‹ Fous couronnésChapitre 3 sur 39 · LES ROMANOFF · texte numérisé non relu

LES ROMANOFF

Michel Romanoff Fondateur de la dynastie.

PIERRE LE GRAND

Si

a été

Pierre Ier, que l’histoire a qualifié de Grand, le créateur incontesté de l’empire de Russie ;

si, par son activité réformatrice, il a inauguré un nouvel ordre de choses, en établissant un régime différent de ceux qui l’ont précédé, il convient de ne pas oublier que d’autres lui ont frayé • a voie, qui} s’ils ont eu un rôle moins glorieux,

ont su, par des qualités moins prestigieuses, mais des vertus plus solides, faire accepter du peuple russe une dynastie dont trois siècles ont fortifié la puissance et l’autorité.

En choisissant, en l’an 1613, Michel Romanoff, la Russie entendait porter au pouvoir le fils d’un ministre de paix : l’amour de la paix, le rétablissement de la tranquillité intérieure, tel fut le titre principal du fondateur de la dynastie à la reconnaissance de ses peuples.

Celui qui lui succéda fut, au contraire, un guerrier redoutable, mais un législateur qui s’efforça d’améliorer les codes, un administrateur qui ne négligea aucun moyen de mettre en valeur les richesses du sol, de fonder des manufactures, de faire appel à la main-d’œuvre étrangère.

Le tsar Alexis attira dans ses États des artistes en tous genres. Ce fut un prince clément et religieux; il fut, aussi, un respectueux observateur des volontés de son peuple : n’est-ce pas respecter la nation que de convier lês États- Généraux à délibérer des grandes questions d’intérêt public? Ce même prince secourut Charles 11 dans sa disgrâce, protesta, seul de tous les souverains de l’Europe, contre le supplice infligé par les Anglais à leur roi, tandis qu’à Versailles on avait la faiblesse de prendre le deuil de son bour¬

reau.

PIERRE LE GRAND

Des trois fils issus d’Alexis, celui qui conquerra les lauriers immortels, sera, par un caprice du sort, précisément le dernier. Son frère aîné ayant succombé, après un règne court et sans éclat !, les Grands refusèrent la couronne à l’imbécillité du second fils d’Alexis, Ivan1 2, et la donnèrent à Pierre Ier, son frère d’un second lit.

Mais ce n’est pas toujours sur une pente douce que le Destin conduit les événements. Avec l’aide des Strélitz, la sœur d’Ivan, Sophie3, faisait rendre à celui-ci un sceptre, qu’elle tiendra haut et ferme, à défaut de celui qui l’avait laissé échapper de ses mains débiles. Cette princesse, conseillée et dirigée par un homme supérieur, le prince Basile Galitzin, régnera pendant sept ans, jusqu’au jour où un coup hardi mettra un jeune adolescent de dix-huit ans à la tête d’une nation barbare; où Pierre, avec le concours de mercenaires, atteindra l’objet de ses convoitises, non sans avoir répandu le sang, on dit même de sa propre main, <t jusqu’à en avoir le poignet fatigué » !

1. Fœdor n’avait que quinze ans, quand il monta sur le trône; il était d’un tempérament faible et valétudinaire.

2. Presque privé de la vue et de la parole, il fut attaqué souvent de convulsions.

'6. Des six Tilles qu’eut Alexis, la princesse Sophie est la seule qui ait laissé un nom dans l’histoire.

Ges mœurs peuvent étonner; gardons-nous de trop nous indigner. Pierre ne fut pas seulement une individualité puissante, nous devons voir en lui la personnification la plus élevée, la plus compréhensive de Pâme russe, à son époque.

Qualités et défauts, tous les traits de cette physionomie, on les retrouve, à un degré moins éminent, chez ses compatriotes ; mais s’il a émergé de la masse, s’il est parvenu à dompter, dans quelque mesure, sa nature physique et morale, c’est qu’il sut persévérer, s’obstiner vers le but poursuivi ; c’est qu’il choisit délibérément sa voie, si hasardeuse fût-elle; c’est qu’il n’hésita jamais dans le choix des moyens, sans s’arrêter à les justifier, et qu’il attendit son heure résolument, patiemment, stoïquement.

Tout son secret est là.

D’aucuns ont vanté sa grandeur d’âme, sa rec- I i tude de jugement, une vigueur d’esprit en harmonie avec un tempérament particulièrement robuste. C’est ici que le médecin peut et doit intervenir, et son appréciation, dégagée de toutes contingences, contribuera, du moins nous en gardons l’espoir, à éclairer d’un jour nouveau celte figure, qui s’impose plus à notre admiration qu’elle n’éveille notre sympathie.

La naissance de Pierre est entourée de ténè*

Pierre le Grand (Collection de 1 auteur)

PIERRE LE GRAND

bres si épaisses qu'on s'égarerait dans un labyrinthe à vouloir en percer le mystère.

Alors que ses frères et sœurs sont chétifs et malingres, qu’ils charrient dans leurs veines un sang vicié, on se demande de qui celui-ci tient cette carrure d’athlète, cette musculature de fer, cette abondance de sève, qui lui permettent de transgresser avec impunité les lois de la nature, de soumettre son corps à la discipline la plus rude, de se livrer, sans dommage apparent, à toutes sortes d'excès.

Est-ce le fruit d’une éducation et d’un régime spéciaux ? Son développement semble, cependant, avoir été lent. Ce colosse a eu de la difficulté à se tenir sur ses jambes : à trois ans, il n'avait pas quitté sa nourrice ; à onze ans, il ne savait ni lire ni écrire.

L’enfant ne laisse guère pressentir le futur héros : très nerveux, très impressionnable, il a des angoisses et des épouvantes qu’il aura beaucoup de peine à surmonter dans un âge plus avancé.

Longtemps il ressentira de la répulsion pour l’eau, pris de tremblement à la vue de l’élément humide. On conte qu’à cinq ans, passant sur une digue et dormant sur le sein maternel, le bruit des flots l’éveilla en sursaut et lui donna une émotion telle qu’il en prit la fièvre; depuis ce temps, il n’aurait pu voir sans frémir ni un lac

ni une rivière. Deux de ses habituels compagnons l’enhardirent peu à peu, en lui faisant passer fréquemment des ruisseaux, comme paroccasion, et en le menant dans un jardin où il y avait nombre d’étangs. Là, on engageait des jeunes gens, dont on s’était assuré à l’avance l’agrément, à se jeter à Peau. Pierre détournait d’abord les yeux, puis reprenait confiance, quand il voyait sortir, sains et saufs, ceux qui avaient pris ce bain improvisé.

Une vieille chaloupe, au bois à moi tié pourri, aurait, en attirant l’attention de l’enfant, vaincu ses répugnances et déterminé sa vocation de marin. Lui qui s’annonçait comme un terrien obstiné, il en arriva, quand il était à proximité d’un port, à ne vouloir coucher à terre qu’en cas de maladie grave ; encore prétendait-il mieux se soigner en prenant la mer : en 1723, ayant été, à Riga, saisi d'un violent accès de fièvre tierce, qui Pavait engagé à débarquer, il fit reporter son lit à bord d’une frégate, y surmonta son mal et ne manqua pas d’attribuer sa guérison à cet expédient.

Contrairement à l’idée qu’on s’en fait, Pierre était un timide ; mais chez lui, comme cela s’observe fréquemment, la violence s’alliait à la timidité; une violence, parfois calculée, souvent ir-

PIERRE LE GRAND

réfléchie, impulsive, échappant au contrôle de la raison et de la volonté. Ainsi entrait-il en fureur, quand on l’éveillait : cela provenait, a-t-on prétendu de ce que les Strelitz avaient souvent interrompu son sommeil, et comme il s’en était toujours suivi des événements fâcheux pour lui, il en avait contracté l’habitude d’être furieux toutes les fois qu’on l’obligeait à sortir du lit, convaincu qu’il courait, comme jadis, un danger imminent.

Cette peur, contractée dans le jeune âge, dégénéra plusieurs fois en des « mouvements convulsifs, en sorte qu’il tirait les lèvres et tout le visage ». Ces convulsions le prenaient en pleine compagnie, et les personnes qui étaient alors avec lui s’empressaient de baisser les yeux, car il n’aimait pas qu’on le fixât en ces moments, ou même qu’on parût s’apercevoir de son tic convulsif. Si celui-ci devenait trop fort, on en instruisait son cuisinier, qui courait bien vite tuer une picq la rôtissait tout entière, avec ses plumes et ses entrailles, en faisait ensuite une poudre, dont on lui administrait une bonne dose, ce qui suffisait à calmer l’attaque.

1. La Russie au dix-huilième siècle : Mémoires inédits sur les règnes de Pierre le Grand, Catherine Ire et Pierre II, publiés et précédés d’une Introduction, par le prince Augustin Galitzin ; Paris, 1863.

Il n’y a pas à se méprendre sur le caractère, nettement épileptique, de ces accès ; la description qu’en a donnée un témoin oculaire1 dissiperait les doutes, s’il en restait après ce que nous venons de dire.

Ce monarque, écrit-il, encore jeune et jusqu’à sa mort, fut sujet à de fréquents et courts accès d’un spasme violent dans le cerveau. G’étoient des espèces de convulsions qui le jettoient pour un certain tems, souvent même pendant des heures entières, dans un état si

fâcheux qu’il ne pouvoit souffrir personne, pas même ses

meilleurs amis. Ce paroxysme s’annonçoit toujours par une forte contorsion du cou vers le côté gauche , et par une violente contraction des muscles du visage.

Nous sommes renseignés, de la meme source, sur l’origine de ce mal comitial. On l’attribuait, communément, à l’une ou à l’autre de ces deux causes : ou à l’extrême frayeur dont il avait dû être saisi dans le monastère de Troïtz, lorsque, étant entre les bras de sa mère, aux pieds de l’autel, il vit le sabre nu d’un rebelle levé sur sa tête ; ou à l’effet d’un poison que lui aurait fait donner secrètement sa sœur Sopliia Alexievna.

1. Anecdotes originales de Pierre le Grand , recueillies de la conversation de diverses personnes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, par M. de Stoehlin; Strasbourg, 1787.

PIERRE LE GRAND

Si la harpe de David suffit à dissiper les fureurs de Saül, on avait trouvé, paraît-il, un remède non moins simple, ni moins efficace, pour calmer le tsar Pierre. C'est à un de ses pages qu’en reviendrait le mérite.

Quand il voyoit ce prince tomber dans l’accès, il se retiroit à l’instant, mais il revenoit bientôt après avec l’impératrice Catherine ou, quand il ne la trouvoit pas, avec une autre jeune personne, souvent la première qui se présentoit. Il la conduisoit à l’appartement du prince, comme s’il l’eût envoyée chercher pour lui parler, l’introduisoit sans se faire annoncer et se contentoit de dire: « Pierre Alexievitz, voici la personne à qui tu voulois parler » ; puis il la laissoit seule avec le monarque.

Etait-ce l’aspect subit d’une jeune et jolie personne, dont les charmes opéraient sur une nature essentiellement inflammable ? Était-ce le son enchanteur de sa voix, l’agrément de sa conversation ? Quoi qu’il en soit, le résultat ne se faisait pas attendre : les convulsions cessaient presque aussitôt et celui qui, tout à l’heure, grimaçait horriblement, se présentait à son entourage avec un visage souriant et rasséréné.

Comme Napoléon, cet autre grand nerveux, avec lequel il offre plus d’un trait de ressemblance, brave et résolu dans les circonstances critiques, on le voit, à d’autres heures, pusilia-

nime, prompt à l’abandon et au découragement. En apprenant la défaite de son armée sous les murs de Narva, Pierre le Grand versa, dit-on, des torrents de larmes et resta dans un tel état de prostration, que personne n’osait l’entretenir des mouvements de son armée.

La vue de certains insectes suffisait à le faire tomber en défaillance. Rien ne lui répugnait autant qu’une espèce de scarabées noirâtres, qui se multiplient dans les maisons malproprement tenues, surtout dans l’endroit où l’on serre la farine et les autres provisions. Ces insectes sont communs en Russie, surtout à la campagne ; on les y connaît sous le nom de dennestes , ou scarabées disséqueurs ; ils ont beaucoup de ressemblance avec cette autre espèce de scarabées, qu’on nomme blattes ou teignes.

Bien qu’il se défendit de ces faiblesses, il n’en va pas moins qu’un seul de ces insectes, dans un appartement, le mettait en fuite. Dans ses fréquents déplacements, il eut cette préoccupation constante*

Un jour, il avait accepté 1 hospitalité qui lui était offerte par un officier auquel il portait intérêt ; il lui avait témoigné toute sa satisfaction de la réception qui lui avait été ménagée, de l’ordre, de la somptuosité de sa demeure, quand on passa

PIERRE LE GRAND

dans la salle du festin, préparé à l’intention du tsar.

On avait commencé de manger, quand le prince demanda à son hôte s’il n’était pas incommodé par les blattes. — « Si peu, répondit inconsidérément l’officier, que ce n’est vraiment pas la peine d’en parler. Ce matin encore, j’en ai cloué un tout vif à la muraille » ; et, en même temps, il montrait du doigt l’endroit où l’insecte, transpercé par un clou au mur, était encore palpitant. Le Tsar, à ces mots, se leva sur-le-champ, administra un violent soufflet sur la joue de l’imprudent bavard, et sortit avec toute sa suite, sans vouloir achever son repas1.

Pierre était fréquemment sujet à l’emportement et ses accès de colère étaient terribles. Il les regrettait, le plus souvent quand il était trop tard. On a conté, à ce propos, maintes anecdotes ; en voici une, parmi les moins connues.

Après être monté sur le trône, le tsar Pierre avait appris le métier de tourneur, en ivoire et en bois, et il y passait une grande partie du temps <|u’il ne consacrait pas aux affaires. Il avait fait venir les meilleurs instruments de Paris et de Londres et il était arrivé à acquérir, dans cet art,

1. D’après le témoignage de Jahn Hofy, chirurgien de S. M*, consigné par Stoehlin.

une habileté dont les chefs-d’œuvre sortis de ses mains, et qui ont été conservés à l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, offrent l’irrécusable témoignage.

Il avait son atelier dans le palais et y travaillait sous la direction d’un très habile mécanicien de la Cour, qui devint, dans la suite, conseiller sous l’impératrice Anne.

Dès que le monarque se présentait au laboratoire, un jeune apprenti, qui avait gagné les bonnes grâces du prince, par son adresse et par sa gaieté, s’approchait pour lui ôter son bonnet.

Sa Majesté étant venue un jour travailler comme à son ordinaire, et ayant oublié de quitter son bonnet, le jeune homme s’avança promptement vers Elle, pour le lui enlever, comme il en avait coutume, mais il le fit d’une manière si brusque qu’il tira du même coup un gros paquet de cheveux, et assez fort pour que le souverain en ressentit une vive douleur. Le monarque, furieux, s’élança aussitôt, son couteau de chasse à la main, à la poursuite du maladroit et lui aurait fendu la tête, si celui-ci ne s’était sauvé à toutes jambes. On fit partout chercher le fuyard, mais vainement. Le tsar fit publier en tous lieux qu’il l’assurait de son pardon ; mais le jeune homme, méfiant, et peut-être à bon escient, se garda de se représenter chez son patron ; il prit un nom

PIERRE LE GRAND

d'emprunt etne revint à Saint-Pétersbourg qu’après la mort du tsar.

Ayant affaire à un peuple sauvage, si Pierre Ier avait fait preuve de douceur à son égard, cela eût passé, a-t-on prétendu, pour faiblesse. L’explication est peu vraisemblable, quand on connaît la brutalité de son tempérament. Aussi a-t-on pu dire, non sans vérité, que son pied, son poing et sa canne furent « ses trois grands instruments de civilisation1 ».

L’approchait-on de trop près, il se débarrassait des curieux, en leur assénant un coup de poingsur la tête : c’est ce qui arriva en Hollande. Quelqu’un s’étant écrié, en guise de raillerie : « Fort bien, Marsje, (ainsi se nommait la victime), vous voilà armé chevalier », le surnom de chevalier lui en resta.

Pierre avait la main prompte, et lourde non moins : après la bataille de Pultava, on le vit rosser un de ses officiers, qui avait mal parlé de Charles XII. A la prise de Narva, il souffleta le comte de Horn, l’accusant d’avoir fait répandre le sang inutilement.

Sur une fausse dénonciation, il frappa son architecte ; mais, quand on lui eut démontré son er-

Page 1