FOX ET LA RÉVOLU T I
laient que le jury se prononçât aussi sur la peine. Beaucoup d'hommes d'État et de juristes, lord Camden à leur tête, déclaraient qu'ainsi les Anglais ne seraient plus jugés que par leurs pairs et Erskine, dans d'éloquents discours, avait attiré l'attention sur la réforme. Fox fut leur porte-parole au Parlement.
« La liberté de la presse, dit-il le 20 mai 1792, a augmenté la science du gouvernement ; dans tous les pays et dans tous les temps, ce n'a été qu'aux dépens de la liberté du peuple que l'on a apporté des entraves à la presse ; par de telles entraves, non seulement on ne prévient rien, mais encore on ne répare jamais. »
Fox gagne Pitt à sa cause et obtient le vote de l'acte des Libelles dans lequel il est déclaré que le jury a le pouvoir de prononcer un verdict général sur tous les résultats du procès dans le cas de délits de presse, comme dans les autres cas criminels. Pour beaucoup d'Anglais les quatre articles de cet acte sont presque aussi importants que l'acte d'Halcas Corpus lui-même.
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L abolition de la traite
Les documents, sur la traite des esclaves, apportés par Clarkson en 1789, avaient produit une vive impression ; on se répétait les récits des traversées de ces cargaisons humaines ; Wilberforce, le plus pieux et le plus désintéressé des hommes, s'était enthousiasmé pour la cause de l'abolition. Après l'échec du bill de Dobben qui avait surtout pour but de faire respecter l'hygiène à bord des vaisseaux négriers, Wilberforce avait commencé sa campagne pour la suppression complète de la traite.
Dès le début, Fox fut un de ses plus chauds partisans. Obéissant aux impulsions de cette nature franche, ouverte, affectueuse que tous lui ont reconnue, il montra dans cette grande discussion un esprit de philanthropie qui força l'admiration des plus réfractaires de ses auditeurs.
« Un commerce de chair humaine, déclarait-il le 12 mai 1789, est ce que je connais de plus odieux, et c'est le comble des infamies de
le laisser autoriser par l'aveu d'un gouvernement quelconque. »
a Plus j'examine ce sujet, disait-il deux ans plus tard, le 19 avril 1791, plus je me persuade que si, après tous les documents qui sont sur le bureau, après tout ce qui a été dit de cet abominable commerce, quelques personnes persistaient néanmoins à vouloir soutenir cet odieux trafic, cela ne pourrait venir que d'un défaut d'organisation dans le cœur et dans l'esprit, tel que je plains souverainement ces personnes d'être ainsi organisées. »
Des discours de Fox, la pensée se reporte tout naturellement au discours que nous avons retrouvé dans les papiers de Mirabeau et qui n'a jamais été prononcé, la circonstance pour laquelle il était réservé, ne s'étant jamais présentée. Entre les deux discours tels qu'ils nous sont parvenus, l'un écrit de la main même de son auteur, l'autre reproduit par les journaux ou les chroniques, la ressemblance est souvent frappante.
« Je ne dégraderai ni l'assemblée ni moimême, avait écrit Mirabeau en cherchant à prouver que les nègres ont droit à la liberté ; vous avez décidé cette question puisque vous
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avez décidé que tous les hommes meurent et naissent égaux en droits et ce n'est pas de ce côté de l'Atlantique que des royalistes corrompus oseront soutenir que les nègres ne sont pas des hommes. »
« C'est la liberté personnelle qui est aujourd'hui le point en question, disait Fox. Cette liberté doit être le premier objet de tout être existant et c'est un droit tel que celui qui en prive son semblable est criminel tout autant que celui qui en retient l'exercice. La traite des nègres en Afrique est une violation horrible de la liberté individuelle.
« La Chambre sait ce qu'est cet odieux trafic et je déclare que si, par le vote de cette séance, elle ne montre pas au genre humain toute l'horreur qu'elle éprouve d'un trafic aussi barbare, elle fera l'acte le plus honteux aux yeux du monde entier qu'une Chambre des Communes puisse jamais faire ; elle donnerait la sanction parlementaire à la rapine, au vol, au meurtre. »
A Fox comme à Mirabeau c'est le transport sur le navire négrier qui fournit les plus longs développements. C'est d'ailleurs l'évocation du fameux livre de Clarkson, sur la couverture
duquel un dessin représentait les malheureux nègres entassés dans l'entrepont :
« Les infortunés, avait écrit, avec une certaine emphase, Mirabeau, je les vois, je les entends altérés de respiration, leur langue pendante peint leur douleur et ne peut plus l'exprimer... Ecoutez ces hurlements, voyez les derniers efforts de ces malheureux qui se sentent suffoqués. Suivons donc ce navire ou plutôt cette longue bière flottante. »
« C'est dans l'intérieur du vaisseau négrier, clamait Fox, que réside le pouvoir arbitraire le plus despotique, c'est dans ce lieu que se passent les scènes de la plus grande cruauté », et Fox décrivait les horreurs du recrutement des esclaves en Afrique, leur triste situation une fois qu'il étaient aux colonies. Il fut si éloquent que Burke déclarait qu'il allait jeter au feu une proposition à laquelle il songeait, parce que le talent de son ami le déterminait à voter pour l'abolition.
Mais trait plus intéressant que cette identité de développements, indice d'une identité de sentiments, de même que Mirabeau, dans sa péroraison, conviait l'Angleterre et la France à asseoir sur cette base inébranlable de l'huma-
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nité une alliance qui leur permettrait de commander la paix au monde au lieu de s'entredéchirer, Fox faisait aussi à chaque instant appel à la collaboration de la France et de l'Angleterre comme seul moyen d'arriver à l'abolition de la traite, et d'imposer l'humanité au monde. Et il est permis de se demander si, à cette époque, un ministère Mirabeau en France et un ministère Fox en Angleterre n'auraient pas épargné bien des malheurs aux deux pays.
Mirabeau, malgré tous ses efforts, ne sut pas empêcher ses ennemis d'interdire aux membres de l'assemblée de devenir ministres ; il mourait au seuil de l'impopularité, sans avoir jamais conquis le pouvoir. Et Fox, depuis qu'il avait été vaincu, dans le combat de la régence, ne pouvait être qu'un opposant.
Le 2 avril 1792, Whitbread fit une nouvelle motion pour l'abolition de la traite des nègres. Plusieurs députés déclarèrent que la traite était nécessaire à la prospérité des colonies. Pitt soutint la motion de Whitbread : comme Dundas voulait une abolition graduelle, Fox fit observer qu'il s'agissait de savoir si la traite serait abolie ou non : « la traite est impolitique,
injuste, inhumaine ; elle est si inhumaine que si les colonies ne pouvaient être cultivées que par ce moyen il vaudrait mieux ne pas les cultiver du tout. »
Ce fut la séance fameuse où Pitt se leva à une heure avancée de la nuit pour faire remarquer que la plupart des orateurs reconnaissaient que la traite devait être abolie. « Que ce soit par un moyen ou par un autre, immédiatement, ou dans un temps plus reculé, nous voulons tous cette abolition que l'humanité réclame de la façon la plus imposante. »
De l'avis de tous, ce fut un des plus beaux discours de Pitt ; il marque l'apogée de sa politique pacifique ; arguments de fait et arguments sentimentaux sont dressés contre l'horrible commerce ; quelques passages sont restés classiques : l'évocation de la vieille Angleterre, que les sénateurs romains auraient pu déclarer impropre à la civilisation parce qu'on y faisait des sacrifices humains et qu'on s'y livrait au commerce des esclaves ; l'Afrique désolée, s'ouvrant à l'industrie, au commerce, à des gouvernements éclairés ; « quelques-uns de nous peut-être pourront voir les lettres, les sciences, les arts orner cette terre de malheur... »
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Tout cela peut dépendre de la décision que la Chambre va prendre cette nuit. L'Europe nous écoute, les nations nous attendent ; de notre mesure peut dépendre un bienfait général de l'Europe et de l'Afrique. Dans cette vue je vote contre l'ajournement et je m'opposerai de tout mon pouvoir à toutes les propositions tendant à différer, ne fusse que d'une heure, la totale abolition de la traite des nègres. »
A ce moment le soleil levant vint éclairer la figure de Pitt et ce détail pittoresque agissant sur les imaginations, vint augmenter encore le retentissement de son discours. Mais l'art, avec lequel ce discours était composé, n'empêcha pas beaucoup des contemporains de trouver plus de feu, une passion humanitaire plus grande dans la campagne de Fox. A la sagesse calculatrice, à la bienveillance froide de Pitt, on opposa l'explosion de sentiments généreux, qui conduisait Fox à l'assaut « d'une forteresse bâtie par l'égoïsme et la tyrannie, peuplée par la misère et le désespoir ».
« J'ai bien parlé, écrira Fox à T. Grenville, et c'est la chose qui peut me faire le plus de plaisir ; au fond, j'étais peut-être le seul à être enthousiasmé par cette cause et nul plus que
moi ne pourra se réjouir d'avoir suivi le droit chemin en la soutenant. »
Les jours suivants, Fox continua à lutter contre l'abolition partielle que proposait Dundas à partir du 1er janvier 1800. Il voulait l'abolition immédiate, à partir du 1er janvier 1793 ; il fallait qu'aux élections prochaines, la question fut classée ; l'exaspération des colons n'était pas un obstacle.
« C'est là une question d'honneur national, l'attitude des autres nations ne signifie rien. D'ailleurs, si publiquement et hautement nous abolissons cet odieux trafic, les autres nations suivront notre exemple. »
Pitt, Wyndham et Wilberforce soutinrent Fox. Pourtant la Chambre n'adopta qu'un moyen terme en décidant que l'abolition de la traite aurait lieu le 1er janvier 1796. Le bill fut envoyé à la Chambre des Lords qui le re j eta .
Fox n'a pas vu l'abolition de la traite ; mais ses paroles étaient présentes à l'esprit de ceux qui ont poursuivi son œuvre : « Si pendant quarante ans que j'ai siégé au Parlement j'avais été assez heureux pour obtenir objet de tous mes désirs j'aurais été, par cela
seul, satisfait et j'aurais cru ma vie entière bien remplie. »