Souvenirs, III
UN ÉPILEPTIQUE COURONNÉ 344
louer des procédés de son impérial modèle, et qui, pourtant, ne manque pas de signaler « les caprices de fou tout-puissant qu’il donnait en spectacle ».
Mais il y a des degrés dans la démence, et aussi des catégories. L’indice proportionnel du désordre mental n’est pas toujours commode à fixer; l’origine n’est pas moins malaisée à établir.
Sans doute Paul avait de qui tenir ; et, serait-il démontré qu’il n’est pas le fils de Pierre III, on ne saurait oublier que le frère de Pierre le Grand, Ivan, était atteint d’imbécillité congénitale; que son fils, Alexis, était un être dénué d’intelligence; que son petit-fils, Pierre II, fut un névrosé, à penchants érotiques; que sa fille, Élisabeth, se montra mystique et sensuelle jusqu’au dévergondage ; du côté même de Catherine, sans rappeler la nymphomanie de celle-ci, n’a-t-on pas découvert, dans la lignée holsteinoise, au moins trois cas d’égarement d’esprit ?
Mais n’insistons pas plus qu'il ne convient sur le facteur héréditaire, qui a perdu beaucoup de son importance en pathologie et voyons le sujet en dehors de ses contingences.
Des actes de folie bien caractérisée ont-ils été relevés à l’actif de Paul Ier ? Des traits de bizarrerie, de Pinégalité d’humeur, un manque de logique, une absence de suite dans les idées, des
impulsions et des instincts qu’on ne peut maîtriser, tels sont surtout les symptômes qu’on a constatés chez ce souverain : à nous en tenir ià, nous y verrions plutôt de la dégénérescence que de la folie.
C’est, évidemment, un terme vague, celui de « dégénéré » ; mais le syndrome qu’il traduit est-il de contours plus précis ? Sans doute retrouvons-nous, chez Paul, les stigmates même de la dégénérescence : front bas et fuyant, prognathisme des plus accusés, calvitie et rides précoces, etc. ? Mais il a eu des hallucinations, des obsessions, des phobies ; la dégénérescence suffit-elle à les justifier? En réalité, on doit se garder de trop systématiser, surtout en matière de déviation mentale.
Chez Paul Ier, s’accusent et les tares accumulées de ses générateurs et, surtout, l’influence du milieu et de l’époque à laquelle il a vécu et exercé le pouvoir suprême.
D’autres l’ont exercé, sans en abuser pareillement ; si Paul en a eu, à un degré plus accentué, le cerveau troublé, ne serait-ce pas qu’il a participé à la névrose qui s’était alors emparée de toutes les nations européennes, qu’il fut saisi de cette folie de réformes dont le mot d’ordre était parti de France? Individuellement médiocre, n’aurait-il pas été victime d’une épidémie de névropathie, dont de beaucoup mieux équilibrés que lui subirent les atteintes ?
UN ÉPILEPTIQUE COURONNE
« Ni Holstein, ni Romanoff, peut-être ; mais, à coup sûr, fils authentique de cette Révolution, qu’il faisait profession de détester et de combattre. » L’hypothèse est, pour le moins, ingénieuse; nous n’irons pas, cependant, jusqu’à nous y rallier sans réserves ; et, pour notre part, nous préférons voir, en Paul Ier, une victime de ses tares ancestrales et de la situation où le sort le plaça, que de la « diathèse, politique et morale », dont nous sommes loin, cependant, de méconnaître l’existence et l’influence, puisque nous fûmes des premiers à étudier cette vésanie collective, sous le nom de « névrose révolutionnaire ».
LA MORT DE PAUL Ier
L’attentat qui amis fin aux jours du tzar Paul Ier était-il un crime nécessaire, comme d’aucuns ont essayé de l’accréditer; fut-il un bienfait de la Providence, qui aurait ainsi préservé la Piussie d’une ruine totale et d’un retour vers l’ignorance et la barbarie ? Telle fut, du moins, la thèse des assassins.
L’un de ceux qui ont joué dans le drame un rôle capital, a rédigé, pour s’en disculper, un plaidoyer trop intéressé pour ne pas être suspect.
A entendre le comte Pahlen, dans les derniers temps de son règne, la démence de l’empereur allait toujours crescendo ; elle aurait fini par devenir bientôt sanguinaire ; elle l’était même déjà. « Bientôt les échafauds eussent été dressés partout et la Sibérie peuplée de malheureux. »
Le comte Pahlen, alors gouverneur de Saint- Pétersbourg, a été, dans cette sombre tragédie, un acteur de premier plan. (Test lui qui eut l’au-
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dace de répondre à l'empereur, qui lui demandait s’il était au courant du complot ourdi contre lui : « Sire, il faut croire ce qu’on vous a dit ; la conjuration existe et, si j’en fais partie, c’est pour mieux en connaître la trame. » Après cette réponse, le tzar se montra complètement rassuré.
Cependant, les conjurés poursuivaient leurs desseins. Tous d’accord sur le but à atteindre, ils n’hésitaient que sur les moyens à employer. Les circonstances seules les contraignirent à recourir à la violence.
Entendant du bruit, le tsar voulut quitter sa
chambre par une trappe, ouvrant un passage sur *
l’appartement de l’Impératrice. Le ressort résista, et l’infortuné monarque se réfugia, non pas, comme on l’a écrit, dans un cabinet d’aisances, mais derrière un écran, dissimulant le fover d’une cheminée1.
Comme le lit était encore chaud, on crut l’Empereur disparu par la trappe ; la horde allait se retirer, quand l’un de ceux qui en faisaient partie aperçut le tzar qui, à genoux, suppliait qu’on lui laissât la vie, promettant de finir ses jours dans un cloître. Il y eut un moment d’hésitation; c’est alors que l’un des conspirateurs ayant poussé Paul Ier du pied, un autre lui passa autour du cou