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On dit qu’on ne trouva de reconnaissable qu’une botte

ÉDUCATION DE PRINCE

Bien qu’environné d’hommes plus instruits et de moralité supérieure à ceux dont sa mère avait constitué son entourage, Paul Ier ne se distinguera que par les mesures les plus incohérentes, les plus déconcertantes, que puisse édicter un autocrate qu’égare le vertige du pouvoir suprême.

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C’est dans le Recueil des lois et les publications de la Gazette officielle, que Paul a étalé « jusqu’à ses étourderies et ses emportements ». Il a fourni lui-même tous les matériaux pour son étude psycho-pathologique ; en vérité, nous ne pouvions souhaiter guide meilleur et plus

sur.

Les lueurs de raison, de justice et de sentiment, que Paul Ier a manifestées, se sont perdues dans le fatras des violences, des bizarreries, des petitesses, par lesquelles, pendant toute la durée d’un règne éphémère, s’est signalé ce monarque falot. De ce chaos, quelques idées justes, quelques intentions bienfaisantes, se dégagent, mais elles ont été toujours contrariées par des impulsions opposées.

Paul Ier est, surtout et avant tout, un « impulsif », nous irons plus loin : un type de dégénérescence franchement accusée.

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Son physique trahit cette dégénérescence.

Bien qu’un crayon obséquieux ait flatté la beauté de son regard, dont l’expression avait « un agrément et une douceur infinis », l’ensemble du visage n’est rien moins que séduisant. Le peuple de Paris, qui fut amené à contempler ses traits, et à cette époque il était jeune encore, ne put s’empêcher de s’exclamer : Dieu! qu'il est laicl! Il eut, alors, le bon esprit d’en rire ; il se montra plus tard moins philosophe. Un malheureux soldat, dans l’horreur des tourments qu’il endurait pour une faute de service, s’écriait, dans son désespoir: « Ah! maudite tête chauve! maudite tête chauve ! » Le monarque, indigné, donna l’ordre qu’on fit expirer sous le knout celui qui s’était rendu coupable de ce crime de lèse-majesté, et il rendit une ordonnance par laquelle il était défendu, sous la même peine, de se servir de l’épithète de chauve, en parlant de tête, et de camard, en parlant de nez : il considérait comme une injure personnelle toute allusion à la calvitie et à une forme de l’appendice nasal, analogue à celle dont l’avait gratifié la marâtre nature.

Le prognathisme de sa mâchoire et la proéminence de ses lèvres complétaient ce masque de dégénéré. Son chef dénudé était « planté sur un corps court et gauche, auqueL son propriétaire

essayait vainement, en se dandinant, de donner çle la dignité et de Pé’égance ».

Pour sa figure, passe encore: ce n’est pas lui qui se Pétait faite ; on prétendait que ce n’était pas môme son père putatif î Quant à son attitude, il se Pétait compo ée, et n’avait réussi qu’à s’attirer ce c| ua I i f i catif qui nous le peint à merveille : « un Lapon camus, à mouvements d’automale ».

Son teint jaune indiquait un tempérament bilieux, que les médecins combattaient au moyen de purgations fréquentes; ils réussirent moins bien à lutter contre la décrépitude prématurée, que les rides du visage et le tremblement des mains n’affirmaient que trop. Son costume, sa démarche, son air prétentieux, achevaient de le déformer jusqu’à la caricature.

La singularité qu’il affectait dans ses vêtements, la raideur qu'il gardait dans ses manières, rehaussaient, si possible, sa laideur naturelle. Il se trouvait si disgracié sous ce rapport, qu’il n osa pas faire graver son portrait sur les monnaies. Il y substitua la devise que les Templiers portaient sur leur grand étendard, le Beauséant1.

Dès l’enfance, il avait observé que son humeur était en rapport avec les variations de l’atmos-

(1) Comte Fédor Golovkine, La Cour et le règne de Paul 36.

Paul Ier, empereur de Russie.

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phère. De bonne heure il prit l’habitude de s’informer, tous les matins, de la direction du vent; aussi les oscillations de la girouette mettaient-elles son entourage en émoi.

Ombrageux et défiant, il voyait partout des gens embusqués pour le perdre. Son imagination était prompte à s’exalter, et l’histoire de tous les tsars détrônés ou immolés était une idée fixe, toujours présente à sa pensée.

Avant de tomber dans le mysticisme, il avait été visionnaire : il était convaincu qu’il avait cheminé, toute une nuit, à côté du spectre de Pierre le Grand, alors que les trois personnes qui accompagnaient le prince dans cette équipée nocturne, n’avaient elles-mêmes rien vu h Longtemps après il fit le récit de l’apparition à la baronne d’Oberkirch, qui s’empressa de le consigner sur ses tablettes.

Il était encore grand-duc, quand lui arriva une autre aventure dont on a beaucoup glosé : ayant trouvé des débris de verre dans un plat de saucisses qu’on lui avait servi, il prétendit qu’on avait cherché à l’empoisonner. Une autre fois, assistant, à Florence, à un banquet de cour, il découvrit un goût suspect au vin et s’intro-

1. Si l’on veut être plus copieusement renseigné, on n’a qu’à lire l’ouvrage, plusieurs fois cité par nous, La jeunesse d'un tsar, aux pages 148 et suivantes.

duisit les doigts dans la bouche, pour en provoquer l’expulsion. Il recommençait quelques mois plus tard, à Bruges, où, incommodé après l’absorption d’un verre d’eau glacée, il accusa le prince de Ligne d’avoir voulu attenter à ses jours.

Un cuisinier français du roi de Prusse, nommé Le Bœuf, ayant été demandé pour Catherine, n’arriva qu’après sa mort; Paul le prit pour un empoisonneur qu’on lui envoyait, et le fit enfermer. Ce ne fut qu’après six mois de cachot qu’il lui accorda sa liberté, avec l’injonction de repartir sur-le-champ.

Partout le nouveau tsar voyait des ennemis conspirant à sa perte, des espions épiant ses moindres mouvements. Cela devint, à la longue, une manie, confinant au délire des persécutions.

Il avait peur de tout et de tous ; il tremblait, étant enfant, à l’approche de sa grand’tante ; il ne cessera de trembler durant toute sa vie.

Ne se jugeant pas en sûreté dans le palais des tzars, situé sur les bords de la Néva, dans la meilleure position de Pétersbourg, mais de niveau avec la rue et d’un abord facile, il crut que sa sécurité serait mieux assurée dans une bâtisse construite sur le modèle des châteaux féodaux.

Il prétendait que l’Archange Michel lui avait

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désigné, en songe, l’endroit où il la devait édifier. Sans [dus larder, il se mit à l’œuvre, employant des ouvriers par milliers et, au bout de peu de temps, on vit s’élever un immense édifice, entouré de larges fossés, de ponts-levis, de remparts armés de canons. 11 n’attendit pas que les murs en fussent secs, pour habiter le palais Michel : à la fête d’inauguration, les murs suintaient encore l’humidité et les tentures étaient trempées ; mais il avait l’esprit tranquille et les folles terreurs d’antan s’évanouissaient.

On ne se rappelait qu’en tremblant l’époque où, dans son château de Pawlowsky, des gardes étaient chargés d’inscrire tous les allants et venants : il fallait dire où l’on se rendait, d’où l’on arrivait, ce que l’on voulait. Chaque soir, on s’informait s’il n’y avait point d’étrangers dans la ville fermée où était enclavé le château. Du plus loin qu’on apercevait l’Empereur, on s’en détournait, ce qui ne faisait que redoubler le dépit et les soupçons, chez celui qui était l’objet de cette manifestation de sympathie à rebours.

Souvent il faisait poursuivre et interroger ceux qui avaient cherché à l’éviter. Tout homme qui avait un chien — ou un chapeau rond — était aussitôt appréhendé.

Un jour, Paul Ier rencontre dans les jardins un homme en chapeau rond, qui s’enfuit à son ap-

proche* Il se le fait amener et se trouve etL présence... de son horloger, qui venait remonter ses pendules ! Après l’avoir longuement sermonné sur l’indécence des chapeaux ronds, il demanda quelques épingles à son épouse et releva lui-même les ailes du petit chapeau, dont il fit une coiffure ridicule, qu’il replaça sur la tête de son possesseur.

Sur les ordres de l’autocrate, des policiers parcouraient les rues, arrachant aux passants leurs chapeaux ronds et mettant ces coiffures en pièces ; coupant les revers des fracs, des redingotes et des manteaux.

Les pantalons longs étaient rigoureusement bannis; les gilets de toute espèce étaient défendus et devaient être remplacés par des vestes allemandes; défendu également de porter des souliers à rubans et des brodequins, ou de grosses cravates, en s’entortillant lecou de mouchoirs; la tenue réglementaire était le tricorne, la coiffure « en arrière », avec poudre et tresse ou cadenette, les souliers à boucles, la culotte et le collet droit de deux pouces au moins de hauteur, et les parements de même couleur que le collet. Les tailleurs ne pouvaient faire d’uniformes sans en avoir délustré le drap; les contrevenants étaient mis aux arrêts.

On ne pouvait coiffer de bonnets, soit fourrés,

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soit ouatés, de soie, ou de toute autre étoffe, sans s’exposer à une contravention.

Il ne fallait paraître hors de chez soi qu’avec ’habit de son état, l’épée au côté et les décorations, si on en avait.

Ceux qui n’avaient pas les moyens de se plier à la mode imposée restaient chez eux; d’autres s’ingéniaient à des transformations de leurs vieux vêtements, et l’on vit « des fracs dont on avait ôté le collet rabattu, et sur lesquels on avait cousu des pattes de poches ; des pantalons, retroussés en dedans et assujettis au genou; des cheveux, coupés en rond, couverts de poudre, et auxquels on avait attaché une queue ».

Ceux qui avaient équipage ne sortaient qu’en voiture ; mais étaient-ils surpris en faute avec les règlements, ils n’en étaient que plus sévèrement punis. Tandis que les pénalités infligées aux piétons étaient ou la prison ou les arrêts, ceux qui étaient en voiture perdaient leur équipage, dont la police s’emparait : on prenait les chevaux pour l’artillerie, les domestiques, pour en faire des soldats; le tout sans préjudice de châtiments plus graves, comme le knout ou l’exil.

Ce que le nouveau tsar pardonnait moins encore qu’une infraction à ses ordonnances, c’était une offense à la majesté de sa personne. Il affectait de ne jamais prononcer de sentence de mort, mais

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F0ÜS dOÜRONNEâ

il n’hésitait pas à faire couper l’oreille ou arracher la langue à qui s’était permis de le railler.

Ses colères étaient redoutables; un colonel, qui lui avait mal présenté un régiment, l’avait mis hors de lui. Paul écumant de rage, levait déjà sa canne pour le frapper, quand retentit soudain le commandement : « Chargez à balles !

— Que signifie ! A balles, pourquoi cela ? »

Et l’officier, voyant la terreur qu’avait causée, chez le souverain, cette manœuvre, à laquelle il ne s’atteifdait pas, s’excusa en dbant que la langue lui avait fourché, et l’exercice se poursuivit, dès lors, paisiblement.

Certain jour, Paul Ier faisait mettre tous les officiers de son bataillon aux arrêts, parce qu’ils l’avaient salué de l’esponton en défilant; il les contraignit à défiler devant lui pendant huit jours, les renvoyant chaque fois au corps de garde après cette cérémonie, jusqu’à ce qu’ils l’eussent salué comme il le désirait.

Tandis qu’il faisait exercer son régiment de cuirassiers, le cheval d’un officier s'abattit. Fu« rieux, Paul accourt : « Relève-toi, misérable ! — Je ne puis, répond avec un soupir le cavalier désarçonné ; j’ai lajan.be cassée. » Paul lui crache dessus et se retire en jurant l.

Passant une fois, sans qu’on l’attendit, devant

l. Mémoires secrets de Masson , 162.

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un corps de garde, les soldats, qui ne l’ont point reconnu, ne bougent pas. Le tsar, revenant sur ses pas, réclame l’officier qui lui a manqué d’égards, le soufflette et, après l’avoir fait désarmer, le met aux arrêts.

Un autre jour, faisant sa ronde habituelle autour de sa résidence, il surprend une sentinelle endormie, auprès du pavillon occupé par l’impératrice. Il fait un signe et la bastonnade est infligée au malheureux soldat. Entendant ses cris, l’impératrice accourt, implore la grâce du coupable : « Gomment, s’écrie Paul, vous osez contrecarrer mes ordres ! Tout le monde doit m’obéir ici ; vous, plus que personne, devez donner l’exemple de la soumission. » Et, appelant son aide de camp, il lui ordonne de mettre l’impératrice aux arrêts. Gomme il hésite, l'empereur le menace de le rétrograder; alors l’officier s’incline et exécute la délicate mission dont il est chargé.

Une pédanterie minutieuse dans le maniement des armes, un souci de détails insignifiants à la parade journalière, absorbaient toute l’activité de ce puissant monarque. « Il déployait, nous dit le major Masson, une sagacité merveilleuse, en raisonnant sur le nombre de boutons d’un habit, sur la position du pouce en tenant le fusil, sur la forme d’un chapeau, sur la couleur d’une cocarde. »

Jusqu’à son avènement, la cocarde avait été blanche. Un matin, à une revue, en contemplant le front d’un régiment, il tombe subitement dans une profonde méditation. « Comment! se dit-il, ne s’est-on pas encore aperçu d’une chose qui pourtant crève les yeux ? La cocarde blanche se voit de loin sur le chapeau noir; il n’est pas de cible plus apparente pour l’adversaire ; qu’on la change sans tarder! » 11 la voulut d’abord verte, sur un chapeau bleu de ciel; mais il trouva plus sur, dans la suite, de consulter les règles du blason; il se fit donc apporter tous les ouvrages traitant de cette science complexe, et, ayant observé ([ue les armes de Russie sont « un aigle de sable en champ d’or », il décréta que la cocarde serait, définitivement noire, avec un liséré jaune; mais, au meme instant où il substituait la cocarde noire à la blanche, il donnait aux soldats des vestes et des culottes de cette dernière couleur, qui ressortaient d’autant mieux entre les guêtres noires et l’habit vert foncé.

Paul Ier était si fanatique de l’uniformité dans l’habillement et dans les exercices, qu’il alla jusqu’à vouloir mettre au pli... la nature elle-' même! L’anecdote est trop savoureuse, pour que nous la passions sous silence. C’est toujours aux Mémoires secrets qui nous ont fourni tant de curieuses particularités, que nous rempruntons,

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Remarquant, un jour de printemps, que « l’arc de Cupidon tendait et soulevait les chausses étroites de quelques-uns de ses soldats », Paul leur enjoignit à tous de le ranger sur la même •cuisse, comme ils portaient le fusil sur la même épaule. « On prendra sûrement ceci pour une plaisanterie polissonne, a le soin de nous dire celui qui narre l’historiette; mais l’un des officiers présents m’a assuré la chose et quiconque connaît un peu Paul, la croira aussi facilement que moi ! »

Paul I er se plaisait à collectionner des modèles d’armes et d’uniformes de toute espèce; celui qui pouvait donner cent roubles à un tailleur, pour avoir dans quelques heures un habit de la nouvelle coupe, et se présenter sous cet accoutrement à la revue du lendemain, était sûr d’obtenir "un avancement ou une décoration; il n’était moyen meilleur pour conquérir les bonnes grâces du maître.

Entre autres ordonnances bizarres que ce singulier monarque édicta, ligure celle qui prescrivait de ne plus atteler et harnacher les chevaux à la manière russe. Quinze jours étaient accordés pour se procurer des harnais à lallemande; après ce délai, il était enjoint à la police de couper les traits de tous les équipages qui se trouveraient attelés à l’ancien système,

Les selliers, profitant de l’aubaine, firent payer jusqu’à trois cents roubles un simple harnais pour deux chevaux; quant aux cochers, ils apportèrent d’autant moins d’empressement à se plier au règlement, que, pour se mettre à l’allemande, il leur fallait couper leur longue barbe et attacher une fausse queue à leurs cheveux coupés, ce qu’ils répugnaient à faire. Paul dut revenir de sa rigueur et changer son ordre en une invitation à se soumettre à son impérial caprice, si on tenait à ne pas le mécontenter.

Une ancienne étiquette exigeait que, lorsqu’on rencontrait l’empereur, sa femme ou son fils, si on était en voiture ou à cheval, on en descendit, et qu’on se prosternât dans la neige ou dans la boue. Pierre le Grand faisait donner des coups de bâton à ceux qui accomplissaient cet acte de servilité. Catherine avait aboli cet usage, que Paul Ier s'empressa de rétablir. Par un règlement en date du 6 janvier 1800, il fut ordonné aux hommes de descendre de voiture; aux dames, de rester debout devant la portière. Pour une contravention à cette ordonnance, une d’elles fut conduite au corps de garde. Au bout de quelques jours, il fut représenté à l’Empereur que cette dame était debout dans sa voiture, lors de sa rencontre avec Sa Majesté, mais qu’étant bossue et contre-

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faite, elle ne paraissait pas plus haute, qu’une autre ne l’eût été assise. Elle fut, après ces explications, mise en liberté.

Pendant les tournées de Paul dans la ville, son escorte n’était occupée qu’à donner la chasse à ceux qui ne s’arrêtaient pas assez vite, ou qui ne se dépouillaient pas assez rapidement de leurs pelisses ou de leurs manteaux ; les femmes qui étaient vues portant des redingotes bleues, avec collets rouges et jupons blancs, étaient appréhendées, comme arborant des couleurs séditieuses.

Quiconque mettait des pots de fleurs à ses fenôtres, au lieu de les avoir dans l’intérieur des embrasures, ou derrière des grilles, encourait une pénalité.

L’étiquette n’était pas moins rigoureuse dans l’intérieur du palais. Malheur à qui, étant admis à baiser la main rêche de Paul, ne faisait pas résonner le plancher, en le frappant du genou, avec la même force qu’un soldat, en le frappant avec la crosse de son fusil. 11 fallait aussi que « le suçon des lèvres sur la main se fit entendre, pour certifier le baiser comme la génuflexion ». Le chambellan de l’empereur fut envoyé aux arrêts, pour avoir fait la révérence et baisé la main du souverain trop négligemment.

Dans les bals de la cour, les danseurs devaient faire toutes sortes de contorsions, pour ne pas

cesser, en dansant, de faire front à Sa Majesté moscovite. Il était interdit de valser, comme il était défendu d’avoir les cheveux tombant sur le front. Sa Majesté Impériale ayant remarqué que les militaires et les dames de la Cour ne se tenaient pas avec la décence convenable, se vit dans l’obligation d'interdire l’entrée du théâtre et de l’église à la plupart d’entre elles et à la garnison de Gatchina, à l’exception du très petit nombre de favorisés, qu’il daignait admettre à contempler ses augustes traits.

Paul Ier avait des caprices soudains et inexplicables. Un jour qu’après son dîner, qui avait lieu à une heure après midi, il se promenait, il entendit sonnèr une cloche, qui n’était pas celle d’une église. Il s’informe : on lui dit que c’est la cloche du dîner de la baronne Strogonoff. L’empereur est pris brusquement d’une rage folle, furieux d’apprendre qu’un de ses sujets dinait à une heure différente de celle dont il avait fait choix. Incontinent, il lui dépêcha un officier de police, pour lui enjoindre de prendre son repas désormais à une heure.

Une autre fois, ayant remarqué dans la suite de sa belle-fille, la grande-duchesse Elisabeth, une très jolie personne, il voulut que l’on inscrivit, dans le rapport, un remerciement au grand-duc

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Alexandre, de ce que sa femme avait à son service une si belle dame d’honneur.

Il eut peu de passions dans sa vie; on ne lui en a connu qu’une de sérieuse, celle qu’il éprouva pour Anne Lapoukhine. Cette passion se traduisit par les manifestations les plus déplacées. Mlle Lapoukhine ayant témoigné sa préférence pour la couleur cramoisie, le cramoisi devint, par ordre de l’Empereur, la couleur de toute la Cour; un autre jour, .il faisait écrire le nom d’Anna sur le drapeau du régiment des gardes, parce qu'il avait découvert que Anne signifiait « grâce divine ! » Mais ces passe-temps amoureux ne l’occupèrent qu’incidemment; ils ne parvinrent pas à le distraire de sa manie des minuties, et de sa préoccupation de ne rien laisser subsister de ce que ses prédécesseurs, et sa mère principalement, avaient eu tant de mal à instaurer dans un pays encore livré à la barbarie.

II n’est point de détails infimes où cet empereur « microphile » ne soit descendu, soit pour imiter les Allemands qu’il admirait, soit en haine de la mémoire de sa mère.

C’est ce sentiment qui lui dicta la suppression des ordres de Saint-Georges et de Vladimir. Les personnes qui avaient étéattachées à Catherine II portaient des bagues, ou la date de sa. mort était

émaillée; Paul Ier exigea -qu'elles les remplaçassent par clés anneaux où étaient gravés ces mots : Paul me console !

Il fut enjoint aux marchands d’effacer de leurs écriteaux le mot français magasin et d’y substituer le mot russe lawka (boutique), sous prétexte que l’empereur seul pouvait avoir des magasins de bois, de farine, de blé, etc.; mais qu'un marchand ne devait pas s’élever au-dessus de son état, et devait rester dans sa boutique.

11 fut ordonné à tous les artisans, à quelque industrie qu’ils appartinssent, de tenir rigoureusement parole et cle livrer leur ouvrage au temps fixé, afin d’éviter les plaintes. Défense, d’autre part, fut faite à l’Académie de se servir du terme de révolution , en parlant du cours des astres ; tandis qu’il était enjoint aux comédiens d’employer le mot de permission , au lieu de celui de liberté, qu’ils mettaient sur leurs affiches. Les termes de club, citoyen, patrie, furent impitoyablement proscrits.

Un autre ukase, rempli d’invectives contre la France et contre les puissances qui entretenaient des rapports avec elle, interdit la lecture de tous les papiers français; aucune gazette ne pouvait aborder en Russie, sans avoir été examinée et timbrée par un comité de censure. Catherine était plus libérale, qui, lisant dans un journal un ar-

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ticle où on la qualifiait de « Messaline du Nord », laissa circuler la feuille en disant : «Puisque cela ne regarde que moi, qu on la distribue ! » Un autre fait qui prouve la large tolérance de Catherine II : un frère de Marat, le célèbre démagogue, était, à Pétersbourg, gouverneur, ou précepteur, des fils d'un chambellan.' Il ne cachait pas ses sentiments républicains et ne se gênait guère, même devant les dignitaires de la Cour, pour exprimer librement ses opinions; ce ne fut qu’à l’époque de la mort de Louis XVI, que Marat jugea prudent d’abandonner ce nom, que son frère avait rendu tristement fameux, et de le troquer pour celui de M. de Boudry, lieu de sa naissance, situé dans le comté de Neuchâtel.

A la nouvelle de l’exécution du roi de France, Catherine, saisie d’épouvante, avait cru devoir prendre, contre les Français séjournant en Russie, des mesures de sûreté ; il leur fut ordonné de prêter serment de fidélité à Louis XVII et à la religion catholique et romaine, et de jurer haine et exécration aux principes professés dans leur pays; en cas de refus, ils devaient y rentrer dans la huitaine. Mais l’ukase était d’une rédaction si ambiguë, qu’il était applicable non seulement aux personnes nées en France, mais à tous ceux qui avaient leur passeport écrit dans notre langue,

de façon qu’un Belge, un Piémontais, un Milanais, se trouvaient obligés de prêter hommage au roi de France !

Paul alla plus loin : il ordonna que tous les étrangers 1 qui se trouvaient en Russie eussent à professer la religion dans laquelle ils étaient nés; devant chaque confessionnal fut préparée une boîte, où le pénitent était tenu de jeter une carte portant son nom, sa profession et sa de-

1. Paul I*r ne traitait pas mieux les étrangers que ses propres sujets. Un soir, en causant avec le général Dumouriez, arrivé depuis peu en Russie, et à qui il avait jusqu’alors prodigué beaucoup d’égards, il lui demanda ce qu’il avait fait dans la journée : « J’ai fait des visites à vos grands seigneurs », répondit le général. « Comment, grands seigneurs ! s'écria Paul; sachez, monsieur, qu’il n’y a pas de grand seigneur chez moi que celui à qui je parle, et cela seulement pendant que je lui parle. » Dumouriez ne put que baisser la tête et se taire. Paul Ior n’avait que mépris pour ceux qui n’étaient pas des compatriotes, les Allemands excepté, toutefois; par contre, il exprimait tout haut son dédain pour les Anglais, qu’il ne pouvait sentir. Un jour que l’empereur s’entretenait avec l’amiral Tchitchagoff, il lui dit brusquement : « Les Anglais veulent me faire la guerre, et c’est leur ministre Pitt qui va la diriger. Mais vous savez que Pitt est un ivrogne, n’est-ce pas ? » L’amiral répondit qu’il ne croyait pas qu’il passât pour tel, du moins dans son pays, mais qu’il avait bien entendu dire qu’il buvait une bouteille de Porto à son dîner. « Eh bien ! reprit le tzar, il boit une bouteille de Porto, et moi je ne bois qu'un doigt de Malaga, et cela par régime et parce que mon estomac l’exige, et cet homme veut se mesurer avec moi ! » L’entretien en resta là.

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meure; ces cartes étaient portées, chaque soir, à l'empereur; le confessé recevait alors un billet d’absolution, qui lui servait de sauf-conduit et qu'il produisait à la police en toute occasion. On avertissait charitablement les malades qu’ils pouvaient exiger que le confesseur vînt chez eux, et les pauvres, qu’on leur porterait à domicile le bon Di eu gratis.

Les émigrés, relativement nombreux en Russie et qui passaient pour des libertins, au sens où on entendait le mot au dix-septième siècle, et que plus tard on nomma des esprits forts, puis des libres penseurs, les émigrés, disons-nous, furent tenus d’aller à la messe en parade, deux à- deux, passant entre des haies de soldats russes.

Les catholiques riches trouvèrent bientôt le moyen d’obtenir des billets de confession sans s’être confessés : il suffisait d’y mettre le prix. Le tarif fut, d’abord, de cinquante roubles ; il s’abaissa bientôt à vingt-cinq, puis à dix, et finalement, les prêtres se chargèrent, par-dessus le marché, de jeter eux-mêmes la carte dans la boite disposée ad hoc.

En sa qualité de patriarche orthodoxe de l’Église russo-grecque, Paul ne pouvait assister à une cérémonie catholique; aussi, quand on célébra l’office en l'honneur de son beau-père, qui appartenait à cette religion, il resta en dehors du sanc-

tuaire; par contre, ii se chargea d’assurer luimême le service d’ordre.

Il faisait grand froid ; son cheval piaffait d’impatience, caracolait en tous sens. Tout à coup, l’animal , prenant le mors aux dents, se mit à galoper dans la rue, passant et repassant devant les troupes et une grande foule de peuple, que le manège de lempereur ne parvenait qu'à grossir. Dès que Paul arrivait d’un côté, tout le monde se découvrait et s’inclinait; aussitôt qu’il s’éloignait, on remettait son chapeau, se croyant hors de sa vue, et la température étant des plus rigoureuses.

Mais voici que le monarque s’aperçut du manège. Y voyant une marque d’impolitesse à son endroit, il fondit sur le groupe de ceux qu’il considérait comme des rebelles, les fit cerner par les troupes et envoya aux maisons de force une cinquantaine de ces manifestants muets. « Ceux qui n’étaient pas nobles furent fouettés pendant trois jours consécutifs; les nobles dégradés; et les officiers, faits soldats. »

Quelque temps après, Paul faisait inhumer dans l’église autour de laquelle avait eu lieu l'incident que nous venons de rapporter, le corps du roi de Pologne. Il tint à examiner en personne le catafalque, à surveiller les préparatifs de la pompe funèbre. Un tapissier, occupé de la décoration des voûtes, était en haut d’une échelle, en veste et

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pantalon, pour travailler plus commodément. Paul, apprenant que c’était un Français, lui ordonna de descendre et lui fit donner, sans autre forme de procès, la bastonnade au milieu du sanctuaire.

Par moments, il était hautain jusqu’à l’extravagance, impérieux jusqu’à la déraison.

A dix ans, il s’emportait contre son valet de chambre, parce qu’il hésitait à lui laisser endosser une veste usagée, qu’il l’avait chargé de mettre au rebut. A trente ans, il vitupérait contre son cocher, parce qu’il faisait des difficultés pour s’engager dans un chemin trop étroit. Celui-ci tardant à obéir, Paul prit à partie l’écuyer : « Tu es un gueux comme lui; qu’il me renverse, qu’il me casse le cou, mais qu’il m’obéisse et qu’il tourne, lorsque je l’ordonne! » Le cocher parvint à tourner; mais il n’en fut pas moins rossé. Dans une autre circonstance, l’autocrate eut une fantaisie plus cruelle. Au cours d’une promenade, son cheval broncha : il ordonna à son écuyer de le laisser mourir de faim ! Le huitième jour, quand on vint lui annoncer que la bête était morte, il se contenta de dire : C'est bon ! sans un mot de plus. Plus tard, un autre de ses chevaux l’ayant quelque peu secoué, il descendit de sa monture, fit tenir, à l’endroit même où il se trouvait, une sorte de conseil par ses écuyers, et le cheval fut condam-

né à recevoir cinquante coups de gaule ! Paul les fit donner en présence de tout le peuple et ne laissa à personne le soin de les compter.

Enfant, il prenait offense des applaudissements qui éclataient au théâtre, sans qu’il en eût donné le signal; adolescent, il prit l’habitude de tenir la tête haute et de répondre aux révérences sans faire la moindre inclinaison, et en regardant fixement le personnage qui lui était présenté h

Le personnage chargé de son éducation nous le montre appliqué à compter les bougies qui éclairaient sa chambre à coucher, et à en régler le nombre d’un jour à l’autre ; réservant, pour l’officier de bouche, un des biscuits qui lui étaient servis pour son déjeuner, et choisissant toujours le plus petit ; encore était-ce faveur insigne pour celui qui en était l’objet !

Il tenait constamment en haleine ceux qui étaient attachés à son service ; exigeant, par exemple, que les nuits d’hiver, une température égale, de 14 degrés, fut maintenue dans sa chambre à coucher, l’appareil qui servait à la chauffer restant froid! Au moment de gagner le lit, il consultait le thermomètre et vérifiait le

1, Souvenirs de Thièbaulé III, 23,

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poêle : on se tirait d’affaire, en frottant, au préalable, les carreaux de faïence avec de la glace1.

Nous pourrions multiplier les faits de ce genre ; n’en avons-nous pas dit assez pour permettre de se faire une opinion sur l’homme, sur le souverain qui s’est donné en spectacle à son peuple sous un jour aussi singulier? Nous n’avons, cependant, qu’esquissé la silhouette et nous aurions donné une idée incomplète du personnage, si nous nous bornions à ce croquis.

Paul Ier apparaît, jusqu’ici, comme un maniaque impulsif, un être bizarre, déséquilibré ; ne fut-il que cela ? Une irritabilité excessive, un autoritarisme impérieux, un besoin d’activité incessante, la passion des innovations, entremêlés d'accès de générosité, d’amabilité, de bienveillance, lui composent une physionomie assez disparate.

« Le propre de son caractère, a dit de lui un gentilhomme français qui avait vécu à sa Cour, est de n’en avoir point. » C’était un « aboulique », chez lequel les voûtions étaient remplacées par des impulsions. Le philosophe Pvibot l’eût certainement classé dans sa catégorie des « malades de la volonté ». « Toujours, nous dit un de ses biographes, il se trouve sous l’influence de quelque autre volonté suppléant la sienne, Il s’aper^

1, Archives russes , 1878, I, 302,

çoitde la sujétion, s’en irrite ; mais, incapable de résistance, il n’a d’autre ressource que la fuite : de là, les changements incessants de personnel dans son entourage, amis, serviteurs, collaborateurs h »

Gomme tous les faibles, la violence lui donnait l’illusion de la force.

A dire vrai, ces explosions de fureur, il lui était impossible de les contenir; elles étaient inhérentes à son tempérament. Ses gestes, comme ses paroles, échappaient, à certaines heures, à son contrôle, ainsi que communément on l’observe chez les « comitiaux » ; car, comitial, il l’était indéniablement, comme le fut son ancêtre, Pierre le Grand, comme l’a été son père, Pierre III, si tant est qu’il soit besoin d’invoquer l’hérédité en pareille matière.

L’acuité de ses crises était telle, qu’il en avait la physionomie tout altérée. Quelqu’un qui l’a observé, dans un de ces moments où le « mal sacré » l’étreignit, ne nous cache pas ses impressions : « Il pâlit, les traits de sa figure se contractent, au point de le rendre méconnaissable. »

Un autre témoin nous donne ce détail, que « ses cheveux se dressaient sur la tête » ; enfin, un troisième, que « ses traits prenaient un aspect repoussant. »

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