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K. Waliszewski, le Roman d'une impératrice

tOUS COURÛMES

guère penser aux choses auxquelles il n’y a pas à remédier ».

Elle était loin d’être patiente, étant d’un naturel très vif : Grimm la comparait au volcan de l’Etna. Mais elle avait un tel empire sur elle que l’orage se calmait vite ; et, pour en hâter la fin, elle buvait coup sur coup des verres d’eau, comme si elle eût voulu éteindre un feu trop ardent.

Elle régnait, a-t-on dit l, sur les Russes, moins despotiquement que sur elle-même ; jamais on ne la vit ni s’emporter, ni s’abandonner à la tristesse, ni se livrer à une joie immodérée. Elle avait de la mesure en tout, sauf peut-être dans la sensualité.

Il faut être pétri d’indulgence systématique, pour trouver une excuse à ses débordements, et dire que l’amour ne fut chez elle « que la fonction naturelle d’un organisme physique et moral, doué d’une énergie exceptionnelle ». II est tels faits qu’on a rapportés, qui témoignent d'un tempérament qu’il n’est pas exagéré de qualifier de luxurieux.

Ainsi avait-elle exigé qu’on entretînt ses petitsfils dans la plus complète ignorance des mystères

1. Mémoires secrets sur la Russie et sur les règnes de Catherine Il et de Paul ItT,

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de l’amour, se réservant de les faire initier, lorsqu’ils seraient en âge d’être mariés. Un incident, aussi plaisant qu’imprévu, fit en partie échouer ce plan.

Un jour, un lévrier des princes s’accoupla, sous leurs yeux, avec une levrette; après avoir attentivement observé ce manège, nos deux jeunes gens en demandèrent l’explication ; ils avaient eu tout loisir de suivre les phases de la conjonction, et aucune de ses péripéties n’avait échappé à leur curiosité amusée.

Le gouverneur, interrogé, se borna à répondre que les chiens s’étaient battus. — - « Oh ! que non ! que non ! répliqua vivement Alexandre ; vous ne m’attrapperez point; j’ai bien vu qu’ils se mariaient ».

Le dépositaire de l’innocence grand-ducale était atterré, il en prévint le favori du moment; on tint gravement conseil, et il fut arrêté qu’on ne soufflerait mot de l’incident à la grand’mère, à l’Impératrice ; cela ne l’empêchait pas, un peu plus tard, de choisir elle-même, pour ses petitsfils, l’amie qui se chargerait de les « déniaiser ».

Cette amie, une dame B...kow, fit d’abord subir l’épreuve au grand-duc Alexandre, quand il n’avait encore que 16 ans; ensuite, à son cadet, Constantin, lorsqu’il n’avait pas encore tout à fait accompli sa 17e année. Sur le rapport très favo-

rable de l’essayeuse, Alexandre épousa la toute gracieuse Elisabeth de Suède, de deux ans moins âgée que lui, et Constantin s’unit à la charmante Anne de Saxe-Cobourg qui avait également deux ans de moins que son époux : ainsi se trouvèrent formés deux très jeunes couples princiers.

Dans l’un, on voyait un mari qui n’avait pasl6ans, en face d’une timide épouse de moins de 15 ans; dans l’autre, un adolescent de moins de 17 ans, uni à une enfant de quatorze ans et demi. Ces mariages précoces n’aboutissent d’habitude qu’à la ruine prématurée du tempérament; ceux-là ne manquèrent pas à la règle commune. Les deux princes se livrèrent l’un et l’autre, avec une telle fougue, aux transports d’un amour sans contrainte, que le plus jeune, quoique vigoureux pour son âge, fut plus de huit jours avant d’affirmer sa virilité; quant à l’aîné, il manqua de perdre l’ouïe des suites de son ardeur.

Catherine avait-elle mesuré toutes les conséquences d’un acte dont elle avait, avec tant d’impatience, hâté la réalisation ? Il est à croire qu’elle n’avait cédé, en la circonstance, comme en bien d’autres, qu’à ses appétits de sensualité. Cette salacité sexuelle mise à part, nous n’aurons nulle difficulté à convenir que Catherine II se maintint, de corps et d’âme, dans un équilibre relatif.

Catherine II, impératrice de Russie

( Musée André).

l’agonie d’une impératrice

Jusqu’à un âge assez avancé, elle put se moquer de la médecine et des médecins, sans en éprouver de dommage ; à part ses coliques et ses accès de fièvre, elle ne semble pas avoir éprouvé d’indispositions graves.

Un jour qu’un de ses familiers l’avait surprise étendue sur une chaise longue et se plaignant de douleurs au niveau du cœur, elle répondit que ce n’etait pas au changement de temps qu’il fallait attribuer ses souffrances, mais que c’était pour elle un pressentiment d’un événement qu’elle attendait. L’événement ne se produisit, d’ailleurs, pas, mais sa conviction n’en fut point ébranlée.

En apprenant l’exécution de Louis XYÏ, elle éprouva une telle secousse qu’elle dut s'aliter. Redoutait-elle un pareil sort, ou la sympathie pour la victime lui avait-elle, seule, causé cette émotion? Nous ne pourrions, en tout état de cause, que hasarder une conjecture.

S’abandonnait-elle à son premier mouvement, elle ne cherchait pas à dissimuler ce qu’elle ressentait : « J’en ai oublié de boire, manger et dormir », mandait-elle à un de ses correspondants, lorsqu’elle venait de perdre sa belle-fille, «et mes forces se soute aient je ne sais comment » ; mais, dans la même lettre , elle se laissait aller à des plaisanteries, d’un sel un peu gros, sur le « boyau fêlé » de « son souffre-douleur, » Grimm, auquel

était adressée l’épitre, sur les gentillesses de ses chiens, etc. Puis elle se ressaisissait et reprenait ce qu’elle appelait son impassibilité :

... Moi qui suis une pleureuse de profession, j’ai vu mourir sans répandre une larme. Je me disais : si tu pleureras (sic), les autres sangloteront ; si tu sangloteras, les autres s’évanouiront, et tout le monde perdra la tête et tramontane.

Or, elle se flattait de n’avoir jamais perdu la tête; elle dut meme, dans maintes circonstances, montrer quelque courage, comme, lorsqu’en 1768, alors que l’inoculation passait pour une pratique non exempte de danger, elle livra son bras à l’opérateur sans hésitation, afin de dissiper les appréhensions que montrait son entourage, autant que son peuple.

En dehors des cérémonies officielles, où elle tenait à garder le décorum et ne souffrait aucune familiarité, elle se montrait d’une simplicité qui charmait et mettait à l’aise ceux qui avaient leurs entrées dans ses appartements privés. Mais à peine en avait-elle franchi le seuil, que la femme qui supportait tout à l’heure le badinage reprenait la majesté de son rang et entendait que nul ne lui manquât.

Elle marchait lentement et à petits pas, nous la décrit

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le major Masson, qui fut au service militaire delà Russie pendant dix années, de 1786 à 1796. Elle saluait d’une petite inclination, qui n’était pas sans grâce, mais avec un sourire de commande, qui venait et s’en allait avec sa révérence.

Si c’était un étranger à qui elle présentât sa main à baiser, elle le faisait très poliment et lui disait quelques mots sur son voyage et son arrivée : mais c’était alors que l’on voyait se décomposer l’harmonie de son visage, et qu’on oubliait un instant la Grande Catherine, pour ne plus voir que la vieille femme ; en ouvrant la bouche, elle ne montrait plus de dents, et sa voix était cassée et mal articulée. Le bas de son visage avait quelque chose de rude et de grossier; ses yeux gris clair (d'autres les disent bleus), quelque chose de faux, et un certain pli à la racine du nez, lui donnaient un air un peu sinistre...

Ce fâcheux pli Einquiétait et elle en voulut beaucoup à Lun de ses peintres qui, bien que Payant considérablement flattée, n’avait pas cru devoir l’effacer. Elle se plaignit à l’artiste qu’il lui avait donné « l’air trop sérieux et trop méchant». Celui-ci dut retoucher le portrait et transformer son modèle en une jeune nymphe, en qui les attributs de la souveraineté faisaient seuls reconnaître l’impératrice.

Catherine n’aimait ni les vers, ni la musique; même dans les entr’actes, l’orchestre avait ordre de se taire. Pour expliquer cette aversion, on a

l'oiis COURONNÉS

dil que son ouïe était affectée d’une anomalie singulière : chacune de ses oreilles percevait les sons d’une manière différente, inégale non seulement sous le rapport de la force, mais encore sous le rapport du ton. Le sens de l'harmonie lui manquait absolument.

Sa sensibilité, du reste, était, d’une façon générale, assez obtuse : dans son palais de Tauride, elle dînait tous les jours ayant sous les yeux deux tableaux, représentant, avec le réalisme le plus cru, les horribles massacres d’Otschakow et ddsmaël, et où étaient rendus, « avec une vérité hideuse, le sang qui ruissede, les membres déchirés et palpitants, la fureur des massacrants et l’agonie convulsive des massacrés ». Sa vue se reposait sur ces scènes de carnage, « tandis que la Gasparini et Mandrini chantaient, ou que Sarti faisait exécuter un concert».

On a prétendu qu’elle présentait un phénomène bizarre, qui, observé de nos jours, n’aurait pas manqué d’intéresser les neurolog stes : en nettoyant les foulards avec lesquels elle avait l’habitude de s’envelopper la tête pour dormir, on en voyait sortir des étincelles ! Le phénomène se reproduisait même avec ses draps de lit. On a vu là une fable, créée ou entretenue par l’imagination populaire, alors qu’il pourrait bien n’y avoir qu’une de ces particularités physiologiques, qui ont été,

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sinon souvent, du moins plusieurs fois observées depuis.

La science de son temps était déconcertée par de pareils symptômes en dehors de l’observation commune ; bien que, déjà, les expériences de l’abbé Nollet, de Franklin et d’autres, eussent produit, dans le monde savant et en dehors de lui, une impression d’autant plus vive, que le mystère s’ajoutait à l’attrait.

Catherine ne s’en préoccupait, quant à elle, guère plus que ses propres médecins, dont elle suivait, sans trop de docilité, les prescriptions.

Ceux-ci avaient la plus grande peine à lui faire accepter un remède : un jour que Rogerson, son archiâtre, avait réussi à lui donner des pilules, qu’elle avait avalées sans mauvaise grâce, il en manifesta un contentement tel, qu’il s'oublia jusqu’à frapper familièrement l’épaule de sa souveraine, en s’écriant : Bravo , Madame! Et Catherine daigna sourire et ne pas se montrer offensée de ce libre geste.

Elle avait confiance dans ce Rogerson, qui connaissait admirablement son tempérament, et qui gouverna sa santé avec prudence et modération ; si, selon les idées du temps, il recourut parfois à la saignée, il n’eut garde d’en abuser, comme certain de ses prédécesseurs, qui n’hési-

POtîS COURONNÉS

tait pas à lui piquer la veine, jusqu’à quatre fois dans la même journée !

Catherine entendait se traiter à sa façon, em* ployant des remèdes dont elle imaginait ellemême la formule, et qu’elle avait maintes fois éprouvés, comme cette mixture de poivre et de vin de Malaga, dont elle usait toutes les fois que la goutte élisait domicile sur son estomac. La vérité est qu'elle jouit, jusqu’à un âge avancé, d’un très heureux tempérament et, à part des affections de courte durée et dépourvues de gravité, sa constitution subit victorieusement tous les assauts ; elle . ne commencera à décliner, que lorsqu’elle approchera du terme de sa carrière.

Dans une lettre qu’elle adressait, deux ans avant sa mort, à son « souffre-douleur », elle plaisantait agréablement son propre mal :

Il y a douze jours, lui écrivait-elle, que je n’ai presque pas dormi ni mangé et les médecins n’ont pas le sens commun. Je me tue de leur dire que c’est un spasme, et aujourd’hui, ayant pris le mors aux dents, j’ai commencé à traiter mon mal en spasme, et ai fait usage du plus grand antispasmodique que je connaisse, des gouttes de Bestoujef i, et voilà que j’ai dormi pendant une heure,

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