La Jeunesse d'un Tzar, par Dimitri Kobeko; Paris
une sorte d’autobiographie, l’Impératrice (Elisabeth) fit appeler son confesseur, qui l’ondoya et lui donna le nom de Paul. Elle ordonna à la sagefemme de prendre l’enfant et de la suivre. Quant à moi, je fus abandonnée sans secours sur mon lit de douleur. »
Le baptême eut lieu le sixième jour après la venue au monde du nouveau-né, qui faillit, dans l’intervalle, mourir « des suites d’une mauvaise nutrition », d’une mauvaise nourrice, veut-on probablement dire.
On accablait l’enfant de soins, mais d’une sollicitude pas toujours éclairée.
Il avait une chambre étouffante, était emmailloté dans de la flanelle ; son berceau était recouvert de peaux de renard noir. Ses couvertures étaient de satin piqué et ouaté et recouvertes de velours rose, doublé de fourrure... la sueur perlait sur son petit visage, il était constamment en nage. Grâce à cela, en grandissant, il prenait sans cesse froid et s’enrhumait au moindre courant d’air. Il était, en outre, toujours entouré d’une quantité de vieilles femmes qui, par leurs soins inintelligents et peu pratiques, lui firent, physiquement et moralement, le plus grand tort.
Les Souvenirs de Paul Ier, nous permettent de compléter les mémoires de sa mère; par eux, nous apprenons qu’il ne marcha qu’à l’âge de treize mois. Il se couchait de très bonne heure,
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Le^ grand-duc Paul Petrovitz.
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mais se levait au milieu de la nuit, surtout si l’entourage se prêtait à son caprice.
Il était très mal surveillé et il lui arriva de tomber de son berceau, sans que personne s’en aperçut; au matin, on le retrouvait sur le parquet de sa chambre, dormant à poings fermés.
L’Impératrice Elisabeth entrait tous les jours dans la pièce où se tenait l’enfant; il lui arriva d’y venir plusieurs fois dans la même journée, et souvent pendant la nuit; mais à sa vue, le césaréwitch était pris d’un tremblement tel, qu’elle jugea prudent d’espacer de plus en plus les visites qu’elle lui rendait.
Paul Pétrovitz était d’une constitution faible, et fut souvent malade, surtout dans l’enfance.
A huit ans, il fit une maladie sérieuse, qui l’empêcha d’assister aux fêtes du couronnement de sa mère. Le jour de l’avènement de Catherine, on réveilla en sursaut le jeune grand-duc, que l’on transporta à peine vêtu, et sous une escorte de soldats, du palais d’été au palais d’hiver, où vint le rejoindre sa mère; mais il en fut saisi au point qu’il dut garder plusieurs jours le lit.
Piarement, on lui permettait des promenades au grand air; le moindre vent, le moindre changement de température faisaient supprimer cet exercice salutaire.
Il était d’une vivacité qui ressemblait à de la fébrilité.
Son Altesse, nous dit un de ses précepteurs, a la détestable habitude de se hâter en toutes occasions. Il se presse en se levant, en mangeant, en se couchant. Avant le dîner, environ une heure avant de se mettre à table, il envoie son fourrier à Panine, pour demander s'il ne serait pas temps d’envoyer chercher les plats et imagine toutes les ruses pour gagner quelques minutes et se mettre à table plus tôt que d’habitude.
11 était recommandé aux valets d’expédier leur service avec le plus de hâte possible, afin de pou voir se mettre au lit de bonne heure. Son Altesse avait un autre défaut, celui-là commun à tous ceux qui ne rencontrent pas de résistance à leurs fanlaisies : il entendait n’en faire qu’à sa tête. Prompt dans ses décisions, il était d’un tempérament violent et maîtrisait avec peine ses emportements.
On a parlé d’épilepsie ; par là s’expliqueraient ces accès de colère subits, ces impulsions, que la volonté ne peut ni empêcher, ni diriger. Il y a plus que des indices ; des textes précis et des témoignages peu suspects militent en faveur d’une hypothèse équivalant, pour nous, à la certitude.
Le 19 août 1770, un diplomate français, M. Sa-
Comte Panine
(Collection
de l’auteur).
FOLS COLUOSNES
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batier, écrivait au ministre qui lui avait confié la mission dont il était chargé 1 :
On vous aura sans doute mandé, dans le temps du détrônement de Pierre III, que le jeune grand-duc, à qui l’on vint annoncer imprudemment que son père voulait le faire mourir, fut saisi d’un effroi si violent que sa constitution en fut dès lors altérée. Il s’opéra dans cet enfant une révolution si prodigieuse qu’elle lui a laissé une incommodité qui paraissait indiquer le mal caduc ,
Le même enfant, nous apprend d’autre part le comle Fédor Golovkine2, fit, en J 764ou 1765, « une maladie accompagnée de convulsions (telles), que les nerfs de son visage en conservèrent une contraction et que ce fut au moyen d’opérations qu’on lui fit à la gorge (?) qu’on lui sauva la vie ».
Jusque là, il était d une figure agréable, presque jolie; les tiraillements du visage que déterminait son mal le rendirent peu à peu franchement laid; ses yeux seuls gardèrent leur expression, et ses dents restèrent blanches et bien rangées.
Les études du grand-duc furent interrompues, pendant l’eté de 1771, par une affection grave, qui
1. La Cour de Ftuss e il y a cent ans (1725-1783) ; extraits des dépêches des ambassadeurs anglais et français ; 3e édition ; Leipzig et Paris, 1860.
2. Comte FÉnoR Goi.ovkine, la Cour et le règne de Paul Ier; j portraits, souvenirs et anecdotes, avec introduction et notes, i par S. Bonnet; Paris, Plon, 1905.
présentait beaucoup d’analogie avec le typhus; il en conserva une grande faiblesse et « son organisme resta débile à jamais ».
Catherine songeait depuis quelque temps à marier son fils, autant pour s'assurer une lignée, que pour lui donner un sujet de distractions ; mais, en raison de la compiexion délicate de l'héritier du trône, elle hésitait à se déterminer, parmi les nombreux partis qui s'offraient.
Certains de ses confidents, auxquels elle avait fait part de ses appréhensions, s'employèrent à les dissiper. Ils décidèrent une veuve, fille d'un ancien gouverneur de province, à essayer la puissance de ses charmes sur le jeune adolescent. Le stratagème réussit : un fils naquit de cette liaison. Il 11e restait qu’à choisir la princesse qui pouvait convenir au césaréwitch ; le choix de Catherine tomba sur la seconde fille du landgrave de H esse, dont l’aînée était mariée au prince royal de Prusse.
En devenant grande-duchesse, sous le nom de Nathalie-Alexievna, Wilhelmine de Hesse-Darmstadt n’avait d’autre désir que de s’affranchir de la tutelle familiale et, comme on dirait aujourd’hui, de « vivre sa vie ». Elle noua sa première intrigue sur le bateau même qui la conduisait auprès de son fiancé ! Le héros de ce roman n’était autre,
(Collection de l'auteur)
selon l’usage, que l’ami le plus intin e de l’époux, Alexandre liasumowski ; un « mangeur de cœurs » professionnel, qui s’essayait déjà au rôle qu'il se préparait à jouer.
En dépit de son habituelle clairvoyance, Catherine ne sut pas prévoir l’aventure, et surtout que son fils, « pris d’abord impétueusement par les sens, mais bientôt essoufflé », s’endormirait auprès de cette « jeune bacchante », l’abandonnant aux longs tête-à-tête avec son meilleur ami.
Sur un autre point, Calherine n’avait pas été mieux informée. On lui avait tenu cachée une particularité de la constitution de sa belle-fille qui avait son importance : celle-ci présentait une déformation du bassin qui, sans empêcher une grossesse, ne pouvait qu’en contrarier l’issue. Et voici qu’on apprenait que la princesse était née avec une u prolongation de l’os coccyx », qui n’avait fait qu’augmenter avec la croissance. Les chirurgiens les plus réputés avaient été en vainconsultés; nul d’entre eux n’avait pu indiquer le remède à ce fâcheux état; c'est alors qu’un charlatan se présenta, qui promit de faire disparaître l’infirmité. « Il se fit faire un genouil (sic) en fer et assit avec une telle violence cette pauvre petite créature, que l’osise cassa et disparut dans l’intérieur de son corps. Elle manqua mourir de cette affreuse opération et n’en guérit que pour mourir
Sophie-Dorothée, granue-duchesse de Wurtemberg
l'OUS COURONNÉS
plus sûrement à ses premières couches, reniant se trouvant arrêté par un obstacle qu’on ignorait et qu’on n’aurait pu lever h »
La grande-duchesse montra, dans cette circonstance, un courage héroïque; elle supplia qu’on la sacrifiât, afin de sauver l'enfant ; sacrifice inutile, car la mère et l’enfant périrent dans la même catastrophe.
Le grand-duc éprouva, tout d’abord, un chagrin violent, se refusant à toutes les consolations, s’enfermant dans une retraite farouche. Quand on l’eût persuadé, par des preuves indéniables,, que l’objet de sa tendresse était indigne de ses regrets ; que sa défunte épouse le trompait, au vu et au su de toute la Cour ; qu’elle avait, avec son principal favori, des privautés dont les deux amants ne cherchaient pas à dérober le mystère, il se produisit chez lui un revirement complet. Il se déclara prêt à contracter une nouvelle union, et ne présenta plus d’objections, quand on lui parla de le marier avec une des filles de la duchesse de Wurtemberg, que l’on disait d’ailleurs une fort belle personne, et une princesse de tous points accomplie.
Sophie-Dorothée n’était pas seulement belle,
Mauie-FkodorownAj seconde épouse de Paul Ior (Collection de l’auteur).
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elle était gracieuse et bonne. Bien qu elle fut atteinte d une légère myopie, ses yeux révélaient la candeur de son âme. Intelligente, sans chercher à éclipser par son esprit, elle dédaignait d’être coquette, méprisant tous les artifices.
Elle n’agréa le parti qu’on lui proposait, si brillant fut-il, qu’après bien des hésitations ; la perspective de se trouver en présence de Catherine, qu’elle se représentait hautaine et distante, ne laissait pas de la préoccuper fortement, de l’épouvanter presque. Elle n’avait d’autre souci que celui de plaire à l’Impératrice, ne doutant pas qu’elle éprouverait beaucoup moins de difficulté à conquérir son mari.
Dès le premier moment, elle plaisait à sa bellemère, qui la déclarait « charmante, aussi jolie que Psyché » et reconnaissait qu’elle lui avait tourné positivement la tête; quant au grand-duc, sa seconde épouse disait de lui, qu’il était un « ange » et qu’elle l’aimait à la folie ».
À s’en rapporter aux portraits les plus flatteurs, Sophie-Dorothée donne l’impression d’une belle et fraîche créature, plutôt que d’une très jolie femme. C’était une grande blonde, bien en chair, avec une tendance précoce à l’embonpoint.
D’une santé à toute épreuve, elle restait en toilette d’apparat la journée entière, sans paraître en ressentir la moindre fatigue.
« Ce qui fatiguait les autres femmes, dit quel* qu’un qui l’a observée de près, ne l’éprouvait d’aucune manière. Même enceinte, elle gardait sa grande parure depuis le matin jusqu’au soir; et, entre le dîner et le bal. toute serrée qu’elle était, elle faisait, comme une autre en déshabillé, sa correspondance, des ouvrages en tapisserie et quelquefois même travaillait avec Lamprecht, le médailleur en pierres. »
« Un moule à enfants », a-t-on dit d’elle irrévérencieusement.
Le premier qui naquit fut un fils, qui régnera sous le nom d’Alexandre Ier. La joie de sa mère ne devait pas être de longue durée. Catherine qui s’était plaint qu’on lui eût enlevé ses enfants dès la naissance, usa de la même rigueur avec ceux de son fils: elle établit le nouveau-né dans un appartement séparé, entendant garder la haute main sur l’éducation de ses petits-enfants.
Marie-Féodorowna, comme nous l’appellerons désormais, se soumit sans murmure, se consolant par l’affection qu’elle retrouvait au foyer conjugal.
Le père et la mère ne se révoltèrent, d’un accord commun, que lorsque Catherine prétendit élever leur progéniture selon la méthode, alors en faveur, de Locke ; ils n’avaient pas complètement tort, puisque le premier résultat du système fut
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de rendre sourd d'une oreille et dur de l’autre le jeune Alexandre, qu'on avait voulu, dès son plus jeune âge, habituer au bruit du canon !
Catherine avait reporté toute son affection sur son petit-fils, alors que ses rapports avec son fils devenaient de plus en plus froids. Le grand-duc se consumait d’ennui de ne jouer qu’un rôle effacé. La nervosité de son tempérament et une impressionnabilité excessive augmentaient encore son dépit de ne pas prendre part à la conduite des affaires publiques. Ses lettres attestent un état mélancolique, qu’il ne cherche pas à dissimuler.
J’essaie de me distraire, écrivait-il à son ancien précepteur, devenu depuis archevêque de Moscou... j’organise notre nouvelle résidence. Oublier, c’est là le vrai mérite du séjour que nous faisons ici. Mon front est couvert de sueur ; ce n'est pas celle que donne la fatigue, mais bien l’ennui. Vous voyez donc qu’il n’y a aucune similitude entre Cyrus et moi : quand Cyrus se reposait, c’était après avoir fait de grandes choses et pour recommencer, tandis que je n’ai pas l’occasion de me délasser, ne faisant rien ; si j’essaie de me reposer, c’est des fatigants soucis de mon esprit.
Le digne ecclésiastique essayait de le garder de la désespérance, de lutter contre cet abattement. Paul se rangeait à ses sages avis, mais sans conviction.
Je trouve, lui répondait-il, les observations de Votre
Éminence sur ma mélancolie si justes, que je vais faire tous mes efforls pour suivre vos bons conseils. La tristesse vous enlève toute énergie, paralyse vos forces; il n’y a pas de meilleur palliatif à la mélancolie que l’occupation, chacun selon son état... Mais est-il toujours en notre pouvoir d’occuper notre temps ?... Bien entendu qu’il est en votre pouvoir de le faire tant qu’aucun obstacle ne s’y oppose, mais quand on est animé des meilleures intentions, et qu’on vous enlève, par des moyens indépendants de votre volonté, toute possibilité d’agir, que faut-il faire? ...
L’allusion est m nifeste : Catherine est ici directement visée. Son fils ne s’affranchira du joug, que lorsque celle-ci disparaîtra de la scène du monde.
Tandis que son fils conlinuait cà végéler dans la solitude de Gatchina, l’Impératrice- mère déclinait visiblement. Le 7 novembre 1796, le grandduc Paul s’était réveillé plus sombre que de coutume. A son déjeuner, sa tristesse apparut à tous les yeux ; comme on lui en demandait le motif, il raconta qu’il avait passé une mauvaise nuit, à la suite d'un rêve, qui Lavait impressionné d’autant plus que la grande-duchesse en avait fait un semblable L
1. Nous empruntons, pour ce qui va suivre, au très attachant récit des deux derniers jours de la vie de Catherine II, extrait des Mémoires de Madame Narychkine, qui Ont paru, il y a deux
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Figurez-vous* raconta Paul à ses commensaux, que je me sentais sortir de terre, par une force invisible contre laquelle j’essayais en vain de lutter ; je montais toujours plus haut jusqu’à cequ’enfin j’allais toucher le ciel; mais alors je me réveillai en sursaut et ne vis rien de ce que je m’attendais à découvrir dans les régions célestes.
Ce jour-là même, le favori de Catherine, le
comle de Zoubof, se présentait devant son futur maitre et lui annonçât que l’Impératrice venait d’être frappée d’apoplexie, et n’avait plus que quelques heures à vivre.
Que s’était-il passé à Saint-Pétersbourg ?
Catherine s’était réveillée, le dernier matin de sa vie, à son heure habituelle, ne se plaignan d’aucun malaise et assurant, au contraire, sa demoiselle de service, qu’elle n’avait jamais passé une aussi bonne nuit.
S. M. donnait toujours ses audiences immédiatement après son déjeuner, qui finissait à 8 heures précises.
Une demi-heure s’était écoulée, l’Impératrice n’avait pas encore paru; on commençait à s’inquiéter, le valet de chambre plus que personne. Il crut, d’abord, que sa maîtresse était descendue
ans, en Russie, et dont l’excellente revue, les Marches de l'Est (octobre 1913), a publié le fragment relatif à la mort de l’Impératrice.
au jardin, mais, ayant ouvert l’armoire qui les renfermait, il y trouva la pelisse et le manchon à leur place ordinaire.
Nous avons dit le spectacle qui s’offrit, quand on eut poussé la porte derrière laquelle l’Impératrice râlait, dans les spasmes ultimes de l’agonie ; nous n’ajouterons, pour plus de précision, que quelques détails, dont la version, nouvellement parue, nous apporte la révélation.
Une heure s’était écoulée et nul n’osait prendre une décision. Le médecin appelé le premier voulut tenter une saignée ; le favori s’y opposa, disant qu’il fallait attendre le docteur Rogerson, médecin de la Cour, qui seul pouvait en prendre la responsabilité. Celui-ci, qu’on ne parvenait pas à trouver, finit par arriver. Après avoir tenté sans succès l’application d’un vésicatoire, puis la saignée, il déclara que sa mission était terminée. On tenta cependant l’impossible. Trois médecins, agenouillés auprès de la malade, furent occupés à faire des frictions, mais la réaction qu’on espérait ne se produisit pas : la mort approchait.
La figure de Catherine changeait d’aspect à chaque instant : on la voyait couverte tantôt d’une pâleur effrayante, tantôt des couleurs les plus vives. Enfin, sa respiration s’arrêta; elle poussa un cri terrible, auquel succéda un silence éternel. Alors le docteur Rogerson, s’approchant
Paul Ier, tsar de Russie.
{Musée de Versailles).
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du Grand-Duc, lui dit que tout était terminé.
Et aussitôt, s’il faut en croire un témoignage autorisé1, tournant militairement sur ses talons à la porte de la chambre mortuaire, se coiffant de l’immense chapeau, et mettant à la main la longue canne, qui faisaient partie de la tenue adoptée à Gatchina, le nouveau souverain cria d’une voix enrouée :
— « Je suis votre empereur ; qu’on amène un prêtre ! »
Paul I°'\ après trente-cinq ans d’affronts, d’humiliation et de mépris, se trouvait appelé à prendre les rênes du pouvoir. Il avait eu le loisir d’étudier les moyens de diriger l’immense pays sur lequel il allait régner ; on était anxieux de le voir à l’œuvre.
Après avoir rendu les honneurs funèbres à sa mère, un des premiers actes qui marquent son règne est une mise en scène macabre. Paul, s’étant rendu au couvent, où le corps de son père avait été déposé, se fit montrer sa tombe par les vieux moines et ouvrir le cercueil en sa présence. Il prit un des gants qui couvraient encore les ossements et le baisa plusieurs fois en pleu-
1. Mémoires de Toarguéniev (Antiquité russe « RousskaïaStarina », 1855, t. XLVII, 379, cité par K. Waliszewski).
rant. Pais il fit exhumer les cendres paternelles *, pour les offrir à l’adoration publique.
Le cercueil qui les renfermait fut transporté en grande pompe au palais, pour y être exposé dans une église construite à cette fin, auprès du corps de Catherine. On les conduisit ensuite tous les deux à la citadelle.
On venait, avec les marques du plus profond respect, baiser le cercueil de l’un, et la main, froide et livide, de l’autre ; on faisait une génu» flexion, et l’on n’osait se retirer qu’en descendant l’estrade à reculons.
L’Impératrice, qui avait été mal embaumée, parut bientôt toute défigurée : les mains, les yeux, le bas du visage avaient pris une nuance indéterminable ; le spectacle était d’une horreur indicible.
Paul Ier avait choisi, pour rendre les honneurs à Pierre III, ceux-là mêmes qui avaient préparé sa mort, entre autres le prince Orlof et le grand** maréchal Bariatinski.
Quoiqu’il s’en défendît, le nouvel Empereur n’était pas de ceux qui oubliaient les injures faites au grand-duc : tous ceux qui avaient eu les faveurs de Catherine encouraient, par là même, sa disgrâce.