K. Wauszewski, le Fils de la grande Catherine
ÜN EPILEPTIQUE COURONNE
Si, dans l’intervalle des crises, on essayait de le raisonner : « impossible, répondait-il, de me retenir » ; et cependant, il laissait échapper, non sans mélancolie, cet aveu : qu’il n’avait point le cœur aussi dur que bien du monde se le figurait.
Il regrettait le mal qu’il avait fait, ses repentirs n’étaient ni fréquents, ni prolongés.
Sôn orgueil incommensurable, le sentiment de son moi dominateur1, la cés cuite, pour tout dire, le saisissait à nouveau et l’entraînait, comme une sorte de vertige, aux pires violences.
Si nous en devons croire le comte Woronzow,
« ces violences sont allées toujours croissant et en sont venues au point d’aliéner son esprit; car il est certain, dit le noble mémorialiste, que, dans les derniers huit à dix mois, il était dans une démence visible. Le défi fait par lui à plusieurs souverains d’un combat en champ clos, publié par son ordre dans les gazettes, et plusieurs autres
1. « Simple particulier, Paul eût tenu sans doute dans le monde une place honorable. Prétendant, réformateur et plus tard maître absolu d’un grand empire, en forçant ses qualités naturelles ou acquises, il devait en tendre le ressort jusqu’à le briser... Dans d’autres circonstances, le caractère du malheureux prince eût été simplement difficile; les contrariétés d’une situation anormale, d’abord, l’épreuve, ensuite, d’une toute-puissance exorbitante, conspirèrent à le rendre monstrueux. » (W.)
traits prouvent incontestablement que son esprit était dérangé. »
Déjà, en 1801, quand il méditait son projet d’invasion dans l’Inde, d’aulant plus hasardeux qu’il était très incomplètement mûri, et q ue les moyens d’exécution faisaient totalement défaut, Paul Ier n’était plus dans un équilibre normal. Un peu plus lard, obéissant à des suggestions qui lui venaient de Prusse, le tzar n’avait rien moins que conçu de partager le monde, envoyant un ultimatum au cabinet de Berlin, comme à celui de Paris, qu’il sommait de se prononcer sur l’heure. N’ayant pas réussi dans son entreprise, il eut l’idée fantastique, insensée, de provoquer Bonaparte en combat singulier, après avoir manifestement recherché son alliance ; il avait choisi le lieu de la rencontre, désigné ses témoins. L’affaire en resta naturellement là. C’est alors qu’il aurait projeté d’adresser un semblable cartel à ses alliés de la veille, à tous les souverains d’Europe et à leurs ministres. Était-ce simple boutade ? Avait-il sérieusement l’intention de donner corps à sa chimère ? Nous devons reconnaître que les avis exprimés à ce sujet sont contradictoires.
Si nous nous en rapportons au major Masson, dont les Mémoires nous ont été d’un si précieux secours, un jour, Paul Ier, s’exprimant, selon son
UN ÉPILEPTIQUE COURONNE
habitude, avec beaucoup d’amertume sur les coalisés, finit par dire qu’ils ne méritaient pas que l’on fit la guerre pour eux; qu’ils devraient, au lieu d’un congrès, convoquer un tournoi, pour y vider leur querelle en champ clos; que ceux qui n’auraient pas le courage de se battre eux-mêmes, pourraient envoyer à leur place les ministres qui les avaient si bien servis. Paul poussa la plaisanterie jusqu’à désigner chaque combattant, en opposant roi à roi et ministre à ministre. Le ministre de Danemark rendit compte à sa Cour, de ces propos de l’empereur, en y mêlant quelques railleries piquantes; sa lettre fut interceptée, et Paul, furieux d’être découvert, lui ordonna de quitter Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. «Voilà, conclut le narrateur, la véritable clef de ces bruits, dont les papiers allemands furent pleins. Ils parlèrent de ces plaisanteries de Paul comme d’un projet sérieux, qu’il avait formé, de publier un tournoi et des joutes, où il inviterait toutes les puissances à se rendre, soit les princes, soit leurs champions, pour se livrer un combat et décider en champ clos. »
Qu’il ait seulement imaginé la chose, c’est déjà trop ; mais, de lui avoir donné une publicité inopportune, en sacrifiant l’envoyé danois qui s’était permis de la tourner en plaisanterie, cela certainement accuse un trouble, au moins momentané,
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de la raison. Ce défi à l’opinion ressemble trop à un défi au bon sens.
Catherine, qui connaissait, mieux que quiconque, ce fils qui lui ressemblait si peu, ne s’y était pas méprise : « Que pensez-vous de ce fou-là, disait-elle à un de ses familiers, dans une échappée de confidence ; que deviendra la Russie, s’il règne un jour ? C’est cette idée qui me tourmente... »
Elle ne fut pas seule à s’apercevoir que le tzar avait d’étranges lubies ; d’un bout à l’autre de l’Europe, c’était un leit-motiv : « L’empereur est littéralement fou », écrivait l’ambassadeur anglais en Russie, qui se disposait à quitter son poste. Un autre diplomate s’exprimait de la même façon, dans une lettre destinée à être brûlée, et qu’on ne conserva, sur cette recommandation, qu’avec plus de soin: « Je vous prie, monsieur, écrivait-il, de bien faire attention à ceci : l’empereur est fou !... » Le propre médecin de Paul, Rogerson, porte un diagnostic analogue.
Un officier avait poussé l’audace jusqu’à dire qu’ « il lui était indifférent d’être insulté par un homme (il entendait parler de l’Empereur) notoirement privé de raison ». Jusqu’à Mme Vigée-Lebrun1, l’artiste qui n’avait eu pourtant qu’à se