Mémoires secrets , de Bachaumont; Londres, 1781, t. IV
« Mes enfants, dit il à ceux qui entouraient sa voiture, je viens de Le quitter ; Il se porte bien ! »
La popularité du jeune souverain se prolongea après son départ ; toutes les étrennes du jour de l’an, toutes les nouveautés, tous les bonbons furent à la danoise; partout on voyait le portrait de l’hôte royal.
Les poètes le chantèient, les philosophes célébrèrent son libéralisme : la philosophie épicurienne des Encyclopédistes était loin de déplaire à un souverain qui se piquait de matérialisme. Il n’echappa pas cependant à la satire et, parmi les vers qui ne lui furent pas présentés, nous recueillons les suivants :
Dévoré par Pennui, cettr fièvre des rois,
Ce jeune prince des Danois De climats en climats va chercher un remède Au triste mal qui le possède...
Partons, dit-il, par.oûs, mon .rône me rappelle,
Autant vaut m'ennuyer à ma Cour qu’à Paris.
Le sentiment public s’est encore reflété dans ce poème de circonstance, sorti de la plume de l’abbé Deiille, qu’on n’aurait pas supposé si frondeur :
Rien de nouveau dans cette ville immense.
Vous avez vu l'effervescence
CHRISTIAN VII DE DANEMARK
Qu’a produite en ces lieux le monarque danois, Jamais Paris, jamais laFrance D’hommages plus flatteurs n’ont honoré leurs rois.
Nos conversations étaient cent fois plus vives.
A quel théâtre ira-t-il aujourd’hui?
Où soupe-t-il? Quels seront les convives?
Quel bal nouveau prépare-t-ou pour lui ?
De son esprit, qu’est-ce que l’on raconte? Quelle femme lui plaît? Quel jeu le divertit ? Faut-il l’appeler sire, ou bien le nommer comte ?
Ce monarque a daigné sourire à nos caprices,
A nos vertus, à nos aimables vices;
N’a sifflé qu’in petto nos petits grands seigneurs, A bien vanté les rois de nos coulisses Et les minois de nos actrices Et les jarrets de nos danseurs.
Enfin le Prince a fui de ce Paris charmant. Les esprits et les cœurs qu’il avait occupés Retombent dans l'indifférence.
Les bals, les opéras, les fêtes, les soupers, L’importance des étiquettes L’exacte rigueur des toilettes,
Tout commence à dégénérer,
Et son départ laisse enfin respirer Nos cuisiniers, nos ducs et nos coquettes.
Durant son séjour à Paris, le jeune roi, pour employer les termes d’un publiciste, « se noya dans un torrent de plaisirs ». En dépit des sages re-
montrances de son médecin, il continua, sans répit, à s’abandonner à ses habitudes de débauche, et une nouvelle maladie s’étant jointe à ce qui restait de ses anciennes, rendit son état presque désespéré.
Il serait téméraire de prétendre que le spectacle d’une Cour aussi dissipée que celle de Louis XV ait produit sur le jeune Christian un effet moralisateur; mais il semble difficile que le roi, sur qui tout le monde avait les yeux, ait pu se livrer publiquement, même plus ou moins secrètement, aux excès qu’on lui reproche. Nous serions porté plutôt à admettre que Struensée — le médecin attaché à sa personne — pour faire montre d’un zèle dont il espérait la récompense, aura fait une peinture très exagérée de la conduite du prince. N’est-on pas allé jusqu’à insinuer qu’il aurait été le propre « instigateur des excès les plus criminels auxquels ce monarque se porta, afin qu’à son retour en Danemark, il put communiquer à la reine, son épouse, la contagion dont il serait infecté 1 ? »
Ce qui est certain, c’est que Struensée, au cours du voyage qui venait de se terminer, avait acquis, sur son maitre, non seulement une influence incontestée, mais « cette espèce d’autorité qu’obtient, sur un homme, celui qui tient son honneur
\ . v 1. Les Cours du Nord) t. I, loc. cit,
CHRISTIAN Y II DE DANEMARK
entre ses mains, qui est le témoin de ses vices secrets, et qui les lui reproche avec éloquence, mais avec douceur ». *
Dès l’âge le plus tendre, celui qui devait occuper le trône sous le nom de Christian YII avait donné des preuves manifestes de débilité mentale. Parfois, il paraissait plongé dans une rêverie profonde, d’où il sortait brusquement pour prendre les mains de son précepteur et les siennes propres ; il les considérait tour à tour, puis il palpait son ventre et, tandis qu’il se livrait à cette grave opération, rien n’aurait ramené son attention aux leçons de son professeur.
Quel mobile le poussait à cette étrange manœuvre ? On n’en eut l’explication que beaucoup plus tard, à une époque où son esprit était à peu près complètement troublé, et ou il n’avait plus que quelques intervalles lucides : il regardait ses mains et il touchait son ventre, pour voir si celuici avançait , c’est-à-dire « s’il faisait un progrès vers un état de perfection, qu’il imaginait vaguement, et sur lequelses idées ont souvent varié1 ».
A l’âge de 5 ans, on l’avait conduit à un spectacle italien; frappé de la taille et du costume des acteurs, ils lui avaient paru des êtres d’une es-