‹ Fous couronnésChapitre 30 sur 39 · Souvenirs du chevalier de Cussy , III · texte numérisé non relu

Souvenirs du chevalier de Cussy , III

une écharpe, dont plusieurs mains saisirent les bouts, déterminant ainsi la mort par strangulation . La Gazette officielle annonça le lendemain, que le tsar avait été frappé subitement d’apoplexie, — comme Pierre III.

Dans la mêlée, Pinfortuné souverain avait reçu un coup de poing dans la figure ; comme celui qui le lui avait administré tenait à la main une tabatière d’or, un des coins aigus de cette tabatière blessa légèrement l’empereur sur l’œil gauche. Quand le chirurgien prépara l’exposition du corps du défunt, conformément à l’usage suivi en Russie, la cicatrice fut cachée, dit-on, par un vernis1 : on avait peint et vernissé le visage du mort, comme celui d’une poupée, et coiffé sa tête d’un chapeau, qui dissimulait les plaies et les blessures 2.

Quelle part prit le grand-duc Alexandre au

drame qui coûta la vie à son père? Etait-il au courant du complot tramé contre lui et l’a-t-il laissé se perpétrer? En a-t-il été l’âme agissante?

Il semble bien qu’il ait été dans la confidence

1. La mort de Paul ter (d’après les Mémoires inédits , de Langeron) ; publié dans la Revue britannique, juillet 1895, par le vicomte de Grouchy.

2. La mort de l’empereur Paul Ier, par Costa de Beauregard [Revue d'histoire diplomatique, 10° année, 1896, n° 3); cf. l’étude de M. Lacour-Gayet, dans la Revue des études historiques, marsavril 1913; Revue Bleue, janvier 1902; Petit Temps, 27 juin 1906.

LA. MORT DK PAUL Ier

de Pacte qui se préparait et qu’il ne tenta rien pour empêcher sa réalisation ; mais c’est une question que nous ne chercherons pas à élucider, voulant rester confiné dans le domaine qui nous est familier et où nous redoutons moins les faux pas.

Le grand-duc, initié par Paul Ier aux affaires de

l’Etat, avait été, par cela même, à portée d’entendre les plaintes générales, connaissait les griefs de son peuple contre l’administration de son père. Bien qu’il témoignât, à l’égard de celuici, d’un éloignement qui avait fini par se muer en une antipathie résolue, il répugnait à un crime ; ce ne fut que lorsqu’on le mit en demeure de choisir entre l’abdication de son père et sa propre arrestation, dont l’ordre était déjà signé, qu’Âlexandre consentit à ne pas contrarier les conspirateurs, sur l’assurance qui lui fut été donnée qu’on respecterait la vie de l’auteur de ses jours. Quand on lui apprit la mort de Paul Ier, il accepta, sans protestation, une situation dont il était le principal bénéficiaire ; et, soit timidité, soit manque d’expérience, il se garda de demander compte aux conjurés d’avoir dépassé ses instructions.

D'ALEXANDRE 1er A NICOLAS II

Du long règne d’Alexandre Ier, nous ne retiendrons, comme intéressant la psychologie morbide, que ses rêveries d’illuminisme, cette incurable mélancolie qu’il promena dans les vastes et interminables steppes de son immense empire.

Sa mort, survenue le 25 novembre 1825, donna lieu aux bruits les plus extraordinaires : n’alla-t-on pas jusqu’à prétendre que ce n’est pas Alexandre qui aurait succombé à Taganrog, mais bien un soldat, le portrait vivant de l’Empereur? C’est cet obscur personnage, qui aurait été transporté à Pétersbourg en grande pompe et y reposerait sous une épitaphe mensongère, tandis qu’Alexandre s’évadait discrètement, pour reparaître douze ans plus tard, sous les traits et le déguisement d’un ermite ! Fable invraisemblable autant qu absurde, et que dément formellement le journal où l’impératrice a consigné, avec une extrême précision de détails, les phases de la maladie de son

Le docteur Wylie (Collection de l’auteur).

D5ALEXANDRE Ier A NICOLAS II

défunt époux et les rapports officiels du médecin traitant, le docteur Wylie.

Quel interet commun pouvaient avoir la tsarine, le praticien et les trois aides de camp, à se rendre complices d une aussi lourde mystification ? Gomment admettre que, de toute la domesticité du palais, nul n’ait trahi un secret, qui aurait fatalement, un jour ou l’autre, transpiré ? Peut-on raisonnablement prétendre que deux domestiques de confiance aient pu se trouver, pour aller prendre à l’hôpital, et transporter dans la résidence impériale, puis dans la couche môme de l’Empereur, un soldat moribond ! Et cela, sans que personne, dans l’entourage immédiat du monarque, se fût aperçu de la substitution.

Que prouverait, au surplus, la ressemblance de l’ermite avec feu Alexandre Ier? Cette ressemblance pouvait paraître assez sensible, si l’on comparait les portraits des deux personnages ; mais, comme les deux portraits avaient été faits, l’un et l’autre, de mémoire, nous en tombons d’accord avec l'un de ceux qui ont étudié avant nous ce problème G l’argument est loin d’être décisif.

La vérité est qu’ Alexandre 1er a succombé à une affection banale : un refroidissement, lisez

1. G. Labàdie-Lagrave ( Figaro , 28 décembre 1912, d’après un article de la Contemporary Review).

Ëoui JFOÜS CiOÜftONNES

pneumonie ou fluxion de poitrine , pour laquelle ou proposa la saignée, que le malade aurait énergiquement refusée.

D’autres ont expliqué sa mort d’une différente façon. La santé du tzar s’étant améliorée dans

les derniers temps de sa vie, il avait renoncé à la flanelle et supprimé un vésicatoire qu’il portait depuis plusieurs années. Un général en fit l’observation au chevalier de Cussy : « L’Empereur, dit-il, est sujet à des érésipèles (sic), contre le retour desquels il a dû, depuis longtemps, adopter des précautions, que je lui vois, avec un grand chagrin, abandonner. Que l’Empereur, qui, dit-on, fait là-bas et assez fréquemment des parties sur l’eau, soit saisi par un refroidissement, ses maux anciens reparaîtront et, ne trouvant plus les précautions qui les combattaient, ils pourront devenir fort dangereux pour sa vie. »

Un médecin français, établi à Taganrog, et qui avait suivi, heure par heure, le progrès du mal qui a enlevé le tzar, n’hésite pas à affirmer que l’empereur est mort d’une mort naturelle1. Faute de pièces médicales, ne poursuivons pas d’impossibles précisions. Ceux qui ont parlé de diabète, d’albuminurie2, ont hasardé de pures conjectures.

1. Souvenirs du chevalier de Cussy, t. II; Paris, Plon, 1909.

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