Chez Louis //, roi de Bavière. Paris
temps, prit peur et, se penchant vers le siège du cocher, lui commanda de retourner au plus vite au château ; mais, au retour, le roi n’ayant plus manifesté aucun signe d’intelligence, l'officier, rassuré, et dont le cigare n’était pas encore éteint, se remit à fumer. A ce moment, le roi, constatant le fait, lui avait tourné le dos et, levant les mains, s’était mis à tambouriner sur la vitre fermée, en murmurant, avec l’accent d’une juste indignation: « Cette canaille fume tout de même! » Das luder rciucht jetzt cloch! Saisi d’une véritable terreur, le compagnon du souverain dément, aussitôt arrivé au château, demandait à être relevé de ses fonctions.
Ces éclaircies durent, hélas ! peu de temps, et le fou royal ne tarde pas à prononcer des paroles incohérentes, entrecoupées d’accès de colère. Ou il pleure et gémit sans cause, ou il offre le spectacle de la plus dégradante animalité : c'est ainsi qu’il lui arrive, au cours d une promenade, tantôt de brouter de l’herbe, comme une bête au pâturage, tantôt de fouiller la terre de son nez et de sa bouche, se croyant victime d’une disgrâce analogue à celle des compagnons d’Ulysse.
Depuis longtemps, le sens de la propreté a disparu à peu près complètement chez ce malheureux privé de raison ; il dévore goulûment tout
OTHON ET LOUIS II DE BAVIERE
ce qui se trouve à sa portée. On rapporte qu’un jour, un laquais ayant laissé traîner une cruche de bière et un radis noir, le roi O thon, réussissant à tromper la surveillance de ses gardiens, s’empara de ces objets, comme à la dérobée, tout heureux de son larcin, et, après avoir avalé d’un trait le liquide, se mit à mordre dans le radis, comme s’il se fût agi d’un mets savoureux!
Il a, cependant, une table toujours richement servie; le champagne est sa boisson préférée. Est-ce sous l’empire de l’excitation produite par le vin mousseux, qu’il se livre à des actes plus que déraisonnables et même cruels? On conte que, certain soir, un domestique vint montrer, à l’intendant du château qu’habite le maniaque couronné, son pantalon en lambeaux et, au-dessous, la chair meurtrie par de furieuses morsures. — - « Eh ! qui vous a mis en un pareil état ? s’exclama le brave homme. — C’est, c’est... notre Roi ! » répondit, .en balbutiant, le serviteur : le royal gâteux passait, en effet, la plus grande partie de ses journées, accroupi dans un coin de sa chambre, aboyant, sautant aux mollets de ceux qui, pour les besoins du service, étaient tenus de l’approcher.
Dans cette pièce, où retentissaient des jappements de dogue imaginaire, tout à coup le silence se faisait : le pauvre fou avait repris son calme ; comme après un long cauchemar, il s’était éveillé,
FOLS COLRONNES
paraissant absorbé dans une méditation profonde, alors qu'il n’était que profondément abattu ; puis, brusquement, on le voyait se ressaisir, comme le jour où, ayant exigé qu’on le revêtit de son uniforme, il fit appeler le régent et les ministres.
Ce fut une scène shakespearienne.
Quand ils furent tous devant lui, il les invita à prendre place autour de la table du Conseil, déclarant la séance ouverte, comme s’il n’eùt
jamais cessé de diriger les affaires de l’Etat. Il interrogea tour à tour chacun des ministres présents, exposant, avec une lucidité parfaite, ses vues sur telle ou telle question débattue devant lui, s’exprimant sur un ton d’autorité qu’on s’était depuis longtemps déshabitué d’entendre. Que signifiait ce retour déconcertant au bon sens ? Ce monarque bafoué, cette ombre de majesté allait-elle reprendre les rênes du gouvernement? D’aucuns se montraient inquiets, affolés à celte pensee, mais ce n’était qu’un fantôme, qui avait repris corps durant quelques instants ; bientôt il s’évanouissait, laissant place à la triste, à l’implacable réalité.
L’histoire que nous venons de rapporter est-elle une de ces légendes que l’imagination populaire colporte et amplifie avec d’autant plus de complaisance qu’elles offrent moins de vraisemblance ?
OTHON ET LOUIS II DE BAVIERE
Rarement les aliénés ont de ces reprises de possession d’eux-mêmes ; mais quel beau thème à développer pour un dramaturge, que cette conception d’un souverain délirant, retrouvant brusquement la raison, pour réformer les abus qui se sont commis pendant le temps où sa souveraineté n’a pu s’exercer !
D’ordinaire taciturne, il est cependant arrivé au roi Othon d’avoir des éclairs de bonne humeur : alors, il se met à chanter des airs d’opéra, qui reviennent à ses oreilles après un long oubli. Le morceau, bien connu, de Rigoletto « Souvent femme varie » est un de ceux qu’il affectionne.
Par moments, l’obsèdent des souvenirs d’antan ; il en est un, surtout, qui ne s’est jamais effacé de sa mémoire vacillante. Il était, alors, un adolescent, exubérant de jeunesse et de vie. On avait organisé une partie de campagne, un joyeux pique-nique, auquel devaient assister l’éphèbe royal et quelques jeunes filles de la haute société bavaroise, spécialement conviées à cette partie. Le hasard avait placé Othon à côté de la charmante comtesse de X..., auprès de laquelle il s’empressa, prodigue de galanteries. Le jeu fut loin de déplaire à la gracieuse personne, qui y répondit avec empressement. Voulant donner au prince une marque de sympathie, elle lui offrit
EOUS COURONNES
deux fraises, qu’elle venait de cueillir dans le bois voisin ; ces fraises devinrent, pour Othon, un talisman, qu’il tint à conserver dans une boite d’argent, et dont il ne voulut se séparer en aucune circonstance.
Cet incident eut des suites fâcheuses, pour la jolie imprudente qui y avait été si innocemment mêlée. L’idylle eut un dénouement qu’elle n’avait pas prévu : la petite comtesse fut enfermée dans un couvent, d’où elle ne devait plus sortir jusqu’à la fin de ses jours. Quant à son cavalier servant, il porte encore sur lui la boîte précieuse ; et, quand en vient la saison, il aime à faire des cueillettes de fraises dans le parc de sa résidence. Récemment, il étonnait les serviteurs préposés à sa garde par cette révélation inattendue : « La comtesse de X... va mieux; elle est maintenant rétablie. » Informations prises, on constatait que la recluse venait d’échapper à une maladie qui avait mis sa vie en péril. Par quelle télépathie secrète le prince au cerveau obnubilé avait-il été renseigné ? Il est des mystères que la faiblesse de notre entendement doit se résigner à ne point pénétrer.
La déchéance morale de ceux qui occupent les trônes n’est pas seulement l’humiliation oü la dérision du rang suprême ; le spectacle du ver-
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tige qui saisit ceux qui planent sur les sommets, s’il console notre médiocrité, s’il nous guérit de
l’envie de poursuivre la gloire et de nous griser de son vain encens, atteste aussi le danger auquel est exposé un organisme mal équilibré, victime d’un fatalisme morbide qui, un jour ou l’autre, réclame ses droits.
Les adversaires de l’idée monarchique ont beau jeu, en vérité, pour mettre en déroute le principe de la monarchie héréditaire, en s’appuyant sur des exemples comme celui de la dynastie des Wittelsbach. Ceux de ses membres qui n’ont pas l’esprit complètement dérangé ont eu d'étranges manies, qui attestent un déséquilibre cérébral manifeste : n’appartenait-elle pas à la maison de Bavière, cette princesse Marie-Thérèse, qui ne voyageait qu’avec des animaux de toute espèce, jusqu’à un rat monstrueux, dont elle ne voulait se séparer dans aucun de ses déplacements, si lointains fussent-ils?
Louis Ier, grand protecteur des arts et des artistes, ne fut-il pas contraint d’abdiquer, après le scandale public de sa liaison avec l’actrice et courtisane Lola Montés?
Louis II, du moins, s’il protégea les arts, ce fut sous une forme plus acceptable. Si ses fantaisies ont coûté cher à son peuple, on ne saurait lui dénier un certain sens esthétique, peut-être d’une qua-
lité contestable, mais qui n'en fut pas moins réel.
Ne poussons pas le paradoxe jusqu’à l’absurde, comme ceux qui ont prétendu que le fervent ami de Wagner, l'amant des clairs de lune, qui portait en lui toutes les séductions, et aussi tous les périls d’une imagination maladive, d’une sensibilité exaspérée, que ce poursuiveur de chimères, ne fut, en somme, que le type parfait du romantique, Je romantique couronné. Sans doute, conviendrons-nous que tout ce qu’il y a de nuageux et de vague dans la sentimentalité germanique se retrouve chez Louis II ; mais il s'y
ajoute « le dangereux pouvoir de réaliser quelques-uns de ses rêves, qu’il tenait de sa grande fortune et de son titre de roi ». Nous retrouvons, chez ce porteur de sceptre, changé en marotte, la céscirite , qu’a si bien décrite notre maître et ami, le professeur Lacassagne1.
Au début, ce ne sont qu’innocentes lubies, ca-
1. « Si l’exercice du pouvoir ne peut être admis comme une cause de folie, écrivent les docteurs Gottchalk et Marie, dans une étude consacrée à la maladie et la mort du roi Louis II de Bavière, dont nous n’avons pris connaissance qu’après que notre travail a été publié, il est certain que, chez un sujet prédisposé, l’isolement relatif que comporte la souveraineté, l’absence de contrôle, l’exercice de l’autorité, favorisent le développement des pensées et des actes morbides. Un chef, qu’il s’agisse d'un puissant souverain ou du commandant d’un poste isolé, n’a personneau-dessus de lui dont il ait à craindre l’opi-
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prices de souverain : « une intelligence qui s’évapore en fantaisies », selon une expression d’un joli tour 1 . Ayant hérité, de ses aïeux et de ses parents plus directs, des germes malsains, l’éducation qu’il recevra, loin de les combattre, sera plutôt propre à les développer. « On semblait, dit son biographe, prendre plaisir à développer en lui l’imagination sans règle, la mélancolie sans cause, le penchant à la rêverie, en même temps qu’un dangereux et inconscient égoïsme. »
Sa gouvernante française lui répétait sans cesse des phrases comme celles-ci, attribuées à nos monarques : L'Etat , Lest moi! — Tel est notre bon
plaisir. Quant à son précepteur, Français égale-
ment, il se sentait très honoré d’être roulé, « comme un tonneau », par le gracieux prince royal.
Bien qu’il ne fût pas né avant terme, comme son frère Üthon, Louis était d’une constitution fragile, nécessitant d’incessantes précautions.
Les médecins, à le voir aussi frêle d’aspect, le
nion; au contraire, il se trouvera toujours environné d’individus prêts à le flatter, prêts à accepter et à encourager ses idées les plus délirantes, surtout lorsqu’ils en tirent profit. »
1. Nous l’empruntons à M. Jacques Rainville, dont la biographie psychologique de Louis II de Bavière est un modèle du genre. Sans arriver aux mêmes conclusions, nons suivrons notre guide pour l'établissement de V « observation » du roi névrosé.
L'OÜS COURONNES
crurent atteint de ia poitrine : d’où des soins continuels et une existence presque recluse ; on allait jusqu’à le priver des jeux de son âge, pour éviter les imprudences nuisibles à sa santé.
La solitude ne pouvait que favoriser la disposition rêveuse que déjà il manifestait. On a conté, à cet égird, une anecdote significative1.
Des maux d’yeux avaient obligé Louis, enfant, à porter un bandeau et à rester oisif dans l’obscurité. L’aumônier de la Cour lui ayant dit : « Votre Altesse Royale doit s’ennuyer à rester ainsi seule et inoccupée, » Louis répondit sur le ion le plus tranquille : « Je ne m’ennuie pas du tout ! Je
pense à toutes sortes de choses et je m’amuse
beaucoup à cela. » ( Und ich unterhalte mich sehr gui dabei.)
D’une nervosité anormale, le jeune roi a témoigné, dès ses premières années, d’une irritabilité excessive, avec des sautes d’humeur inexplicables.
Grand et mince, il a des traits réguliers, et délicats et des yeux d’un éclat fascinateur. A dix-huit ans, c’est un beau jeune homme, qui commence à faire tourner bien des tètes, mais qui ne porte nulle attention à ces avances, conservant
1. Louise von Kobelu, Kœnig Ludwig 11 und die Kunt, cité par J. Bainville.
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obstinément cette pureté de mœurs, qui le fera plus tard surnommer « le Roi Vierge ».
Lorsqu’il vint en France, — c’était, croyonsnous, lors de l’Exposition de 1867, — une légende avait précédé ce Prince Charmant aux Tuileries : on s’y répétait que, nouveau Daphnis, Louis II n’avait pas encore trouvé de Gliloé pour l’initier, et qu’il était en quête de celle qui ferait battre son cœur et vibrer ses sens.
On devine l’assaut qu’il eut à subir, lorsqu’il sè présenta dans ce milieu dissolu qu’était la Cour de Napoléon III. Ce fut à qui, de ces dames, se montrerait la plus audacieuse, la plus provocante; mais le souverain de Bavière résistait à toutes les agaceries, auxquelles il opposait une impassibilité, qui pouvait ressembler à une indifférence courtoise.
Certaine baronne de P..., plus confiante dans ses charmes et plus aventureuse que les autres, voulut avoir raison de cette résistance, qui restait pour tous une énigme L Elle entreprit de séduire ce bel adolescent, qui se dérobait sans motif apparent.
1. Pour expliquer cette misogynie, on a raconté qu’une personne d’une rare beauté l’avait séduit. Des promesses avaient été échangées, des sermentsprononcés, lorsque — comme il arrive dans les contes et les légendes — le chevalier du beau voulut aller surprendre sa fiancée, qu’il trouva folâtrant avec unesorte de page. On entreprit de le convaincre de vision. L’amant désillusionné n’y voulut point entendre : le temps de l’halluci-
Or donc, certain soir, elle l’entraîna, en causant, dans un coin sombre des jardins, propice aux aventures les plus risquées. Comme elle déployait devant lui, derrière les massifs complices, ses plus irrésistibles attraits, son partenaire se prit tout à coup à contempler l’un des admirables marbres qui ornaient les allées, et se tournant vers celle qui s’offrait à lui presque sans voiles :
— « Madame, lui dit-il, je sens que je ne poui*' rais aimer qu’une femme toute blanche et toute de pierre, comme celle que nous avons sous les yeux. »
Mme de P..., qui avait eu l’occasion de remarquer combien son interlocuteur aimait à déconcerter, par la bizarrerie de ses manières ou de son langage, feignant de ne pas comprendre, rép'iqua: « Mais, Sire, c’est l’histoire de Pygmalion que vous voudriez renouveler !
— Oui, riposta Louis, et c’est sans doute impossible ?
— Mais... pas du tout, reprit la jeune femme, après quelques instants de réflexion.
— Je serais curieux d’apprendre comment vous vous y prendriez.
nation, qui, hélas ! devait venir, n'était pas encore arrivé pour lui. Il revintau rêve pur et à l’idéale beauté [Temps passé, journal sans date, par P. Max-Simon).
OTHOX ET LOUIS II DE H AVI ERE
— Rien de plus simple : je revêtirais un maillot blanc.
— Non, répondit le rêveur couronné, ce serait un mensonge : sous le maillot, il y aurait un être vivant, et c’est une femme, je vous le répète, blanche et de pierre, que je voudrais aimer.
— x4h ! Sire, vous êtes trop exigeant, dit alors Mme de P... on ne peut pourtant pas mourir, pour être aimée de vous.
— Et pourquoi non, madame? »
Mme de P... eut peur, cette fois. Avec précaution, elle arracha le roi à sa contemplation, à son hallucination peut-être ; elle revint avec lui vers le château où elle rentra plus rassurée.
— « Cet homme est fou, ou deviendra fou », ditelle à l’une de ses amies, de qui le narrateur, qui l’a rapportée1, tenait l’anecdote.
La prédiction de la baronne de P... devait à la lettre s’accomplir ; mais par quelles étapes le monarque songeur sera conduit à la folie !
A dix-huit ans et demi, en possession du pouvoir suprême, comment se comportera-t-il ? Depuis six mois à peine initié aux affaires, il ne saurait proposer des innovations que son inexpérience rendrait périlleuses; par quel acte se ma-
1. M. Pierre de Lano, qui l’a recueillie dans une de ses publications sur le second Empire.
nifestera, pour la première fois, sa toute-puissance ? Par le plus imprévu, assurément !
Au jour anniversaire de sa seizième année, Louis II avait vu représenter Lohengrin à l’Opéra de Munich: dès ce moment, Wagner a mis son, emprise sur ce cerveau débile ; le « vieux sorcier » lui a jeté un sort.
Louis II avait voulu lire tout ce qu’avait écrit Wagner, et il ne cessa, dès ce moment, de s’intéresser au compositeur, à son œuvre, à sa vie. Il n’eut point de cesse qu’il n’eut auprès de lui l’artiste auquel il était redevable de tant de sensations inconnues et qui l’avait initié à tant de beauté.
Wagner avait alors dépassé la cinquantaine; son nom n’avait pas encore conquis la célébrité; son génie était plus que jamais contesté ; un Mécène ne se présenterait-il donc pas, pour le tirer de la gène où il se déb ittn.it, pour donner corps au rêve depuis si longtemps caressé?
Ni le roi de Prusse, ni celui de Hanovre, qu’on disait pourtant « libéral et magnifique dans sa passion d’art », n’avaient prêté une oreille -attentive aux sollicitations des amis du maestro, qui commençait à se laisser gagner par rabattement et la désespérance ; mais, ô bienheureuse surprise ! voici qu’un envoyé du roi de Bavière se présentait, au nom de son souverain, venant inviter l’au-
Louis II. roi
de Bavière.
FOUS GOUROjXÎXÉS.
leur de Y Anneau de Nibèlung à se rendre sans retard auprès de son maître.
Le 4 mai 1864, Wagiiër écrivait à ütië « très chère amie » cette lettre1, où déborde son enthousiaste reconnaissance :
Si je ne vous écrivais pas tout de suite le bonheur illimité qui m’accable, je serais le plus ingrat des humains. Vous savez que le jeune roi de Bavière m’a fait appeler ; je lui ai été présenté aujourd’hui. 11 est, hélas ! si beau et si obligeant, si bon et si grand, que je crains que sa vie ne disparaisse vite de ce monde ordinaire. Ce n’a jamais été qu’un rêve divin. Il m’aime avec l’ardeur et la sincérité du premier amour ; il connaît toute ma vie et toutes mes œuvres ; il me comprend comme mon âme. Il veut que je reste à jamais auprès de lui pour travailler, pour faire mon œuvre et pour me reposer ensuite; il veut me donner tout cè dont je pourrai avoir besoin, il veut que je finisse les Niebelungen , et il les fera jouercomme je le veux.
Je serai mon maître absolu, je ne serai pas chef d’orchestre, je ne serai que moi et son ami. Il comprend tout à fait sérieusement ;je puis causer avec lui comme avec vous ; je ne connaîtrai plus la misère, il me donnera tout ce dont j’ai besoin, pourvu que je consente à rester près de lui.
1. Nous la tirons, ainsiqueles fragments suivants, d’un opuscule en notre possession: Richard Wagner ei le roi de Bavière , lettres traduites par Jacques Saint-Cère; Paris, 1887.
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L’enthousiasme du musicien va crescendo , jusqu’au délire :
... N’en doutez plus, j’ai enfin trouvé un amour, une liaison d’amour an Liebesverhaeltniss), qui ne connaît ni douleurs ni tourments. Si vous saviez ce que j’éprouve quand ce beau jeune homme est devant moi ! Il m’a donné, pour ma fête, son portrait qu’il a fait faire pour moi... Il habite près de moi, dans un petit château — dix minutes de voiture. Il me fait chercher deux ou trois fois par jour. Je vole à lui, comme à une maîtresse.
Il estd’un commerce intime adorable.. . Ces soupirs, ces pressements de mains, ces émotions ne m’ont jamais semblé si beaux. Et puis, ces soins si charmants pour moi, cette délicieuse pudeur du cœur, chacune de ces mines, quand il me parle du bonheur qu’il éprouve de me posséder ! Et nous passons parfois des heures, perdus dans la contemplation l’un de l’autre. ..
C’est plus que de l’amour, c’est de l’idolâtrie! N’a-t-on pas été jusqu’à prononcer le mot d’inversion? A lire entre les lignes, il y aurait apparence; et cependant, nous ne le croyons pas. Chez les natures ardentes, l’expression va toujours au-delà de la sensation. Lorsque nous entendons Wagner s’écrier :
Pourrais-je, malgré l’amour du Roi, renoncer au Féminin ? Je dis non en soupirant et pourtant je souhaiterais presque pouvoir m'en passer. Un regard sur son portrait
chéri m’en redonne la force. Ah! cet adorable jeune homme, il est tout pour moi, Monde, Femme et Enfant!
Quand le maestro déclare que la passion du roi pour lui est toujours aussi « profonde et fatale » ; que celui-ci l’aime « comme jamais un homme n’aima un autre homme », on serait presque autorisé à songer à une perversion sexuelle ; mais cette ardeur d’amitié, cette adoration juvénile, c’est à l’artiste sublime, c’est au demi-dieu qu’elle va, plus qu’à l’homme, singulièrement grandi, idéalisé aux yeux de son jeune admirateur.
A lire quelques-unes de ces épilres, on reconnaît « une sorte d’hystérie passionnée », qui se traduit par des cris incohérents, des exclamations involontaires, des exagérations inouïes du langage, une enflure de style du dernier goût. Qu’on en juge par ces quelques lignes :
Mon seul, mon cher ami! Comme le soleil majestueux dissipe les sombres nuées angoissantes et répand au loin, avec sa lumière, la chaleur et une douce volupté, ainsi m’est apparue aujourd’hui votre chère lettre, m’apprenant, mon ami, que vos souffrances ont enfin cessé de vous torturer et que votre guérison approche. Penser à vous m’allège le faix de la royauté. Tant que vous vivrez, la vie sera pour moi belle et pleine de bonheur. O mon ainîé ! Mon Wotan ne doit pas mourir. Il faut qu’il vive, pour se réjouir encore des héros qu’il a créés !... Je vous
OTHON ET LOUIS II DE BAVIERE
envoie, mon très cher ami, ma photographie peinte..., parce que je crois, j’en suis sûr. que de tous les hommes qui me connaissent, c’est vous qui m’aimez le mieux. Puissiez-vous penser, en le regardant, que celui qui vous l’envoie vous avoué un amour qui durera éternellement, qu’il vous aime avec feu, aussi fort qu’un homme peut aimer.
L’excuse d’un pareil document, c’est sa sincérité ; sa seule explication, une nervosité anormale et qui confine à la démence.
Louis II a subi complètement l’influence non seulement du musicien, mais de sa musique, « long cri exaspéré d’amour et de désirs ». Il s’enquiert de sa précieuse santé, comme s’il s’agissait de la maîtresse la plus aimée :
Quand mon ami songera-t-il à partir pour l’air vivifiant de la forêt ? Si cet endroit ne lui convient pas, je prie le bien cher de se choisir un autre de mes pavillons dans la montagne. Ce qui est à moi est à lui.
Jamais exaltation amoureuse s’élève-t-elle à ce diapason, s’il ne s’y môle un grain de morbidité ?
11 faut que je pleure, que je t’adjure !Ae te laisse pas décourager !... Vivre pour Toi, pour Toi seul !... Un et tout ! Ami chéri plus que tous !... Profondément chéri! Mon tout ! Le ravissement dé mon âme ne laisse pas
de repos. Aujourd’hui encore, il faut que j’adresse quelques lignes au très cher... Encore une fois, je vous le promets solennellement, je vis avec vous seul, avec vous je veu^ mourir.
Et comment se dénoua cette liaison, que nous n’oserions qualifier d’idyllique? Il ne fallut rien moins qu’une émeute populaire, pour contraindre le monarque bavarois à se séparer du Très Cher; mais il continua à le combler de cadeaux, il le poursuivit jusque dans sa retraite et, à plusieurs reprises, vint lui rendre visite dans l’ermitage où il s’était retiré.
Les Munichois auraient pardonné à leur souverain ce culte pour son grand homme ; ils se seraient déclarés satisfaits de son éloignement, si le roi n’eût obéré les finances du pays par ses fantaisies dispendieuses, s’il ne se fut laissé entraîner par un besoin immodéré de bâtir.
Par ces caprices magnifiques et coûteux, Louis II étonna, puis irrita ses sujets. Ces bourgeois au sens obtus pouvaient-ils comprendre ce rêveur, qui promenait, de château en château, son incurable ennui ?
Ces châteaux, plus ou moins fantastiques, tant dans la construction que dans l’ameublement, ne furent autre chose que les rêves, traduits par la pierre, d’un être que guettait la folie.
Il y a exprimé les enthousiasmes et les nostal-
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gies,dontfrémissait son âme, passionnée etdiverse.
Ce sont des confessions maladroites et balbutiantes, mais si sincères ! Leur ingénuité même désarme toute raillerie.
Chacun d’etix est, on peut dire, comme un chapitre de sa biographie.
A Ilohejischwangau, u dont les quatre tours crénelées se dressent, au milieu des pins séculaires, sur un promontoire rocheux », le cygne est l’emblème du lieu. Le doux et blanc volatile figure partout : dans les cartouches, sur les murailles, sur les boiseries.
Sur les eaux du lac qui baigne le castel, glisse, en ondulant avec grâce, l’oiseau aux larges ailes et au plumage immaculé. Jusqu’aux coupes, aux vases, aux tables et aux sièges, tout rappelle la légende du chevalier au cygne, dont Wagner a fait son Lohengrin.
A Neuschwanstein, commencé en 1887 et qui ne fut achevé que plusieurs années après la fin tragique de Louis II, « c’est le burg du roi wagnérien » ; c’est la réminiscence d’une autre œuvre de Wagner, de Tannhaüser h
1. A Neuschwanstein, la chambre à coucher représentait un bosquet fleuri, , traversé d'un ruisseau coulant sur des glaces et éclairé par une voûte lumineuse, figurant la lune et les constellations du ciel astral.
Une salle est décorée de fresques, qui représentent l’histoire de Parsifal; dans cette salle, ont été prodigués à l’excès les lustres, les candélabres, les torchères ; et souvent, il prit l’étrange fantaisie à Louis II d’embraser de lumières le burg désert et de jouir, dans la nuit, de ce spectacle féerique, qui n’était préparé que pour lui, pour lui tout seul.
Plus tard, au retour d’un voyage en France, ou on lui avait fait les honneurs de Versailles et des Trianons, Louis 11 donnait à ses architectes l’ordre de construire le château de Linderhof, « rendez-vous de tous les bric-à-brac », dans un site d’une poignante mélancolie. Là se retrouvaient toutes les marques de la dévotion du roi de Bavière pour le souvenir des monarques dont il avait vu flotter les ombres, dans les palais qu’il avait visités : Louis XIV, Louis XV, et les deux victimes de l’ouragan révolutionnaire, Marie -Antoinette et Louis XVI.
C’est plus spécialement le Versailles du Grand Roi que le monarque bavarois a voulu pastichera Herrenchiemsee, « un pastiche qui a presque des airs de parodie ». Pour rendre plus complète l’illusion, dans la salle du Conseil, chaque fois que l’heure sonne à l’horloge, une mécanique fait passer devant le cadran un Louis XIV majestueux, qui reçoit les révérences des courtisans.
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Mais le sanctuaire du lieu, c’est la chambre de parade, copiée, calquée sur la chambre même de Louis XIV à Versailles.
Dans cette pièce, qui a coûté près de trois millions de marks, Louis II s’est plu à accumuler les motifs d’ornementation, les étoffes et les meubles les plus somptueux; sa prodigalité n’a voulu s’imposer aucune limite.
Nul étranger n’avait le droit d'y pénétrer ; il ne fut fait qu’une infraction à la règle, du vivant du roi : un jour, Louis permit à une cantatrice, dont la voix lui avait plu, d’y passer quelques instants; mais, aussitôt qu elle fut partie, un valet vint y brûler des parfums, afin de chasser le mauvais air i !
Le dernier château construit par Louis 11 va nous permettre d’évoquer la catastrophe qui termina l'existence de l’excentrique couronné.
Ce fut à Berg, modeste résidence d’été, située au milieu d’un parc admirable, sur la rive du lac de Starnberg, qu’on interna le roi déchu.
1. Louis 11 sut toujours s.e garder de la femme et observa même, dit-on, une continence absolue. On a tenté d'en donner une explication physiologique: une chute de cheval, dont la date n’a pu être déterminée, aurait provoqué cette anomalie. Quoi qu'il en soit, il n’eut jamais de maîtresse, et, au dire de son valet de chambre, jamais il ne reçut dans sa chambre de personne de l’autre sexe. L’aventure des Tuileries, que nous ax ons contée, offre, par conséquent, toute vraisemblance.
Dès 1865, un journal de Munich avait fait allusion à l’état mental du roi ; et, dans une brochure, parue l’année suivante1, l’auteur parlait, sans ambages, du prince « amant des clairs de lune ».
En 1866, au moment de la paix de Nicolsburg, on conte que les plénipotentiaires bavarois, ayant besoin de la signature du roi, le trouvèrent dans une île du lac de Starnberg, déguisé en Indien, avec des marcassins aux pieds, des plumes d’aigle dans les cheveux, vêtu d’une couverture, et en train de lire le Dernier des Mohicans 2.
• De plus en plus, Louis cherchait la solitude, fuyait la foule, éprouvant du dégoût, de la frayeur pour toute société. Les cérémonies publiques lui étaient devenues odieuses, et lorsqu’après beaucoup de résistance, il s’y était laissé entraîner, il faisait interposer, entre les spectateurs et lui, des buissons fleuris, pour n’apercevoir nul visage au travers, et totalement s’isoler.
Pendant des jours il s’enfermait, ne correspon-
dant avec ses ministres, comme avec ses serviteurs, qu’à travers des portes verrouillées. Etait-il obligé de présider le Conseil, il ouvrait son parapluie,
pour n’avoir pas à contempler la figure de ses
secrétaires d’Etat.
1, F. Salles, la Bavière depuis 1866; Bruxelles, Leipzig et Livourne, 1866.