UN MYSTÈRE A ÉCLAIRCIR : LA MORT DE PIERRE III
Trop prudente et trop réfléchie pour tenter un coup aventureux, Catherine attendait patiemment son heure.
Elle n’était pas femme à pardonner, plus qu’à oublier, la menace que l’empereur, son mari, lui avait souvent faite, alors qu’il était grand-duc, de la faire tondre et enfermer, ainsi que Pierre le Grand en avait agi avec sa première femme. Elle supportait mal les humiliations que lui infligeait l’être lié à sa destinée, mais elle attendait, pour relever la tête, l’occasion qui ne pouvait longtemps tarder à se présenter.
Pierre, prenant sa patience pour de La soumission, abusait chaque.jour davantage de son autorité. Un incident, relaté dans un rapport diplomatique, nous instruit avec précision des rapports qui existaient alors entre l’empereur et son épouse.
UN MYSTERE A. ECLAIRCIR
Ün mouvement de jalousie de la part de la f roi le Woronzow, écrit un ambassadeur, qui était fort avant dans la confiance de Catherine, a occasionné une querelle entre elle et l’Empereur, au milieu d’un souper nombreux chez le grand-chancelier, où se trouvait aussi l'Impératrice. L’aigreur des reproches de la demoiselle et la douceur du vin ont animé la colère du souverain russe, au point de lui faire ordonner, à deux heures du matin, qu’on la reconduisit chez son père. Le temps d’exécuter cet ordre a rappelé la tendresse de son sentiment, et tout est redevenu calme à cinq heures du matin, mais il y a quatre jours qu’il y eut une scène encore plus vive et des injures dites de part et d’autre que nos halles fournissent rarement. L’humeur du prince subsiste, ainsi que ses soins pour une mademoiselle Schaglikoff, f mile de la cour, âgée de dix-sept ans, assez jolie, quoique bossue.
Si fortement trempé que fut son caractère, Lame hère et ambitieuse de Catherine ne laissait pas d’être révoltée par l’attitude de son mari.
Bientôt sa santé s’altéra ; on ne manqua pas d’en tirer l’induction que le chagrin et l’inquiétude n’étaient pas étrangers à son dépérissement. Les causes en étaient cependant assez naturelles. Catherine souffrait d’un mal purement physiologique ; elle était enceinte une fois de plus, et, après quelques semaines d’isolement volontaire, elle accouchait d’un enfant, connu depuis sous le nom de comte de Bobrinskoy.
Comment l'empereur accueillit-il cet intrus? On le devine d’autant mieux qu’il avait cessé toute relation avec s.a femme depuis de longs mois et ne se faisait, par suite, aucune illusion sur la conduite de l’impératrice. Il feignit, toutefois, de ne pas s’en montrer surpris, passant son temps « à exercer ses soldats, à donner des bals et des opéras », menant avec lui les plus jolies femmes, dont les maris se promenaient tristement dans les jardins de la ville.
Deux jours après l’envoi de la dépêche qui mentionnait ces particularités, le bruit se répandait, dans une caserne d’un régiment des gardes, que l’impératrice venait d’être arrêtée. La nouvelle était controuvée, mais il s’ensuivit une certaine agitation parmi les partisans de Catherine, qui activaient, dans l’ombre et le mystère, les préparatifs de la révolution, dont celle-ci devait être la bénéficiaire.
Nous passerons sur les péripéties d’un événement dont le récit a été maintes fois reproduit. Le complot avait été ourdi de longue main, bien que, plus tard, celle qui en dirigea tous les fils ait avoué que les circonstances seules en avaient précipité l’issue.
Nul, peut-être, n’avait poussé plus sérieusement à cette aventure que Pierre III lui-même, « par ses extravagances, le mépris de sa nation,
Pierre 111
(Collection de l’auteur).
EOUS COUROIN'lN Éà
UN mystère a éclaircir
ses vices, son ineptie, ie dégoût qu'il ne cessait d inspirer, sa vie crapuleuse et publique ».
Les conjurés avaient été tous entraînés vers le même but par le vœu général et, à entendre un des personnages qui y avaient été mêlés de très près, il y avait si peu de concert, que l'affaire était déjà fort avancée alors que nul ne s’en doutait encore : « Trois heures avant la Révolution, il n’y avait personne qui ne s’en crût encore à trois ans. »
Cette révolution surprenante, au dire de l’ambassadeur anglais qui en fut ie témoin, avait été accomplie et terminée en moins de deux heures, « sans qu’il ait été versé une goutte de sang, ou commis un acte de violence ; tous les quartiers de la ville un peu éloignés du Palais... étaient aussi tranquilles que si rien d’extraordinaire n’était arrivé ».
Quant à l’Empereur, il n’eut pas la moindre nouvelle, ni le plus petit soupçon de l’affaire, jusque vers le milieu du jour suivant.
C’est en se rendant d’Oranienbaum à Péterhof qu’il rencontra un domestique, envoyé par le grand écuyer de la Cour, pour l’informer de ce qui se passait.
A partir de ce moment, il perd complètement la tête el n arrive pas à prendre une décision.
Apprenant que l’impératrice approchait avec de grandes forces, il lui fit sa soumission et signa son acte d’abdication.
L’officier, qui le lui avait présenté à signer, en présence de ses tergiversations, lui dit d’un ton résolu : « Vous ôtes le maître de ma vie ; mais, en attendant, je vous arrête de la part de l’Impératrice... » Puis il lui ôta son cordon, et, avec un détachement d’hommes choisis à dessein pour cette mission, Pierre III fut déposé à vingt-sept verstes de Péterhof, dans un endroit nommé Ropscha, « très écarté, mais très agréable » ; tandis qu’on préparait des chambres convenables à Schlusselbourg, sur le lac Ladoga, et qu’on prenait de nouveaux chevaux à ce relais, pour continuer la route.
Un accident subit provoqua un léger retard. Dans le récit qu’a fait Catherine de l’événement, elle raconte que la peur produisit, chez l’empereur détrôné, un cours de ventre qui dura trois jours et ne s’arrêta qu’au quatrième. « Il but excessivement ce jour-là, car il avait tout ce qu’il voulait, hors la liberté... » Il ne réclama, cependant, que « sa maîtresse, son chien, son nègre et son violon ». On lui donna satisfaction sur les trois derniers points seulement.
Plongé dans un accablement stupide, l’infortuné Pierre, vaincu, désarmé, s’était laissé dé-
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trôner, suivant la pittoresque expression du grand Frédéric, « comme un enfant que l’on envoie se coucher ».
Il était, depuis six jours, dans la maison de campagne écartée où on l’avait relégué, lorsque deux hommes se présentèrent à lui : l’un était le comte Alexis Orlof; l’autre, un officier du nom de Teplof. Quand les deux personnages sortirent de la pièce où ils s’étaient enfermés avec le prisonnier, celui-ci ne donnait plus signe de \ie.
Que s’était-il passé ?
Selon une version favorable à Pierre III 1 , Orlof et Teplof avaient annoncé à l’empereur sa délivrance prochaine, et lui avaient demandé cà dîner.
Aussitôt on apporta, suivant la coutume du Nord, des verres et de l’eau-de-vie.
Tandis que Teplof tâchait de distraire le tzar, Orlof remplit les verres et versa, dans celui qui devait porter la mort dans le sein du prince, un breuvage qu’un médecin de la Cour avait eu la lâcheté de composer à cet effet. (Il s’appelait Crousse, et il obtint, pour récompense, la place de médecin du grand-duc Paul Pétrowitz; c’est-à-dire que, pour avoir fait mourir le père, il fut chargé de veiller sur la vie du fils.)
Le tzar, sans défiance, prit le poison et l'avala.
1. Histoire de Catherine II, par J. Castera, 1. 1; Paris, an VIII.
Bientôt il éprouva de cruelles douleurs, et Orlof, ayant voulu lui offrir un second verre, il le refusa et lui reprocha son crime.
Il demandait du lait à grands cris, mais les deux monstres lui présentaient encore du poison et le pressaient de le prendre. Un valet de chambre français, qui lui était très attaché, accourut. Le tzar se précipita dans ses bras, en disant : « Ce n’était donc pas assez de m’empêcher de régner en Suède et de me ravir la couronne de Russie ! On veut encore m’ôter la vie ! » Le valet de chambre osa intercéder pour son maître ; mais les deux scélérats forcèrent ce dangereux témoin de sortir et continuèrent à maltraiter le tzar.
Ce fut au milieu de ce tumulte qu’on vit entrer le plus jeune des princes Bariatinsky, qui commandait la garde. Orlof, qui avait déjà renversé le tzar, lui pressait la poitrine avec ses genoux; tandis que d’une forte main, il le tenait à la gorge et que, de l’autre, il lui serrait le crâne. Bariatinsky et Téplof lui passèrent alors une serviette avec un nœud coulant autour du cou. Pierre, en se débattant, fit, au visage de Bariatinsky, une égratignure, dont le traître porta assez longtemps la marque ; mais bientôt l’infortuné tzar perdi t ses forces et les meurtriers achevèrent de l’étrangler1.
1. Il a été dit qu’après avoir bâillonné le malheureux, on lui aurait introduit une corne dans... l’anus ! Puis, délicatement, passant une tringle rougie au feu au travers de la corne, on lui aurait brûlé les intestins. A-t-on eu vraiment recours à ce raffinement de cruauté, on ne saurait le nier, pas plus que l’affirmer, en l’absence de toute enquête posthume.
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Après la mort du prince, le valet de chambre, qui avait été le témoin de la sinistre tragédie, fut conduit à Pétersbourg, où un pope lui fit jurer de ne jamais révéler ce qu’il avait vu; ce qui ne l’empêcha point de tout dévoiler au chargé d’affaires de France, qui en instruisit, sans plus tarder, son gouvernement.
Quelle fut l’attitude de Catherine dans cette circonstance ? Quand Alexis Orlof lui annonça que Pierre III avait passé de vie à trépas, elle n’en conçut aucune surprise, et pour cause, a-t-on plus qu’insinué : Orlof n’aurait été que l’exécuteur, soumis, de ses ordres, et non pas seulement son conseiller.
D'autres restituent le principal rôle au comparse Teplof, qui, à les entendre, s’il n’a tout fait, a tout ordonné : sur ses injonctions, un officier suédois aurait étranglé Pierre avec une courroie de fusil.
(< L’impératrice ignorait ce forfait, affirmera non sans témérité Frédéric II, vingt ans après le drame, au cours d’une conversation avec le comte de Ségur ; elle l’apprit avec un désespoir qui n’était pas feint; elle pressentait justement le jugement que tout le monde porte aujourd’hui contre elle. »
A première vue, son attitude plaide en faveur de
son innocence ; mais elle est si habile à la composer, qu’on est peu enclin à la croire, pour une fois, naturelle.
L’impératrice se trouvait à table, quand on lui apporta la nouvelle ; à l’instant, elle en sortit, les yeux mouillés de larmes ; elle congédia les courtisans et les ministres étrangers, courut se renfermer dans son appartement et donna, pendant plusieurs jours, toutes les marques d’une douleur profonde et d’apparence sincère.
Pendant ce temps, on publiait, au nom de Catherine, cette déclaration, qui, loin de dissiper les soupçons, ne fit que les entretenir.
Le septième jour après notre avènement au trône impérial, nous reçûmes avis que le ci-devant empereur était attaqué d’une colique violente, occasionnée par les hémorroïdes, dont il avait eu autrefois de fréquents accès. Aussi, pour ne point manquer au devoir que nous impose la religion et à la sainte loi qui prescrit de conserver la vie à son prochain, nous ordonnâmes de lui envoyer à l’instant tout ce qui pourrait servir à prévenir
les suites d’un mal si dangereux, et de le soulager par
de prompts remèdes. Nous apprîmes cependant hier, avec beaucoup de douleur et de regret, qu’il avait plu au Très-Haut de terminer sa carrière. C’est pourquoi nous avons ordonné de déposer son corps dans le monastère de Newsky, pour y être inhumé. . .
Le cadavre de Pierre III fut déposé dans cette
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sa' ftrtyon
Ivan VI, assassiné dans sa prison.
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basilique et exposé, durant trois jours, à la vénération des fidèles. Celte exposition avait un autre but : celui de barrer la route aux imposteurs, qui auraient pu un jour prendre le nom du souverain, dont la mort n’aurait pas été officiellement et publiquement constatée .
On avait eu soin de revêtir le défunt de son uniforme prussien, et ses sujets, de tout rang et de tout état, furent admis à lui rendre les derniers devoirs, qui consistent en Russie, ou qui consistaient à cette époque, à baiser le cadavre sur la bouche ! On a prétendu que beaucoup de ceux qui s’étaient conformés à cette pieuse mais dangereuse coutume, eurent, quelques heures après, les lèvres enflées. Mais n’a-t-on pas dit aussi que le visage de Pierre était devenu complètement noir et qu’on voyait suinter, à travers l’épiderme, un sang extravasé, qui pénétrait jusqu’aux gants dont on avait couvert ses mains !
En faisant la part de l’imagination populaire, toujours disposée à grossir ou à dénaturer les faits, il est des énigmes qui posent un point d’interrogation redoutable et qu’on ne saurait éluder sans parti pris. Dans le cas qui nous occupe, nous ne pouvons ne pas nous demander quelle part a eue Catherine dans le crime. A-t-on suivi à la lettre ses instructions ? Le zèle n’a-t-il pas emporté ceux qui la servaient au delà des bornes
qu elle avait fixées? S’est-elle contentée de tirer bénéfice des circonstances?
Dans les premiers moments, ceux-là même qui étaient disposés à la juger avec le moins d’indulgence, ont paru croire à son innocence :
Je ne suppose pas à cette princesse, écrivait le chargé d’affaires de France, l’âme assez atroce pour croire qu’elle ait trempé dans la mort du czar. Mais, comme le mystère le plus profond dérobera vraisemblablement toujours à la connaissance publique le véritable auteur de cet horrible attentat, le soupçon et l’odieux resteront sur le compte de l’Impératrice, qui en recueille directement le fruit.
Is fecit oui prodest , dit l’adage juridique, rarement faillible. D’ailleurs, à défaut de preuves directes, difficiles à produire, on en conviendra, nous possédons de sérieuses présomptions.
Neuf ans après l’événement, le 4 mai 1771, fagent diplomatique français accrédité à la cour de Catherine mandait de Vienne :
Sans que personne se soit avisé de lui parler de la mort de Pierre III, le comte Alexis Orlof a, de son propre mouvement, touché cette horrible matière, et il a dit, en plusieurs occasions, qu’il était bien triste, pour un homme qui avait tant d’humanité, d’avoir été contraint de faire ce qu’on avait exigé de lui. Ce général, qui a une force de corps extraordinaire, fut chargé
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d’étrangler son maître et il semble que les remords le poursuivent l.
D’autre part, on a justement observé que, pas plus Orlof que Teplof, les comparses pas plus que les protagonistes qui ont joué un rôle dans cette sombre tragédie, n’ont été poursuivis ni inquiétés.
De toute manière, Catherine a passé l’éponge et en s’abstenant de rechercher et de poursuivre les responsabilités engagées, en élevant, par la
1. Il y a quelques années, la revue russe Rousskii Arkhives a publié des lettres adressées à Catherine par Pierre III et Alexis Orlof, au moment où le drame s’accomplissait. De cette correspondance, qu’a fait connaître au public français Mme Léonia Sienicka ( Revue générale, août 1912), il ressort à l’évidence que Pierre III n’a pas eu une fin naturelle. Nous ne reproduirons qu'un passage d’une lettre d’Orlof, le plus compromis dans l'affaire : « Mère, il n’est plus de ce monde ! Personne, pourtant, n’avait préparé sa mort. Comment aurions-nous jamais osé porter la main sur l’Empereur? Mais, Impératrice, ce malheur est arrivé ; nous étions ivres et lui aussi. Il se disputa à table avec le prince Téodor Bariatinski; nous n’eûmes pas le temps de nous interposer, que déjà il n’était plus de ce monde. Nous-mêmes ne nous rappelons plus comment cela est arrivé. Mais nous sommes tous pareillement coupables et méritons la même punition. Aie pitié de moi, Majesté, ne futce que pour l’amour de mon frère (a) ! Je t’ai tout dit ; il n’y a plus rien à chercher. Pardonne, ou bien ordonne-nous de mourir au plus vite. Le monde est triste pour nous, car nous avons mérité ta colère et nous avons perdu notre âme pour toujours ! »
(a) Grégoire Orlof, l’amant de l’Impératrice.
UOÜS COURONNÉS
suite, aux plus hautes situations et en y maintenant, jusqu’à sa mort, les auteurs de l’attentat, elle a confirmé l’opinion de ceux qui restent convaincus de sa culpabilité; elle reste souillée à jamais du sang que, selon toutes les apparences, elle a fait verser et qui, quelque éclat qu’ait eu son règne, l’a ternie d’une marque ineffaçable.
La femme qui avait pour maximes et pour règles de conduite, qu’ « il faut être ferme dans ses résolutions » ; qu’ « il vaut mieux mal faire que de changer d’avis » ; et surtout qu’ « il n’y a que les sots qui sont indécis », a dicté elle-même l’arrêt qui la condamne.
En apprenant la révolution qui venait d’éclater en Russie, Frédéric II écrivait au comte de Finckenstein :
Voilà l’empereur de Russie détrôné par son épouse ; on s’y attendait. Cette princesse a infiniment d’esprit... elle n’a aucune religion, mais elle contrefait la dévote. C’est le second tome de Zénon, empereur grec, de son épouse Adriane et de Marie de Médicis. Le pauvre empereur a voulu imiter Pierre Ier, mais il n’en avait pas le génie.
Plus royaliste que le roi... de Prusse, Voltaire, toujours courtisan, saisira toutes les occasions de se montrer indulgent pour celle qu’avec une familiarité que seuls peuvent se permettre les princes de la pensée, il appelait sa Cateau.
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Je suis son chevalier envers et contre tous, écrivait l’hôte de Ferney à Mme du Deffand. Je sais bien qu’on lui reproche quelques bagatelles (sic) au sujet de son mari ; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle point, et, d’ailleurs, il n’est pas mal qu’on ait une faute à réparer ; cela engage à faire de grands efforts pour forcer le public à l’estime et à l’admiration.
Devant le fait accompli, la plupart, comme à l’ordinaire, s’étaient résignés; sauf quelques mutineries d’officiers, promptement réprimées, à part quelques conspirations ayant pour but les unes, de donner la couronne au grand-duc Paul, les autres, de rendre l’empire à Ivan1, l’état du
1. Ivan VI était encore au berceau, lorsque la révolution, qui mit Élisabeth sur le trône, en 1741, lefit enfermer, avecla régente Anne, sa mère, et toute sa famille, dans la forteresse de Schlusselbourg. De là, il fut transféré, ainsi que ses parents, dans le fort de Riga, où ils restèrent dix-huit mois. De Riga, on le conduisit à Dunamunde, puis à Oranienbourg. Là, Ivanfutséparé de sa famille. Un moine, qui eut accès dans laprison d’Ivan, l’enleva d’Oranienbourg, pour le conduire en Allemagne ; il fut arrêté avant d’avoir pu accomplir son dessein. On renferma alors Ivan dans un monastère, situé dans une ville peu éloignée de la route conduisant de Saint-Pétersbourgà Moscou. L’Impératrice Elisabeth le fit ramener à Schlusselbourg, où Pierre III lui rendit visite. Le tzar régnant se proposait d’adoucir le sort du prisonnier, quand il périt de la manière tragique que l’on sait. Catherine ne fit que redoubler de rigueur à l’égard de l’infortuné, qui n’avait d’autre tort, mais il était grave aux yeux de la souveraine, d’être un prétendant au trône qu’elle occupait. Catherine chercha le moyen de se défaire d’un si dangereux rival,
pays était tranquille. Seule, Catherine se montrait soucieuse.
A son arrivée à Moscou, où la Cour s’était rendue pour le couronnement de la nouvelle tsarine, l’ambassadeur anglais ne laissa pas d’être frappé de l’expression de mélancolie empreinte sur le visage de la tsarine. Au cours d’une conversation, dont il rapportait les termes dans une de ses dépêches, l’impératrice lui avait dit que, « depuis quelque temps, elle se sentait distraite en société et qu’elle en prenait imperceptiblement l’habitude, elle ne savait pourquoi ». Lord Buckingham attribuait cette indisposition aux préoccupations que causait à la souveraine la fermentation qui continuait à régner dans l’armée et, particulièrement, dans le régiment des gardes. En réalité, la tristesse et les distractions, que Catherine ne parvenait pas à dissimuler, reconnaissaient pour cause une fatigue physique, et c’est encore à un diplomate que nous en devons la révélation : à croire M. de Breteuil, l’impératrice était, à ce moment-là même, occupée à remédier aux désordres d’une fausse couche, dont Pierre III était aussi innocent qu’il en était resté ignorant.
sans paraître avoir contribué à sa perle. Ivan VI fut assassiné dans sa prison en juillet 1764; son corps fut enveloppé d'une peau de mouton, mis dans un cercueil et enterré sans autre cérémonie.
Forterese de Schlussselbourg, où fut emprisonné Ivan VI.
UNE IMPÉRATRICE NYMPHOMANE
Celle qu’on a, non sans motif, surnommée la « Messaline du Nord, » une fois assise sur le trône, n’ayant plus à craindre qu’un coup de main lui enlève la couronne, profitera de sa puissance pour donner au monde un exemple presque unique dans l’histoire.
Elisabeth d'Angleterre, Marie d’Ecosse, Christine de Suède, bien d’autres souveraines ont eu des amants, plus ou moins avoués ; mais Catherine, cédant à des besoins physiques impérieux et leur subordonnant la dignité de son rang et la pudeur de son sexe, seule osa créer, pour ceux dont elle faisait ses élus, une véritable charge de cour, avec logement, appointements, et prérogatives déterminées. C’était l’emploi pour lequel l’auguste souveraine montrait le plus de discernement; de toutes les charges, celle-là fut toujours le plus scrupuleusement remplie ; une courte absence, une maladie passagère de ce-
VH
lui qui l’occupait, suffisait a l’en faire déposséder.
Pour retracer un pareil tableau dans sa nudité, il faudrait, a-t-on dit, la plume de Procope. Qu’est-il besoin d’évoquer les saturnales de l’orgie latine, quand une explication beaucoup plus simple s’offre à nous? Catherine nous apparaît comme une nymphomaniaque ; son cas relève de la psychopathie sexuelle. Le spectacle qu’elle avait eu sous les yeux, à la Cour la plus corrompue qui fût, ses entours, ses lectures, tout avait contribué à développer ce côté de sa nature. Les descriptions sensuelles qu’elle avait trouvées dans les amours pastorales de Daphnis et Chloé avaient réveillé chez elle certains penchants, dont elle a subi, sousPempire des circonstances, l’irrésistible impulsion.
On a prétendu que le dévergondage de ses mœurs ne paraît lié, chez Catherine II, à aucun vice de constitution, qu’elle fut normale , dans toute l’acception du terme, et que l’amour fut, chez elle, « la fonction naturelle d’un organisme physique et moral, doué d’une énergie exceptionnelle ».
Bien équilibrée, en dehors de l’alcôve, nous n’y contredirons pas; mais, toute saine de corps et d’esprit que ses panégyristes aient cherché à nous la présenter, il leur faut convenir, néanmoins, qu’elle fut une lascive, une débauchée,'
Grégoire Orlof, favori de Catherine If
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sans qu’aucune perversion se soit mêlée à ses débordements. Un examen impartial des faits, appuyé sur des documents dignes de créance, va nous permettre d’appuyer ou de rectifier cette opinion.
Nous avons parlé de ses deux premiers favoris. Serge Soltikoff obtint d’autant plus aisément les faveurs de Catherine, encore grande-duchesse, qu’un obstacle physique empêchait Pierre III d’accomplir le devoir conjugal. Puis vint Poniatowski, qui ne tarda pas à faire oublier Soltikoff à l’inconstante Catherine. Avons-nous à rappeler que Stanislas Poniatowskv, beau, galant, spirituel, reçut un trône, le trône de Pologne, des mains de celle qui lui gardait sa reconnaissance des heures d’enivrement qu’elle lui devait ? Son règne désastreux a prouvé que l’amour est aussi aveugle en donnant une couronne, que la faveur en distribuant les emplois.
Le crédit de Grégoire Orlof fut de plus longue durée. Bien qu’il fût jeune et robuste, son frère Alexis, « d’une force d’Hercule et d’une taille de Goliath » , lui fut associé dans ses fonctions spéciales.
Parvenu plein de vanité, Orlof prit bientôt des manières hautaines avec ceux qui rapprochaient et parfois manqua, en public, du respect qu’il devait à sa souveraine, lui parlant sur le ton d’un
homme « qui sent toute l’étendue de son influence et qui sait comment l’exercer 1 ».
L’impératrice eut de fréquentes querelles avec son amant qui, dans les moments où il s’abandonnait à l’ivresse, ne connaissait plus de mesure.
« Orlof est un fort bel homme, mais... une très grande bête », ainsi le jugeait M. de Breteuil, d’une touche dure, mais d’un crayon sûr.
Catherine resta plus longtemps fidèle à Orlof qu’elle n’avait coutume de l’être ; tout au plus s’offrit-elle quelques caprices passagers ?, soi-