Mémoires d'Alissan de Chazet , III, 35 et suiv
l’agonie d’une impératrice
Le dimanche 16 novembre 1796, elle dit à Mme Vigée-Lebrun, fixée depuis quelques années en Russie :
Je suis bien vieille, mais tout' le monde désire que vous fassiez mon portrait etjele désire aussi... Nous commencerons samedi.
Le lendemain, un chirurgien-pédicure, en cou= pant les cors de l’Impératrice, s’enhardit à lui dire qu elle aurait besoin d’une saignée; elle le rabroua vivement. Le brave homme se hâta de prévenir le médecin ordinaire de Catherine; celui-ci demanda à être introduit sans retard auprès de la souveraine; il la conjura de se prêter à l’opération, qu’il jugeait indispensable; il la supplia de se laisser saigner. Devant le refus de Catherine, il alla jusqu’à offrir sa démission, déclarant qu’il lui serait impossible de donner des soins à celle qui lui retirait sa confiance. Finalement, elle consentit à ce que « le maudit homme » exigeait d’elle; il fut entendu qu’elle lui livrerait son bras le jeudi suivant; le mercredi, elle n’était plus.../
La veille, elle s’était montrée d’une gaieté exubérante : la nouvelle que le général Moreau avait été contraint de repasser le Rhin l’avait remplie de joie. Elle s’en divertit avec son grand
écuyer et son fou de cour, marchandant et achetant au bouffon toute sorte de babioles, qu’il apportait ordinairement dans ses poches, comme l’eût fait un colporteur ambulant, dont il jouait le rôle. Elle accueillit en riant la nouvelle de la mort du roi de Sardaigne, plaisantant sur tout et sur tous. Cependant, elle se retira plus tôt qu’à l’ordinaire, se plaignant d’une reprise de ses coliques.
Le lendemain, Catherine se levait à l’heure accoutumée, expédiait ses affaires avec ses secrétaires, et renvoyait le dernier qui s’était présenté, lui enjoignant d’attendre ses ordres dans l’antichambre.
Le valet, impatient de ne pas être appelé auprès de la souveraine, comme d’habitude, commençait à s’inquiéter. N’entendant aucun bruit dans la pièce où se tenait l’Impératrice, il prit le parti d’en pousser la porte. Catherine n’était ni dans la chambre à coucher, ni dans son cabinet de toilette : on la trouva enfin, étendue sans connaissance et sans mouvement, dans la garde-robe î
On courut chez le favori, on appela les médecins, tout le palais fut en révolution. Lavements, saignées, tous les secours usilés en pareils cas furent mis en œuvre, mais inutilement1. Après
1. Tout au plus parvint-elle à remuer un pied et à serrer la main d’une femme de chambre.
l'agonie d'une impératrice
une agonie terrible, qui ne dura pas moins de trente-sept heures, Catherine expirait. Un singulier hasard avait voulu qu elle tombât frappée d’apoplexie à deux pas du trône de son ancien amant, Poniatowski.
On avait rapporté le meuble de Varsovie, dans les dépouilles de la malheureuse Pologne. Et voilà que « ce morceau de bois doré, symbole profané et sali par elle, se vengeait : la mort y rivait l’altière triomphatrice, souillée à son tour et agonisant dans la fange1 ».
1. K. Waliszewski, Autour d'un trône , etc. Paris, 1894, 416.
ÉDUCATION DE PRINCE