ÉSOPE LE PHRYGIEN
Ésope le Phrygien vivait environ 200 ans avant la fondation de Rome. On ne saurait dire s'il eut sujet de remercier la nature ou bien de se plaindre d'elle, car en le douant d'un très bel esprit, elle le fit naître difforme et laid dévisage, ayant àpeine figure d'homme, jusqu'à lui refuser presque entièrement l'usage de la parole. Avec ces défauts, quand il n'aurait pas été de condition à être
i. Plutarque. Vie des hommes illustres.
esclave, il ne pouvait manquer de le devenir. Il était déjà en service, quand un jour s'étant endormi de lassitude, il se réveilla la langue libre et pouvant prononcer nettement tous les mots. Cette merveille fut cause qu'il changea de maître. Il fut acheté par un marchand qui voulait se défaire d'un chantre et d'un grammairien. Quelques acheteurs se présentèrent, entre autres un philosophe nommé Xantus : il demanda au grammairien et au chantre ce qu'ils savaient faire : Tout, reprennentils. Cela fit rire Ésope, on peut s'imaginer de quel air. Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prit la fuite tant il fit une si effroyable grimace. Xantus n'ayant pu faire affaire, ses disciples lui conseillèrent d'acheter ce petit bout d'homme qui avait ri de bonne grAce : « On en ferait un épouvantail, il divertirait les gens par sa mine. » Xantus se laissa persuader et prit Ésope pour 60 oboles. Xantus avait une femme d'un goût assez délicat et à qui toutes sortes de gens ne plaisaient point, si bien que de lui aller présenter son nouvel esclave sérieusement, il n'y avait pas à y songer, à moins qu'il ne la voulut mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea plus à propos d'en faire un sujet de plaisanterie et alla dire au logis qu'il venait d'acheter un jeune esclave, le plus beau du monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle, les filles qui servaient sa femme se pen-
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sèrent battre à qui l'aurait pour serviteur ; mais elles furent bien étonnées quand ce personnage parut. L'une se mit la main devant les yeux, l'autre s'enfuit, l'autre jeta un cri... La maîtresse dit que c'était pour la chasser qu'on lui amenait lui tel monstre... Mais Ésope fit tant par son esprit que les choses se raccommodèrent.
Ésope cependant, doit être plutôt considéré comme un morosophe, c'est-à-dire un fou sage débitant des sentences morales : Nous n'en voulons pour preuve que l'anecdote suivante que chacun a présente à la mémoire :
« Un certain jour de marché Xantus, qui avait dessein de régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d'acheter ce qu'il y aurait de meilleur et rien autre chose. » Je l'apprendrai, dit en soimême le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites , sans t'en remettre à la discrétion d'un esclave. Il n'acheta donc que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces. Les convives louèrent d'abord le choix de ce mets ; à la fin ils s'en dégoûtèrent : Ne t'ai-je pas commandé, dit Xantus, d'acheter ce qu'il y aurait de meilleur ? — Et ! qu'y a-l-il de meilleur que la langue, reprit Esope ? c'est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l'organe de la vérité, et de la raison: par elle on bâtit les villes et on les police ; on instruit, on persuade, on règne dans les assem-
blées, on s'acquitte du premier de tous les devoirs qui est de louer les dieux — Eh bien, dit Xantus, qui prétendait l'attraper, achète demain ce qui est de pire : ces mêmes personnes viendront chez moi et je veux diversifier.
Le lendemain, Esope ne fit encore servir que le même mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au monde : c'est la mère de tous les débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres . Si on dit qu'elle est l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur, et, qui pis est, delà calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si d'un côté elle loue les dieux, de l'autre elle profère des blasphèmes contre leur puissance. Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet lui était fort utile, car il savait le mieux du monde exercer la patience d'un philosophe.
Mais ce n'était pas seulement avec son maître qu'Esope trouvait occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus l'avait envoyé en certain endroit : il rencontra en chemin le magistrat, qui lui demanda où il allait : soit qu'Esope fut distrait, soit pour une autre raison, il répondit qu'il n'en savait rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison. Comme les huissiers le conduisaient : ne voyezvous pas, dit-il, que j'ai très bien répondu? Sa-
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v;us-jc qu'on nie ferait aller où je vas ? L(^ niagis- Irat le fit relâcher, et trouva Xanlus heureux d'avoir un esclave si plein d'esprit.
\antus, de sa part, voyait par là de quelle importance il lui était de ne point affranchir Esope, et combien la possession d'un tel esclave lui faisait d'honneur. Môme un jour faisant la débauche avec ses disciples, Esope, qui les servait, vit que les fumées leur échauffaient déjà le cerveau, aussi bien au maître qu'aux écoliers. La débauche de vin, leur dit-il, a trois degrés : le premier de volupté, le second d'ivrognerie, le troisième de fureur. On se moqua de son observation et on continua dévider les pots. Xanlus s'en donna jusqu'à perdre la raison, et à se vanter qu'il boirait la mer. Cela fit rire, la compagnie. Xantus soutint ce qu'il avait dit, gagea sa maison qu'il boirait la mer toutentière : et pour assurance de la gageure, il déposa l'anneau qu'il avait au doigt.
Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus trouver son anneau, lequel il tenait fort cher, Esope lui dit qu'il était perdu, et que sa maison l'était aussi par la gageure qu'il avait faite : Yoilà le philosophe bien alarmé : il pria Esope de lui enseigner une défaite : Esope s'avisa de celle-ci : quand le jour que l'on avait pris pour l'exécution de la gageure fut arrivé, tout le
peuple de Samos accourut au rivage de Ja mer pour être témoin de la honte du philosophe, celui de ses disciples qui avait gagé contre lui triomphait déjà : Xantus dit à l'assemblée : « Messieurs, j'ai gagé véritablement que je boirais toute la mer, mais non pas les fleuves qui entraient dedans :
C'est pourquoi, que celui qui a gagé contre moi détourne leur cours, et puis je ferai ce que je me suis vanté de faire. » Chacun admira l'expédient que Xantus avait trouvé pour sortir à son honneur d'un si mauvais pas. Le disciple confessa qu'il étaitvaincu, et demanda pardon à son maître. Xantus fut reconduit jusqu'à son logis avec acclamations.
Esope était donc, s'il faut en croire la tradition et la version la plus accréditée, un rachitique dans toute l'acception du mot, au physique comme au moral, et le roi des fabulistes, le créateur de l'apologue débuta par faire rire et servir de jouet à ses compagnons d'infortune puisa son maître, à qui il ne ménagea pas les plus terribles et les plus dures vérités.
Mais ses sarcasmes et ses railleries ne furent pas toujours écoutés sans déplaisir, et furent même cause de sa mort. L'envie de voir et d'apprendre le fit renoncer au repos et aux honneurs qu'il goûtait à la cour de Lycérius, et voulut voir la Grèce encore une fois. Entre les villes où il
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s'arrôla, Delphes fut une des principaU^s. Les Delphiens l'écoulùrent fort volontfers, mais il ne lui rendirent point d'honneurs. Ésope, piqué de ces mépris, les compara aux bâtons qui flottent sur l'onde : on s'imagine de loin que c'est quelque chose de considérable : de près on trouve que ce n'est rien. La comparaison lui coûta cher. Les Delphiens en conçurent une telle haine et un si violent désir de vengeance, outre qu'ils craignaient d'être décriés par lui, qu'ils résolurent de l'ôter du monde. Pour y parvenir, ils cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases sacrés, prétendant que par ce moyen ils convaincraient Ésope de vol et de sacrilège et qu'ils le condamneraient à la mort.
Dès qu'il fut sorti de Delphes et qu'il eut pris le chemin de la Phocide, les Delphiens accoururent comme gens qui étaient en peine. Ils l'accusèrent d'avoir dérobé leur vase : Ésope le nia avec des serments : on chercha dans son équipage et il fut trouvé. Tout ce qu'Ésope put dire n'empêcha point qu'on le traitât comme un criminel infâme ; il fut ramené à Delphes chargé de fers, mis dans des cachots, puis condamné à être précipité, sentence qui reçut son exécution.