désert ».

Pendant un temps elle s’était résignée, trompant l’ennui et le vide de sa vie par la lecture de ses auteurs de prédilection, ou par de violents exercices physiques. Mais cette existence monotone ne convenait guère à l’ardeur de son tempérament.

Née avec le germe de passions monstrueuses, entourée d’amoureux ou d’intrigants, ayant sous les yeux l’exemple de la cour la plus licencieuse

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qui fût, comment sa vertu aurait-elle résisté à tant d’assauts ? Une sainte eût surmonté la tentation, mais Catherine étai t loin d’ètre une sainte : la sainteté est chose rare et, d’ailleurs, elle n’en avait pas la vocation.

A l’entendre, elle n’aurait succombé qu’après bien des hésitations, après de nombreux combats intérieurs; et, si, à bout d’efforts, elle a chancelé, c’est que la chute était inévitable. Sa confession à cet égard est intéressante.

« Lorsque je vins en Russie, écrit-elle, et pendant les premières années de notre union, pour peu que ce prince son mari) eût voulu se rendre supportable, mon cœur aurait été ouvert pour lui... Je compris dès le commencement qu’aimer un mari qui n’était pas aimable, ni ne se donnait aucune peine pour l'ètre, était une chose difficile sinon impossible... De tous les objets imaginables, j’étais celui auquel il prêtait le moins d’attention, précisément parce que j'étais sa femme... Je me dis qu’avec cet homme je ne manqueraispas d’être très malheureuse, si je me laissais aller à des sentiments de tendresse aussi mal payés ; et qu’il y aurait de quoi mourir de jalousie, sans aucun profit pour personne. Mais, pour n’en être pas jalouse, il n’y avait d’autre moyen que de ne pas l’aimer. »

Ce moyen, Catherine s’empressa d’en user.

N’espérant plus le bonheur dans la vie régulière, blessée à la fois dans son orgueil et dans ses sentiments, elle ne rêva que de s’affranchir de tout ce qui la retenait encore au devoir.

En vraie femme du dix-huitième siècle, elle ne s’embarrassa pas des préjugés et des convenances sociales, professant cette maxime que « le bonheur et le malheur sont dans le cœur de chacun », et qu’il faut faire en sorte que « le bonheur ne dépende d’aucun événement». Malgré les plus beaux préceptes de morale, disait-elle encore, « quand la sensibilité s’en mêle, on est infiniment plus avancé qu’on ne croit. Peut-être la fuite serait-elle un remède ; mais il y a des cas, des situations, des circonstances, où la fuite est impossible. Comment fuir, tourner le dos au milieu d’une cour ? La chose même ferait jaser. Or, si vous ne fuyez pas, il n’y a rien de plus difficile d’échapper à ce qui plaît foncièrement ». Catherine avait devancé et prévu Nietzche ; à toutes les objections, elle avait une réponse prête: « On ne tient pas son cœur dans sa main. »

D’aussi périlleuses théories mènentloin. Quand on est résolu à ne s’embarrasser d’aucun obstacle, l’abîme est proche et le pied glisse. Catherine, résolue à se jeter complètement, éperdument dans le plaisir, en oubliera toute mesure, toute dignité . La souveraine, destinée à tenir les rênes d’un

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vaste empire, ne sera bientôt qu’une nymphomane, — Messaline « tout entière à sa proie attachée ».

Son premier amant, Soltikoff, est déjà oublié : un plus heureux a pris sa place.

C’est un Polonais, dont, cette fois, s’est éprise Catherine, un gentilhomme accompli, de figure agréable, mais qui est loin d’avoir les avantages physiques de celui auquel il succède. Il a, par contre, du vernis, de belles manières, et plaît surtout parce qu’il s’efforce de plaire.

Nul ne s’entend mieux à tourner un madrigal, ou à tenir un propos galant. Capable de dissimulation, il feint une sensibilité outrée, destinée à le poser avantageusement auprès d’un sexe qui réclame plus d’attentions que de convictions. La frivolité de ses goûts et un certain tour d’idées romanesques ne pouvaient qu’augmenter ses chances de réussite auprès d’une jeune femme en quête de distractions et brûlant de connaître un héros dq roman.

Stanislas Poniatowski présentait un autre avantage, assez inattendu chez un jeune homme qui avait vécu à Paris, dans la société la plus dévergondée de l’époque; mais ici laissons-le lui-même s’expliquer, dans un fragment de Mémoires qui lui sont attribués :

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« Une éducation sévère, confesse-t-il, m’avait éloigné de tout commerce crapuleux ; ensuite, l’ambition de percer et de me soutenir dans tout ce qu’on a appelé (surtout à Paris) la haute compagnie, m’avait préservé dans mes voyages, et un concours de singulières petites circonstances, dans les liaisons que j’avais ébauchées dans les pays étrangers et dans le mien, et en Russie même, avait semblé me réserver exprès tout entier à celle qui depuis a disposé de mon sort. »

Le Polonais se recommandait, en outre, parles modes qu’il rapportait de Paris, par ses airs de corruption élégante. On le recherchait, pour lui entendre réciter des chants entiers de la Pucelle de Voltaire, qui circulait manuscrite, en attendant le permis d’imprimer. La grande-duchesse ne pouvait être longtemps à distinguer quelqu’un qui parlait à la fois la langue de Voltaire et celle des héros de Mlle de Scudéry. Il ne manquait qu’un complaisant pour aider au rapprochement de deux êtres si bien appareillés.

Les premiers rendez-vous eurent lieu dans la propre maison du consul anglais et, plus tard, dans celle d’un confident subalterne, dont le nom nous est livré dans un de ces papiers diplomatiques, qui recèlent tant de secrets autres que des secrets d’Etat1.

(1) Le sénateur Velaguin, confident des amours de l’Impéia-

Stanislas Poniatowski, favori de Catherine II

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Cette liaison fut assez publiquement affichée pour que, quand la grande-duchesse accoucha pour la seconde fois, d’une fille, qui vécut seulement quinze mois, b opinion ait attribué au beau Polonais une paternité qui ne semblait pas douteuse.

Son mari fut-il, comme il estd’usage, le dernier à s’en apercevoir ? Ou aurait-il eu les yeux brusquement dessillés ? Il y eut un moment où l’on redouta un éclat de cette «brute bizarre et bigarrée de folie », comme l’a, d’une touche rude mais exacte, caractérisée Sainte-Beuve. A l’instant où Catherine était prise des douleurs de l’enfantement, vers deux heures du matin, Pierre, prévenu, faisait irruption dans la chambre où gémissait sa femme, « habillé de son uniforme de Holstein, en bottes et en éperons, son écharpe autour du corps et une énorme épée au côté ». Catherine lui ayant demandé, d’une voix faible, ce que signifiait un aussi singulier accoutrement : « Ce n’est, lui répondit-il que dans les grandes

trice, disait à une femme avec laquelle il vivait: « Vous l’avez vue arriver chez moi la nuit, déguisée en homme, pour venir chercher son roi de Pologne. C’était pure débauche, car je lui ai entendu dire qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle se servait des hommes tant qu’ils valaient quelque chose, mais qu’après cela elle voudrait pouvoir les jeter au feu, comme de vieux meubles. » La Cour de Russie au dix-huitième siècle ( Revue de Paris, 1854).

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