Dépêche de lord Buckingham, 21 août
2. Le prince R. K. a conservé des Mémoires au jour le jour, écrits par son grand-père, dans lesquels celui-ci a relaté comment il entra dans les grâces de sa souveraine.
Comme le prince se promenait un jour dans le parc de Tsarkoë, il se trouve soudainement en présence de l’impératrice, accompagnée d’une duègne. La souveraine lorgne le bel officier et lui marque, d’un coup d’œil significatif, qu’elle le trouve à son goût. Puis, après avoir fait un signe à sa suivante, Catherine s’éloigne.
Une heure après, R. K. voit entrer chez lui la camerera major , qui vient lui signifier, d’ordre de l’impératrice, de le suivre. On le conduit devant le médecin de la cour. « Déshabillez-vous », ordonne le docteur, qui après avoir constaté avec satisfaction que le gaillard qu’il a devant lui est solidement bâti, lui permet de se rhabiller. La duègne reparaît : « Suivez-moi, lui ditelle. — Où me conduisez-vous ? — A la forteresse de Pierreet-Paul ». Toujours docile, l’officier se laisse enfermer dans cette prison, où d’ailleurs il sera comblé de prévenances, où les mets les plus exquis, les vins les plus généreux lui seront servis pendant un mois. Au bout dece temps, quand on Ièjuge
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gneusement tenus cachés, jusqu’au jour où les charmes de la nouveauté l’emportant, la jetèrent au bras d’un jeune sous-lieutenant aux gardes, nommé Wassiltchikov. Tandis qu’Orlof était occupé, en Valachie, à négocier un traité de paix avec la Porte ottomane, Catherine, cette fois véritablement éprise, — elle avait alors quarantetrois ans — donnait libre cours à sa passion avec i’ardeur qui la caractérisait.
Orlof apprenant son infortune, accourut en hâte à Pétersbourg; il tempêta, récrimina : Catherine resta inflexible. L’ambition, l’amour de la gloire, la vanité avaient fait place, chez elle, à un sentiment d’autant plus violent, qu’il s’était plus longtemps fait attendre. Retirée dans son palais, elle restait invisible pour tous, entendant ne se contraindre ni recevoir d’observations, même de ceux à qui elle en avait donné le droit. En vain Orlof fit-il entendre des plaintes acrimonieuses ; elles s’apaisèrent comme sous l’influence d’un dictame, quand on lui eut fait don de cent mille roubles en argent, sans préjudice d’une pension de cent cinquante mille, d’un splendide service
suffisamment « à point », on vient à nouveau le chercher, pour l’amener au palais. Catherine l’attendait, dans son boudoir, étendue sur une chaise longue, et dans un costume des plus sommaires ; alors seulement le prince comprit ce qu’on atten dait de lui.
d’argenterie et d’une terre de six mille paysans. Moyennant quoi, l’amoureux éconduit consentit à se taire. Marie-Thérèse, en le créant prince du Saint-Empire, acheva, par ce baume salutaire, de cicatriser une plaie qui ne demandait qu’à se fermer.
Après l'éloignement de son amant, Catherine, qui ne le redoutait plus, laissa éclater son ressentiment : elle avait souffert pendant onze ans; elle entendait vivre désormais a sa guise et dans une entière indépendance. Orlof était le maître de voyager ou de rester dans l’Empire; de boire et de chasser; d’avoir, s’il lui plaisait, des maîtresses : elle n’en avait cure.
La nature (ce sont ses propres expressions), n’en a fait qu’un paysan russe, et il sera tel jusqu’à la fin. Il aime comme il mange, s’accommode autant d’une Kalmouque ou d’une Finnoise que de la plus jolie femme de la Cour et voici le Bourlaque tel qu’il est !
Cependant la faveur du lieutenant Wassiltchikov touchait à son terme. Il avait l’esprit trop borné et probablement aussi sa capacité génitale était-elle trop limitée, pour qu’il restât plus longtemps l’instrument des plaisirs de Sa Majesté tsarienne. Celui qui lui succédera aura des qualités autrement solides.
Bien que d’une physionomie peu agréable, Po-
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temkin est d'une taille gigantesque, mais disproportionnée. Quoiqu’il soit, notoirement, de mœurs très relâchées, il a de la vivacité d’esprit et ne manque pas de perspicacité. Il ne se contente pas, comme ses prédécesseurs, de se faire aimer, il ose devenir amoureux, épargnant à l’Impératrice des avances qu’elle avait été, jusque-là, obligée de faire elle-même. Après avoir capté le cœur de sa souveraine, Potemkin ne s’efforcera plus que de gagner sa confiance.
Tout en paraissant violemment et sincèrement épris, l’homme de plaisir n’oubliait pas qu’il a\rait un rôle à jouer ; et, à côté d’une grande légèreté de caractère, du goût le plus décidé pour les amusements les plus futiles, l’ambitieux qui est en lui ne perdra pas de vue l’objectif qu’il poursuit. La politique et l’ambition resserreront les chaînes, qui riveront l’un à l’autre les deux amants, quand l’amour aura cessé de les unir.
Lors d’un éloignement momentané de la Cour, on avait cru à une disgrâce du nouveau favori ; son retour fut, au contraire, marqué par un témoignage de faveur particulière. Potemkin eut son appartement dans le palais ; il y recevait les plus grands de l’empire comme ses valets, et passait quelquefois dans la chambre de l’impératrice « les jambes nues, les cheveux épars et en robe de chambre». Lorsqu’il se vit hors d’état de
satisfaire aux besoins sensuels de l’impératrice, il se constitua, sans hésitation, le pourvoyeur de ses plaisirs.
Le chargé d’affaires 31 mai 1776 :
d’Angleterre écrivait le
M. Zavadowsky a été déclaré favori en titre et il a reçu en présent trois mille paysans.
N’allez pas en conclure que Potemkin fut tombé en disgrâce ; car, peu de jours après, le diplomate anglais avisait son gouvernement que l’impératrice venait d’acheter, pour le prince Potemkin, une maison qu’elle avait payée cent mille roubles ; elle en avait donné autant pour la meubler, et elle avait porté la pension de son vieux favori à 775.000 roubles, tandis que celui en charge en recevait vingt mille, plus mille paysans.
Zavadowsky était a jeune, vigoureux, bien fait », mais son règne fut court et sa disgrâce prompte : on le fit conseiller privé et il rentra dans l’obscurité d’où on l avait sorti. Il avait été avancé du grade de major à celui de colonel du régiment des hussards de la garde, et avait reçu des présents considérables. Il quitta la scène sans bruit : c’était un sage. Il ne s’était pas fait d’ennemis pendant le temps qu’avait duré sa faveur, ce qui était déjà un résultat,
Zoricz, qui lui succéda, avait ébloui tout le
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Général, feld-Maréchal, prince Potemkin, favori de Catherine II
(Collection de l’auteur).
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monde, dès qu’il avait paru en bel habit de bus. sard, à la Cour, par ses avantages extérieurs.
Beau comme Adonis, il fut vite remarqué de Catherine, dont il dut apaiser sans retard la fringale amoureuse ; mais Zoricz, après avoir reçu et dissipé une fortune immense, fut, à son tour, remercié, pour céder la place à un certain Korsak, dont le nom fut transformé en Korsakof, qui sonnait mieux aux oreilles.
Korsakof, que l’impératrice avait élevé, du corps de garde du palais, où il faisait le service de sergent, jusqu’à sa couche, ne conserva pas longtemps les bonnes grâces de l’instable Catherine, si nous nous en rapportons au diplomate qui nous a conservé la chronique scandaleuse du milieu qu’il était bien"* placé pour observer et dépeindre.
Le nouveau favori est très fort sur son déclin, écrivaitil ; il a la poitrine faible et il crache le sang, ce qui le rend tout à fait impropre au poste qu’il occupe. Il y a plusieurs compétiteurs pour cet emploi ; quelques-uns ont l’appui du prince Potemkin; d’autres sont soutenus parle prince Orlof et par le comte Panin... ; il y en a qui n’ont d’autres recommandations que l’impression que leur figure a faite sur. l’impératrice. Potemkin est uni au prince Orlof et à M. Panin, pour empêcher le succès de ces hommes indépendants. Mais, comme l’impératrice a été deux fois trompée, elle paraît, cette fois, tout à fait décidée
à l’aire elle-même son choix... Il paraît certain que Korsakof sera envoyé à Spa pour y rétablir sa sari té. Gomme les derniers restes de démence, que l’on observait encore il y a quelques mois... ont complètement disparu, et comme la. satisfaction de cette passion honteuse est devenue à présent une maladie enracinée dans le sang, je ne serais pas surpris qu’au lieu d’un favori, nous en vissions plusieurs, et (pie ces excès eussent pour résultat de ruiner la constitution de la personne qui les commet.
Nous tairons le nom des quelques comparses qui n’ont occupé qu’un instant la scène et nous arrivons au chevalier-garde Lanskoy, qui réussit, diton, à inspirer à Catherine un amour véritable.
Rempli de douceur et de grâce, « ni jaloux, ni inconstant, ni impertinent », il avait des chances d’avoir un sort moins éphémère que celui de ses prédécesseurs, si la mort, une mort restée mystérieuse, n’avait brutalement interrompu sa destinée. 11 expira dans des coliques affreuses et le bruit courut que Potemkin s’était défait, par le poison, d’un rival qui devenait dangereux h
1. D’après une autre version, il aurait succombé à une «fièvre scarlatine, avec complication d’angine, l’une et l’autre aggravées par l’épuisement d’un organisme artificiellement surexcité et soutenu depuis longtemps ». D’après les mémoires du docteur allemand Weickhardt, Lanskoy aurait eu recours à des aphrodisiaques, pour soutenir ses forces défaillantes et accroître sa vaillance au jeu d’amour.
üne impératrice nymphomane
Catherine accusa le ciel ; sa douleur se tourna en colère contre le médecin, qui lui demanda grâce pour l’impuissance de son art. Sincèrement affligée, elle porta le deuil de son amant, qu’elle eut la décence de ne remplacer qu’au bout d’une année. Nouvelle Artémise, elle lui érigea un mausolée superbe, mais elle s’en tint là et ne but pas de ses cendres. Elle le remplaça par un certain Yermoloff, qui déplut à Potemkin, avant de cesser de plaire à Catherine. Yermoloff resta, cependant, près de deux ans en fonctions, puis il s’effaça devant Momonoff 4, qui n’eut pas de peine à se faire agréer.
Quoique « mal bâti parle bas », Momonof sut captiver cette amante insatiable ; mais il se rebuta bientôt des charmes flétris d’une sexagénaire, dont l’âge semblait accroître la fureur érotique. En dépit de ses soixante ans, Catherine fixa son choix sur un jeune homme âgé de moins de 25 ans, qu’elle croyait, de bonne foi peut-
1. Lors de son voyage en Crimée, Catherine était accompagnée de Momonoff ; pour les recevoir, sur la route qu’ils parcouraient de concert, on avait édifié en hâte des maisons, toutes uniformément construites sur le même modèle ; dans la chambre à coucher de l’impératrice était un lit, auprès duquel se trouvait un panneau de glace ; grâce à un ressort, le panneau s'abaissait, et un second lit venait s’accoter au premier : c’était la couche destinée aux ébats des deux amants. Catherine était alors âgée de cinquante-neuf ans.
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être, aimer d'une affection quasi maternelle. Mais, sa lubricité reprenant le dessus, elle associait bientôt à Zoubof, le favori en question, un de ses frères, plus robuste que son ainé, et un de leurs amis : c’est entre ces trois libertins que la Cybèle du nord passait ses journées, célébrait ses mystères secrets.
Les élus de Catherine ont élé, comme on l’a vu par ce défilé rapide, presque sans exception, des hommes dans leur pleine vigueur ; en avançant en âge, elle les a choisis de plus en plus jeunes, de plus en plus solidement constitués.
La plupart ont eu peu d’influence en dehors de la chambre à coucher et du boudoir; mais il en est qui, en déployant de l’audace et surtout de la suffisance, ont conquis un ascendant réel sur l’esprit
de Catherine, longtemps même après avoir cessé
avec elle tout rapport intime. Potemkin, par exemple, ne s’est pas contenté d’être son amant, il est resté son ami et le serviteur le plus passionné de sa gloire. A la nouvelle de sa mort, Catherine eut trois syncopes successives ; il fallut la saigner, on la crut mourante : elle montra presque autant de douleur que lorsqu’elle avait perdu Lanskoy, dont la fin rapide lui avait causé tant de désespoir.
Quelle leçon offre la mort des deux favoris les
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plus puissants de Catherine et celle de la tzarine elle-même î
Orlof, qui avait régné douze ans à côté d’elle, partageant son trône et son lit, finissait par se nourrir de ses excréments et mourait dans la plus pitoyable démence; Potemkin, le fondateur de tant de villes et de palais, le conquérant d’un royaume, expirait sur le bord d’un chemin et on n’avait que le temps d’étendre un manteau sous lui ; quant à Catherine, nous allons dire (| ue lie fut sa fin.
l’agonie d'une impératrice
D’une santé bonne d’ordinaire, Catherine se plaignait, de temps à autre, de douleurs d’entrailles, de maux de tête, qui ne l’empêchaient pas de conserver cette bonne humeur, cette gaieté saine, robuste, qu’un rien faisait naître et que les événements les plus tristes ne parvenaient pas à altérer.
Madame, il faut être gaie, écrivait-elle à une amie. Il n’y a que cela qui fait qu’on surmonte et supporte tout. Je parle d’expérience... Je vous jure qu’à l’heure qu’il est, où j’ai tous les embarras de mon état, je joue de fort bon cœur le soir, quand l’occasion s’en présente, à colinmaillard avec mon fils et très souvent sans lui i. Nous donnons une raison à cela ; nous disons: c’est pour la
1. Dans les petites sociétés de Catherine, on jouait à toutes sortes de jeux, de gages, d’esprit et de main. On y voyait, les vieux courtisans goutteux s’efforcer de faire des gambades ; le grand-duc Constantin y cassa un jour le bras au vieux comte de Stackelberg, en le lutinant grossièrement et le renversant à terre.
l'agonie d’une impératrice
santé ; mais, entre nous soit dit, c’est, en vérité pour faire l’enfant.
Le prince de Ligne, qui fut à même de bien l’observer, assure qu’elle riait « d’une pauvreté, d’une citation, d’une bêtise et s’amusait de rien ». C’est à Catherine qu’on doit cette recette, pour rendre quelqu’un parfaitement gai :
Prenez, disait-elle, le patient; renfermez-le tout seul dans un carrosse à deux places, menez-le vingt-cinq verstes, faites-le descendre, conduisez-le à la messe. Qu’il y reste, depuis le commencement jusqu’à la fin, debout ; régalez-le ensuite de deux audiences ; après quoi, qu’il se déshabille, puis, qu’on lui donne à dîner avec une douzaine de personnes: vous verrez qu’il sera gai comme un pinson 1.
Elle traçait ce programme à 63 ans.
Elle avait P attendrissement facile : elle accueillit la nouvelle de la mort de Potemkin par « un déluge de larmes ».
Elle pleura, en voyant partir son fils pour l’armée ; elle pleura, en apprenant la mort de l’amiral Greigh ; mais, singulière contradiction, quand on parut prendre part au chagrin que lui avait causé la mort de sa belle-fille, elle railla ces « jérémiades», déclarant, sans l’ombre de sensibilité, qu’ « il ne faut