‹ Fous couronnésChapitre 6 sur 39 · FOL S COL UÛ N NÉS · texte numérisé non relu

FOL S COL UÛ N NÉS

un soulier en écorce d’arbre, qui servait de lustre.

Sur une table, au milieu de la chambre, un tonneau d’eau-de-vie et un tonneau de viande salée étaient livrés à la discrétion des cardinaux improvisés pour ce Sacré Collège.

Le conclave fut ouvert par une cérémonie que nous nous dispenserons de relater ; disons seulement que l’empereur y resta jusqu’à minuit et, en se retirant, mit son sceau sur la porte, en sorte que personne ne put sortir. Chacun des cardinaux était tenu de boire, tous les quarts d’heure, une grande cuiller d’eau-de-vie, sans préjudice d’autres boissons enivrantes.

Le lendemain matin, à six heures, Pierre revint pour ouvrir les portes aux prisonniers. Les conclavistes passèrent ensuite dans la salle de vote et procédèrent à l’élection du nouveau pape ; fonction très enviée, si l’on songe que l’élu jouissait de 2.000 roubles d’appointements, outre une maison à Moscou et à Saint-Pétersbourg, et autant de bière et d’eau-de-vie, de la cave de l’empereur, qu’il lui en fallait pour sa consommation et celle de sa famille.

Chacun fut obligé de lui baiser la main et la mule, sous peine d’une contribution pécuniaire ; de son côté, le pontife versa de l’eau-de-vie luimême à tous les assistants, que Bacchus tirait du tonneau placé sous le trône.

PIERRE LE GRAND

Ce sont là, dira-t-on, jeux de prince; mais Pierre eut, par malheur, des fantaisies plus cruelles.

Il fit donner, par deux grenadiers, la « batogue » à sa bonne amie, la comtesse Marie-Pawlowna Hamilton, parce qu elle avait dit tout haut, que Pimpératrice Catherine buvait jusqu’à l’ivresse — ce qui n’était que la stricte vérité. Peu après, il faisait trancher la tête de cette favorite, accusée de s’être successivement débarrassée de ses trois enfants. Bien que, dans l’esprit de la vieille Ilussie, l’infanticide fût considéré comme une faute, sinon vénielle, du moins susceptible d’être quelquefois excusable, le souverain se montra implacable : Marie Hamilton dut gravir les marches de 1 échafaud « en robe de soie blanche, garnie de rubans noirs ».

Son roval amant assista non seulement au supplice, mais tint à y jouer un rôle. Il embrassa la condamnée au pied de l’échafaud, l’exhortant à prier, la soutenant dans ses bras, pendant qu’elle s’inclinait défaillante, puis il s’écarta. C’était le signal convenu. Quand elle releva la tête, le bourreau avait remplacé le tzar.

Mais suivons le dramatique récit d’un témoin qui assistait à la terrifiante cérémonie.

Le Tsar reparaît, quand la hache a fait son œuvre ; il

ramasse la tête sanglante qui a roulé dans la boue et, tranquillement, commence un cours d’anatomie, indiquant aux assistants le nombre et la qualité des organes que le fer a atteints, insistant sur la section de la colonne vertébrale.

Quand il a fini, il approche ses lèvres des lèvres blêmes qui ont eu jadis de lui d’autres baisers, laisse retomber la tête, fait le signe de la croix et s’en va.

Connaît-on beaucoup de scènes qui dépassent celle-là en horreur tragique ?

C’était une des prétentions de S. M. tsarienne, ainsi désignait-on alors le tsar Pierre, d’être familier avec l’anatomie, comme avec toutes les sciences. Gomment s’y était-il initié ? Au cours d’un de ces voyages, où il promenait son insatiable curiosité et la mobilité de son caprice,

On a souvent conté que Pierre le Grand se plaisait à examiner, dans tous ses détails, les diverses usines qu’il rencontrait sur sa route, travaillé du désir d’en connaître les moindres rouages, s’occupant à forger de ses propres mains du fer en barres ], se faisant un amusement de tout voir, de tout examiner. On le voyait dans les ateliers, regardant tout, touchant à tout.

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