‹ Fous et bouffonsChapitre 89 sur 100 · SIMULATEURS · texte numérisé non relu

SIMULATEURS

Nous avons vu dans le chapitre précédent que tous les fous ne furent pas des imbéciles et qu'il y eut des cas oii ils pouvaient être considérés comme des êtres normaux... dans leur genre. En d'autres termes, ces êtres atteints de rachitisme, de crélinisme physique, de névropathies diverses avec les caractères propres à ces sortes de maladie, tout en présentant un esprit naturellement enclin à la méchanceté, à la raillerie, simplement comme le dit si bien Victor Hugo « parce que tous les hommes ne portent pas comme eux une bosse sur le dos, » jouissaient cependant d'une dose d'intelligence suffisanle pour leur permettre de vivre dans la société.

Il nous faut subir jusqu'au bout les conséquences de cette hypothèse, et c'est à ce litre qu'il nous est donné de signaler parmi eux l'existence de Simulateurs, qui surent mettre à profit leur position à la cour pour faire une grande fortune.

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Poussés par l'envie, par le désir de parvenir, plusieurs surent jouer un rôle souvent difficile et tourner à leur profit la crainte qu'ils inspiraient aux courtisans, ou se faire payer cher les moments de gaieté qu'ils savaient procurer à leurs maîtres.

Il n'y a là rien qui doive étonner. La simulation ne fait-elle pas en quelque sorte partie intégrante de la nature humaine ? Ne sait-on pas que dans les affections nerveuses, chez les névropathes pour tout dire, le besoin de « jouer la comédie » est un des caractères pathognomoniques de la maladie ?

Qui ne connaît leur tendance remarquable à inventer des histoires romanesques et extravagantes, combinées avec un art parfait ? Ne se font-ils pas remarquer par leur habileté à semer çà et là des calomnies, jetant la discorde et la liaine dans les familles, dénonçant les uns, quelquefois eux-mêmes, un besoin invétéré et incessant de mentir sans intérêt, sans objet, uniquement pour mentir, et cela non seulement en paroles, mais encore en aciions, par une sorte de mise en scène où rimagination joue le principal rôle, enfante des péripéties les plus inconcevables et se porte parfois aux extrémités les plus funestes ?

En veut-on des exemples ?

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<)ii a vu dans un couvciil do (iascogiie, dit Tardiou ' iiiio jiMiiic rdl(^ se dire vicLimc de tortures et de violences inouïes, et son père abusé porter devant la juslice une dénonciation dont il se repentit si violemment plus lard qu'il mit fin à ses jours. Triste efTet de la folie hystérique méconnue!

Une jeune fille hystérique adonnée jusque-là il des pratiques exagérées de dévotion, et se livrant sur elle-même à des mortifications ascétiques, à des flagellations violentes, saisit un jour ses ciseaux et se fait sur tout le corps plus de six cents incisions. Puis elle soutient que ces blessures sont l'œuvre d'un individu qui a voulu la violer. Mise en présence d'un médecin expérimenté et de grand sens, et pressée par lui, elle ne tarde pas à lui confesser qu'elle s'est volontairement fait de légères blessures partout oîi ses ciseaux ont pu atteindre, et cette comédie avait précédé de peu une attaque d'hystérie très caractérisée ".

Un autre mensonge du même genre, mais dont les conséquences ont été plus graves, a fait

1. Tardieu. Éludes médico-légales sur la fo'ie, 2^ édition, Paris I8S0, p. Hi, libr. J.-B. Baillière.

2. Toiilmouclio : Consultations médico-légales sur deux cas assez rares d'aberration mentale. {Ann. d'ki/giène publ. et de mêd. leg.) ir= série, t. I, 1853.

retenir en prison pendant plus d'une année deux pauvres garçons que celte fille avait accusés non seulement de lui avoir fait violence, mais encore de lui avoir introduit dans le corps, et à plusieurs reprises des cailloux, des morceaux de bois et de fer, que Ton en relirait en effet, non sans lui causer de vives douleurs. A. la suite de cette opération, elle tomba dans des attaques convulsives dont elle ne sortit que paralysée en apparence complètement. On l'avait fait entrer à l'hôpital afin de pouvoir mieux Tobserver. Mais là encore elle réussit à tromper la surveillance dont elle était l'objet. Outre la paralysie, elle simulait une conslipalion absolue, une suppression complète de toute évacuation ; elle avait simplement introduit dans sa paillasse les matières qu'elle rendait en cachette ; on les y retrouva plus tard aplaties et desséchées. Elle mit ainsi en défaut la loyauté d'un médecin honorable et instruit qui, convaincu de sa sincérité crut pouvoir attester les violences dont elle se disait victime. C'est à un confrère mieux inspiré, le r)' Merland *, qu'après beaucoup d'efforts et après avoir comparu en justice, les deux jeunes gens accusés durent de voir leur innocence reconnue et d'échapper à cette manœuvre épouvantable.

1. Meûaini. Singulière aff'ai7'e de simulation, {Ann. (Vhyg. et de méd. lég., 2e série. 1364.

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ourilie contre eux par le mensonge et la pcrvci*: site d'une folle hystérique.

Dans d'autres circonstances on voit ces malheureuses se livrer gratuitement à des actes irréfléchis et bizarres qui rappellent ceux des épileptiques. C'est ainsi qu'une jeune fille très bien née, pour se punir du péché d'orgueil et ne se laissant pas convaincre par les conseils du Directeur éclairé, qui combattait ses scrupules exagérés, quitte un jour la maison paternelle, change ses habits pour des haillons de chiffonnière, se procure les attributs de son nouveau métier et l'exerce pendant toute une semaine dans les rues de Paris !

Ce caractère est également celui du rachitique et il n'y a là rien qui doive étonner, si, se reportant aux pages précédentes, on veut bien se rappeler que, pour nous, les individus entachés de vice scrofuleux et rachitique présentent physiquement et moralement les mêmes conditions d'organisation que les aliénés, qu'ils proviennent tous d'une même souche, qu'ils doivent être considérés comme les enfants d'une môme famille, les rameaux divers d'un même tronc.

ItOUERT-LE-UIABLE

La légende nous fournit un curieux exemple

de folie, de bouffonnerie simulée.... par ordre, en quelque sorte : ... Robert-le-Diable, touché par la grâce divine, et repentant de ses forfaits, vint trouver un ermite et lui demander comment il pourrait expier ses crimes : u S'il faut porter ma tête sur un échafaud, ordonnez, mon père, j'y cours. — Non, lui dit l'ermite, le ciel n'exige point ce sacrifice ; mais ce qu'il veut de vous est peutêtre plus pénible pour une àme aussi hautaine que la vôtre. Il ordonne que vous contrefassiez le muet et l'insensé, que vous disputiez aux chiens votre nourriture, et vous serez dans cet état jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de vous en délivrer et que vos crimes soient expiés »

Après avoir quitté l'ermite, Robert revint à Rome. Sa feinte démence le fai>-ait suivre par les enfants qui le poursuivaient à coups de pierres. Mais comme ses extravagances n'avaient rien qui tînt de la fureur, les honnêtes gens se contentaient de le plaindre et le défendaient contre tous ceux qui l'attaquaient. Les uns s'amusaient de sa folie, les autres en avaient pitié, il riait en lui-même, voyant que, parce qu'on croyait qu'il avait perdu l'esprit, il attirait plus de monde autour de lui que s'il eût eu tout celui des sept sages de la Grèce .

En courant ainsi de ville en ville, il se trouva auprès du palais du roi Astolphe ; il y entra,

tioiti;i;i-i.i:-iiiAiu.i; 20-3

iiionla dans les apparlenioiits, et s'y promena) tanlùl tViino vitesse surprenante, et tantôt d'un ]ia? grave et majestueux. Le roi le regarda longlem{)S ; il fut frappé de la taille et des traits de Udbert, il le fit observer à un de ses amis : « Voilà, dit-il, le plus bel homme que j'aie jamais vu ; il paraît avoir perdu l'esprit, et certes, e'est bien dommage ; il m'intéresse, je défends qu'on lui fasse aucun mal, je veux qu'on en ait soin, qu'on le serve, qu'on ait pour lui toutes sortes d'égards. » Il le fit appeler, mais Robert ne répondit point ; on lui présenta à boire et à manger, il refusa tout, ce qui surprit beaucoup tout le monde.

Robert, par des folies agréables, amusait tous les seigneurs. A l'heure du dîner, le roi lui fit signe de le suivre, Robert obéit ; ce prince lui présenta lui-même inutilement différents mets. 11 avait un chien qu'il aimait beaucoup, il prit sur sa table un poulet qu'il lui jeta. Roberl courut après le chien, lui arracha sa proie ; le chien voulut la ravoir, et alors il se fit un combat entre le chien et lui. Robert fut le plus fort, le poulet lui resta, et il le dévora avec avidité. Astolphe qui crut que c'était une des manies de Robert de disputer sa nourriture avec son chien, jeta un pain tout entier sous sa table ; le chien y courut, mais Robert le lui enleva encore; il divisa ce pain

en donna la [moitié au chien, mangea le reste. Le roi demeura tout étonné : « La folie de cet homme est bien singulière, dit-il ; il ne prend rien de ce que nous lui offrons, et Tenlève aux chiens ; puisque c'est sa fantaisie, il faut le servir selon son goût. » Dès ce jour, on donna triple portion au chien du roi, afin que le fou pût avoir ce qui lui était nécessaire.

Après le dîner, Robert alla se promener dans le palais, faisant mille folies qui ne pouvaient cependant nuire à personne...

Le chien d'Astolphe s'était familiarisé avec Robert, et ne le quittait plus. Quand la nuit vint, le chien se retira dans sa loge, Robert le suivit, et ils couchèrent sur la même paille. Le roi s'attachait de plus en plus à son fou ; il ordonna qu'on lui dressât un lit, celui-ci le refusa encore, et fit signe aux domestiques de le reporter, montrant la terre et la paille sur laquelle il était couché. . . Astolphe toujours plus étonné, ordonna qu'on lui portât chaque jour de la paille fraîche. Robert lui en marqua sa reconnaissance par quelques folies aimables... Ceux qui avaient besoin de la protection du roi, avaient observé qu'il avait de l'amitié pour son fou ; ils ne manquèrent pas de profiter de cette découverte ; c'est à lui qu'ils remettaient les placets qu'ils adressaient à son maître. Robert ne les rendait jamais sans les lire ; lorsque la de-

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luaiide lui paraissait JLisle, il donnail h; placet à Astolphe, un genou à lerre ; mais lorsqu'il la (rouvait injuslc ou mal fondée, il présentait le mémoire à demi déchiré, ce qui lui attira beaucoup d'ennemis, et ne lui fit qu'un trôs pelit nombre d'amis... Aux questions qu'on essayait de lui poser pour savoir qui il était, Robert ne répondait que par des insanités bien dignes d'un simulateur peu adroit: « De quel pays es-tu, lui demanda un jour Astolphe? — De la mer Baltique, écrivait Robert. — Quels sont tes parents ? — Le chien de Procris et la Grande-Ourse. — Quel âge as-tu ? — Six cent quatre-vingt-dix-neuf ans. » — Le roi crut que sa fohc le reprenait et le quitta.

Astolphe essaya de le faire questionner, et de mettre des espions auprès de lui. Il y avait dans le palais un Juif fort considéré par ses richesses et par ses grandes lumières sur les finances ; c'était lui qui recevait les revenus de l'État; et il était l'âme du conseil. Astolphe lui marquait beaucoup de confiance, mais il était fier et arrogant. Robert était encore sur sa paille avec le chien du roi, ils déjeûnaient ensemble, lorsque le Juif vint d'un air affable, escorté de quelques seigneurs, pour voir Robert, qui devina son dessein. Le Juif s'assit à côté de lui, et se mit à écrire; il fit plusieurs ; questions auxquelles Ro-

bert fit des réponses, tantôt d'un bon sens à faire croire qu'il était tressage, et tantôt d'une folie à persuader qu'il était le plus fou des hommes, lui marquant le plus grand respect, et lui donnant des nasardes, jouant alternativement avec son chien, et faisant au Juif les singeries les plus singulières. Le Juif, perdant patience, le menaça. Robert prit son temps, ramassa toute sa paille, parmi laquelle il y avait beaucoup d'ordures, l'entassa sur le Juif, qui, après s'être débarrassé, voulut se venger ; mais son adversaire, plus fort que lui, le prit à la gorge, et le mena chez le roi, à qui l'on raconta tout ce qui venait de se passer.

Cette action fit rire Astolphe, et confirma dans son esprit la démence de Robert; elle fut suivie de plusieurs autres traits de folio. Son maître, qui craignait que les tracasseries qu'on lui faisait ne fissent empirer son état, ordonna qu'on le laissât tranquille, et ne fut pas moins étonné de ce mélange d'extravagance et de sagesse.

Celte punition dura dix ans et pendant dix ans, Robert vécut au palais du roi dans les mêmes conditions, n'ayant d'autres consolations que sou chien, faisant mille folies, amusant les uns, excitant la pitié des autres, expiant par cette humiliation cet orgueil et cette férocité qui le rendaient redoutable à toute la Normandie'.

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