‹ Fous et bouffonsChapitre 4 sur 100 · ÉTUDE · texte numérisé non relu

ÉTUDE

ril YSIOLOGIOUU:, PSYCUOLOUIQUE, UISTOIUQUE

Moqueur par nature, l'homme a toujours trouvé un malin plaisir à railler et à se jouer de ceux envers lesquels la nature, dans un moment de capricieuse humeur, s'est montrée avare de ses dons. Jamais les disgraciés, tant au physique qu'au moral, bossus, nains, faibles et simples d'esprit, etc., n'ont trouvé grâce à ses yeux. Enfant, il a un singulier penchant à imiter les défauts apparents ou cachés des malheureux, à se moquer d'eux, à les tourner en ridicule ; homme fait, il continue, autant par habitude que par nature, à les accabler de ses sarcasmes, de ses railleries, à se rire de leurs infirmités ! Mais, si sur ces infortunés il exerce sa verve, si sur eux il décharge sa colère, il est vrai de dire, qu'en retour, il accepte

p. MORIÎAU. 1

de leur part les réponses les plus piquantes, les vérités les plus dures, offensantes même.

Que lui importe ! Ne les a-l-il pas provoquées? ne s'y attendait-il pas ? ne viennent-elles pas d'êtres sans conséquence, inférieurs à lui, n'ayant d'homme que le nom (car souvent le visage et l'allure tiennent plus de la brute que de l'humanité) ? Ne sont-ils pas, à ses yeux, de simples hochets animés, auxquels il tient souvent moins qu'à un singe ou à un perroquet?

A une époque qu'il est impossible de déterminer, mais qui remonte à une haute antiquité, les riches et les puissants s'attachaient ces insensés, destinés à servir à leurs plaisirs, à les égayer, à les divertir parleurs saillies et leurs gestes.

Sous le nom de aop-., chez les Grecs, Moriones, chez les Romains, Bouffons Qi Fous, en Europe... ces individus, disparus aujourd'hui en Occident, mais qu'on trouve encore en Orient, ont joué un rôle qui n'a pas été sans importance. Yôtus d'une façon burlesque, adoptant à la fois les grelots, les bijoux, les plumes, les étoffes à couleurs éclatantes, ils ont, plus d'une fois, malgré leur ridicule apparence, tout en étant le jouet des princes et de la cour, confondu par leurs réparties vives et sensées, piquantes et hardies, leurs interlocuteurs. Quelques-uns, faisant exception à la règle commune, ont su relever la charge qu'ils rem-

FOIS ET BOIJFI'ONS .i

|tlis>aieiit ol joiici' un phi^ iiohlo rôle en [)r(»fit;iiil (le rinipiiiiité assurée à leurs folies, poui" l'aire entendre aux puissants du jour, ou, quoique plus rareuienl, pour porter jusqu'au pied du trône un avis sage et même les doléances des opprimés.

Avec leur droit de tout dire, droit dont ils usaient sans réserve, /ei' bouffons en titre d'office ont eu parfois leurs conseils marqués au coin du plus grand bon sens, une prépondérance marquée dans les affaires de l'État.

Mais les boutions de cette catégorie étaient rares. Ils formaient mie exception dans la race. Examinés à un point de vue purement scientifique, ces individus n'étaient pour la plupart que de pauvres malheureux dépourvus en partie, quelquefois en tout, des nobles facultés qui élèvent l'homme au-dessus de la brute et en font le roi de la création.

Au physique, ils n'étaient le plus souvent pas mieux partagés : un arrêt de développement, soit partiel, soit total, les rendait difformes et les transformait en êtres ridicules aux yeux des autres hommes.

L'esprit qui éclatait chez quelques-uns d'entre eux et qui les faisait rechercher particulièrement était une conséquence naturelle de leur état physique, état de chose qui au premier abord peut paraître contradictoire, mais qui en réahté

4 FOUS BT BOUFFONS

e>t naturel et en conformité avec leur organisa tion.

Au fur et à mesure que la science a progressé aujourd'hui que, grâce à la lumière que les Ira vaux des Pinel, des Esquirol et de leurs élève: ont jeté sur les maladies de rintèlligence, d( nouveaux points de vue se sont présentés, d< nouveaux aperçus ont surgi : on peut regarde les bouffons comme de véritables êtres patholo giques et leur assigner la place qui leur appar tient dans le cadre nosologique.

Dès 1808, Virey, dans son traité si étudié de maladies de l'esprit ', avait bien jugé de l'état ma ladif de ces infortunés ; mais, sacrifiant aux Ihéo ries régnantes, il accusait la mélancolie, YAtra hile, de leur déchéance. « Loin que toute mélan colie, dit-il, soit essentiellement triste, il en es de si gaies, de si folâtres, qu'elles réjouissen tout le monde par des plaisanteries bouffonnes., autant le sang noir dans une froide complexioi attriste, conduit au désespoir, autant dans un( complexion chaude elle produit d'effervescencf dans les esprits. Aussi les poètes, les musiciens et d'autres artistes, doués de ce tempérament tombent surtout dans ce genre de folie, car il: sont plus disposés à l'extravagance que les autre!

Page 1