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I. Lorédan Larchey, Gens Singuliers ; Paris

reur, il saisit le délateur au collet, en le frottant rudement contre un mur.

Au cours d’une de ses tournées d’inspection, ayant trouvé un pont mal entretenu, il s’en prit à son lieutenant-général de police et lui caressa l’échine de sa canne.

Mais il ne s’en prenait pas qu’aux individus, il frappait en masse, quand les circonstances le commandaient. Lorsqu’il se trouva entouré des Strélitz, réunis pour l’assassiner, il distribua des bourrades à tort et à travers, sans oublier d’en réserver une bonne part pour le capitaine de sa garde, venu trop tard pour le dégager.

Il aimait à s’assurer par lui-même du fonctionnement des rouages de son vaste empire. Les sénateurs avaient reçu l’ordre de se réunir tous les jours et la séance devait commencer dès huit heures du matin. Un jour, Pierre surgit à 1 improviste et ne trouve personne en séance ; comme le souverain ne leur faisait jamais l’honneur de leur rendre visite, les sénateurs n’avaient pas cru bon, ce jour-là, de rien changer à leurs habitudes et ils étaient restés tranquillement chez eux, à dormir la grasse matinée. Le tsar, souffrant d’attendre, envoie prendre les pères conscrits à leur domicile respectif et, se tenant sur le seuil du lieu des séances, administre à chaque nou vel entrant un bon coup de sa Dubiria :

Mencüikoff, favori de Pierre I" (Collection de l’auteur.)

FOUS COL'HONNES:

PIERRE LE GRAND <*9

c'était un gros jonc à pomme d'ivoire, qui, manœuvré par un géant de six pieds trois pouces, comme l’était Pierre le Grand, était sensible aux épaules qui le recevaient. Un sénateur, âgé et infirme, prévenu par les sentinelles, implora son pardon : « Si tu me frappes comme les autres, Père, s’écria-t-il sur un ton suppliant, je suis perdu! » L’histoire ne dit pas s’il fut épargné.

Ni la situation, ni le rang ne mettaient à l’abri du gourdin impérial. Un ambassadeur à la Cour de Perse en fit la dure expérience, encore pour une faute qu’il n'avait pas commise. « Très fâché, lui dit le tsar, une fois l’erreur reconnue, de vous avoir infligé cette correction ; mais il vous arrivera bien de la mériter et, ce jour-là, faites-moi souvenir que vous avez du crédit. »

Dans son journal, à la date de mai 1721, le ministre saxon Lefort consigne que le tsar « devient de jour en jour plus insupportable ; bien heureux celui qui n’est pas obligé d’être autour de lui ».

Au cours d’un banquet, Pierre s’emporte contre le généralissime ; avec son épée nue, il frappe la table, en s’écriant : « Je couperai ainsi en morceaux ton régiment tout entier et je te ferai tirer la peau par-dessus les oreilles ! » Deux convives ayant essayé d’intervenir, il se jette sur eux ; l’un

a les doigts de la main à moitié coupés; l’autre reçoit plusieurs blessures à la tête b

A. quelque temps de là, soupant chez un colonel, il piétine le ministre saxon; et son propre favori, Menchikoff, s’étant avisé de danser l’épée au côté, il le soufflette si fort, que le favori saigne du nez.

Menchikoff eut à subir maintes fois les effets de la mauvaise humeur de son maître. Il avait beau être en grande tenue, dans son carrosse à six chevaux, au milieu d’une nuée de pages et de chambellans, si le tsar était mécontent, il lui fallait bien vite descendre, pour accepter publiquement une ration de coups de canne, puis remonter en voiture avec la même sérénité que s’il avait reçu des compliments.

Le bâton légendaire fut placé, après la mort de son possesseur, dans une vitrine du musée de l’Académie, à côté des habits que le tsar portait d’ordinaire. La vue de cet instrument rappelait plus d’un souvenir désagréable aux visiteurs. Stœhlin raconte comment, se promenant au musée, il entendit le cuisinier qui avait dirigé l’office au temps de Pierre, dire au conservateur :

1. On a rapporté que le Tzar tua, un jour, à coups de canne, un domestique coupable d’avoir mis trop de lenteur à se découvrir devant lui. (Popoff, Tatichtchef et son temps : Moscou, 1831, 531; cité par K. Waliszewski, Pierre te Grand ; Paris, Plon, 1897, 129.)

PIERRE LE GRAND

(( Vous devriez bien mettre cet instrument de côté et ne pas le montrer, car ceux qui le voient tremblent qu’il ne danse sur leur dos7 comme il a fait si souvent sur le mien. »

Quand il fut las de châtier de sa propre main, Pierre le Grand nomma un fonctionnaire spécial, chargé de punir ceux qui manquaient à leur devoir. 11 est superflu d’ajouter que la charge n’était pas une sinécure.

11 arrivait, cependant, que Dubina se reposait, mais celui qui échappait à ses rudes caresses n’avait pas toujours lieu de s’en féliciter : Pierre ne faisait que varier le mode du châtiment.

On a conté qu’un de ses favoris, l’amiral Golovine, ayant refusé de manger de la salade, parce que le vinaigre l’incommodait, Pierre lui en vida un grand flacon dans la bouche, au risque de l’étouffer. Et il y a bien d’autres anecdotes semblables : des jeunes filles au tempérament délicat, contraintes de boire la ration d’eau-de-vie d’un grenadier; des vieillards décrépits, condamnés à courir les rues, en costume de saltimbanques, etc.

En 1723, ne lui prit-il pas fantaisie de faire sonner le tocsin pendant la nuit, de tirer de leurs lits tous les habitants de Pétersbourg ? Il ne se possédait pas de joie, quand, affolés et courant dans la direction du sinistre présumé, ils arrivé-

rent sur une place où des soldats * ayant allumé un brasier par son ordre, leur dirent en riant : Premier avril ! Gaminerie, sans doute, mais indigne d’un homme qui occupe le pouvoir suprême. Encore lui aurait-on passé ces boutades, quelque peu puériles, s’il n’avait gardé de sa sauvagerie native des instincts de cruauté qu’il ne cherchait pas à refréner.

Fut-il seulement insensible ; la souffrance n’était-elle à ses yeux qu’un phénomène naturel, comme la maladie ou la santé, et dont il n’y a pas lieu de s’émouvoir? Il semble qu’il y ait eu chez lui autre chose, et qu’il ait éprouvé une âpre volupté à voir couler le sang, ou à le verser luimême.

Il ne se contente pas, en effet, d’assister, dans les chambres de torture, aux interrogatoires des condamnés, à les entendre hurler, quand on les soumet à l’estrapade ou au knout, il ressent une joie manifeste au spectacle des exécutions, et l’on assure qu’il fit, à l’occasion, le métier de bourreau ; mais nous aurons à y revenir et nous nous contentons de le noter au passage.

Nous n’en avons pas fini, d’ailleurs, avec ses manies et ses caprices, plus ou moins singuliers.

En 1712, un règlement de la Grande Chancellerie de guerre introduisit en Russie l’usage de

PIERRE EE GRAND

marquer les recrues comme clés forçats; on prétend meme que le tsar aurait imposé à ses soldats le signe de l’Antéchrist ; la marque adoptée était une croix, dessinée sur la main gauche par un procédé de tatouage ; le dessin était piqué sur la peau et recouvert d’une pincée de poudre, qu’on faisait flamber. Par une contradiction qui n’est pas rare chez de pareilles natures, Pierre, faisant allusion à cette méthode barbare, recommandait la plus grande sollicitude à l’égard des pauvres tatoués, pendant les étapes qu’ils avaient à parcourir, pour gagner leurs dépôts respectifs; c’était comme un adoucissement à la mesure qu’il avait prise, quoiqu’il ne fut guère dans ses habitudes de revenir sur ses décisions.

Par un ukase du 29 août 1699, il décréta la proscription de la barbe et la substitution du costume français ou hongrois au vêtement national : le Puisse devait désormais, et par ordre, être rasé et vêtu à l’européenne. Aux yeux de Pierre, la barbe symbolisait toutes les traditions, tous les préj ugés qu’il s’était proposé de combattre. Dans sa bouche, l’expression les G randes Barbes était un symbole de réaction ; il leur avait juré une haine implacable. De gré ou de force, la plupart se soumirent et se laissèrent couper la barbe ; mais les moujicks la conser-

vèrent précieusement, pour la faire placer dans leur

cercueil, redoutant de ne pouvoir pénétrer sans elle en paradis.

Quelques-uns, toutefois, résistèrent. Pierre fit donner le fouet aux récalcitrants. Ils n’en continuèrent pas moins à protester, excités surtout par les prêtres, qui entretenaient leur opposition, leur persuadant que c’était offenser la divinité et commettre un véritable sacrilège, de sacrifier un appendice généreusement fourni par la nature.

Le tsar tira très habilement parti de la situation : il laissa crier les protestataires, leur toléra même le port de la barbe, mais à la condition qu’ils paieraient un impôt de cent roubles (ce qui équivalait à près de 400 francs de notre monnaie). La taxe fut rigoureusement exigée, et l’on donna un jeton, pour quittance, à ceux qui avaient le droit de garder leur ornement pileux. Ces jetons, en or pour les boyards, en cuivre pour les autres, représentaient, d’un côté, un nez, des moustaches et une barbe, avec deux mots écrits en lettres russes, signifiant: Impôt payé ; et, sur le revers, un aigle à deux têtes, avec des signes slavons, indiquant l’année de la perception : 1699. Pierre fit placer, à toutes les portes de Moscou et des principales villes de son empire, des officiers de police, accompagnés de barbiers, avec mission de raser impitoyablement tous ceux qui pénétreraient dans la ville ou qui en sorti-

PIERRE LE GRAND

raient, à l’exception des paysans et des prêtres, qui jouissent, encore de nos jours, du privilège de porter la barbe.

L’habit russe ordinaire était une longue robe, descendant jusqu’aux talons et plissée sur les hanches, comme une jupe : Pierre 1er enjoignit, sous peines de fortes amendes, à tous ses sujets, de se vêtir à l’anglaise ou à la française, et de faire garnir leurs vêtements de galons d’or ou d’argent, chacun suivant ses ressources. Il fut seulement accordé un délai aux pauvres gens, pour achever d’user leurs vieux habits. On posa ensuite, à toutes les portes de Moscou, un modèle d’uniforme, avec ordre de s’y conformer ; ceux qui ne s’y étaient pas soumis devaient se tenir agenouillés aux endroits désignés, en attendant qu’un fonctionnaire, préposé à ce soin, vint retrancher de leur habit tout ce qui touchait à terre. Il y eut bien quelque résistance, mais finalement tout le monde s’exécuta.

Les femmes, particulièrement les dames de la Cour, obéirent, avec d’autant plus d’empressement, qu’elles eurent la liberté, dont elles étaient jusque-là privées, d’être dans la compagnie des hommes, d’assister aux noces ‘et à toutes les cérémonies dont elles étaient auparavant exclues.

tous COURONNES

Pierre ne se contenta pas d’initier la femme russe à la vie commune du sexe, comme dans les pays d’Occident, il voulut aussi faciliter la fusion des classes et leur mélange avec les éléments étrangers : sur ce dernier point, il ne réussit pas à atteindre le résultat cherché. Les dames russes s’obstinèrent à ne prendre des danseurs que

parmi leurs compatriotes et à tourner le dos aux cavaliers qui ne parlaient pas leur langue. Alors, le tsar eut une étrange lubie : puisqu’il ne pouvait imposer sa volonté à cet égard, il décréta que, dans les intervalles entre les danses, danseurs et danseuses, au lieu de se séparer, à la mode russe, sans s’adresser la parole, ne se quitteraient q u’ après s’être embrassés — • sur la bouche ! A noter qu’à ce moment, il était d’une suprême coquetterie de se noircir les dents.

On se tromperait grandement, si on imaginait la femme russe, au temps de Pierre Ier, sur le modèle d’une grande dame de la Cour de Versailles, pour prendre un terme de comparaison. Dans les fêtes officielles, auxquelles on leur permettait d’assister, il n’était pas rare de voir les femmes, comme les hommes, complètement ivres, avant même que fût achevé le repas. Dans les banquets d’apparat, six grenadiers de la garde apportaient sur la table un grand baquet d’eau-de-vie de grain,

PIERRE LE GRAND

fortement épicée. Avec une cuillère de bois, Pierre en distribuait le contenu à tous les assistants, femmes comprises. On devine les orgies, souvent tumultueuses, qui s’ensuivaient. On roulait sous les tables et d’indescriptibles scènes se passaient, auprès desquelles le festin de Trimalcion eût paru une pastorale.

Pierre n’était pas le moins empressé à jouer son rôle dans ces priapées. Débauché cynique, il n’a jamais eu ni le respect de la femme, ni le souci de sa dignité. Il était trop occupé, et surtout trop grossier, pour s’arrêter aux fadaises galantes. Ses instincts impérieux demandaient à être satisfaits sur l’heure et, à ses yeux, les charmes physiques comptaient peu : tout lui était bon, qui se trouvait à sa portée.

Un historien a conté, de façon fort plaisante, les débuts de la faveur d’une femme, qu’il nous dépeint comme un laideron sans la moindre séduction. A la fin d’un repas, Pierre lui dit tout à coup : « Je ne crois pas que personne se soit jamais avisé de L’en conter: tu es si laide! Mais je ne veux pas que tu meures avec le regret d ’avoir ignoré l’amour. » Et, joignant le geste à la parole, il la troussait incontinent, avant qu’elle eût eu le temps de revenir de sa surprise.

Ce sans-gêne, il l’afficha en toute circonstance, et sans s’arrêter à la qualité de celle qui subit

son caprice. De passage à Berlin, il rendit visite à la duchesse de Mecklembourg, sa nièce.

Le Tsar, conte un mémorialiste, courut au-devant de la princesse, Tembrassa tendrement et la conduisit dans une chambre où, bayant couchée sur un canapé, sans fermer G porte et sans considération pour ceux qui étaient demeurés dans l’antichambre, ni même pour le duc de Mecklembourg, il agit de manière à faire juger que rien n’imposait à sa passion b

Il rencontrait peu de rebelles, et il avait d’autant moins besoin de faire violence à celles sur qui il avait jeté son dévolu qu’il les prenait souvent dans le bas peuple. Il se contentait de simples servantes, de blanchisseuses, de filles de marchands. Ses goûts n’étaient point relevés, il n’était pas délicat sur le choix de ses conquêtes.

Au dire du prince Galitzin, il est représenté sur un tableau, à Péterhoff, assis sur un tonneau, tenant une servante dans ses bras, dans un cabaret hollandais. C’est également en Hollande que lui arriva une aventure souvent rapportée : un jardinier dut le poursuivre avec son râteau, pour l’éloigner d’une ouvrière qu’il empêchait de travailler.

Ces passades finirent par lui coûter cher, et il fut cruellement puni d’avoir voulu butiner sur

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