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LE ROLE DE FOX DANS LES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

Il y avait une matière où, à ses dons naturels, Fox ajoutait des qualités acquises par le travail : c'étaient les affaires étrangères ; il connaissait admirablement l'histoire et la situation actuelle des autres Etats de l'Europe ; il en savait les intérêts ; il avait particulièrement étudié les pays avec lesquels l'Angleterre entretenait des relations commerciales ; à ce point de vue, il a été comparé aux plus grands diplomates.

Quand l'affaire de la prise de vaisseaux anglais par l'Espagne vint, le 6 mai 1790, devant la Chambre des Communes, Fox reprenant le détail des négociations diplomatiques dans lequel il se sentait plus à l'aise que les ministres, montra l'intention profonde de l'Espagne de se réserver le monopole du commerce et de la pêche sur les côtes de l'Amérique ; il examina les prétentions con-

traires et en démontra le bien fondé ; en bon Anglais, il termina un très clair discours, en exigeant la renonciation de l'Espagne à d'ambitieuses visées.

La guerre entre la Russie et la Porte avait été, pour Pitt, le prétexte de dépenses nouvelles pour les armements. Lutter pour une politique d'économie et contre le principe d'intervention, était le rôle naturel de l'opposition. Fox le soutint avec vigueur. Il montra, dans la séance du 29 mars 1791, que l'Angleterre après avoir, quelques années auparavant, facilité l'établissement de la Russie dans la mer Noire, allait courir le risque d'une guerre pour satisfaire la vanité ministérielle et l'égoïsme prussien.

« Pourtant, au-dessus des arrangements particuliers, il y a une règle qui veut que la politique d'un grand pays soit une. La sagesse la plus élémentaire montre combien peu intéressantes sont les conquêtes de la Russie, dans le midi de l'Europe et la fameuse forteresse dont Pitt invoque sans cesse la prise pour s'en servir comme d'un épouvantail, ne peut servir que de moyen de défense

Fox alla même jusqu'à prôner, comme tout

à fait naturelle, une alliance entre la Russie et l'Angleterre. Quelques jours plus tard, le 8 avril, il tournait en ridicule toute entreprise contre cette Russie si vaste et si lointaine, avec son immense territoire, ses revenus dispersés, ses habitants disséminés.

Pitt se refuse à donner des explications, selon lui inutiles et réclame seulement la confiance de la Chambre. Alors Fox devient plus violent : « Pitt veut justifier un armement pour pouvoir justifier la guerre ; mais il n'aura même pas la guerre. Il sera obligé de rendre la forteresse à l'impératrice, de se rétracter de ses demandes excessives et comme seule compensation d'une dépense de un demi-million de livres, les Anglais auront le sentiment de s'être mêlés de ce qui ne les regarde pas et de devenir la risée de l'Europe entière. »

Fox traite Pitt comme un serviteur du pouvoir absolu ; il l'accuse « d'insolence, d'arrogance et d'incapacité », car « la constitution ne sait pas ce que c'est qu'une confiance aveugle. Le droit du roi de déclarer la guerre et le droit de la Chambre de ne pas accorder l'argent sont tous deux absolus... Le cardinal de Richelieu aurait su employer, au mieux des

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intérêts de son pays, ce pouvoir que le premier ministre gaspille ».

Tout est mis en œuvre par Fox, pour empêcher cette politique officielle de l'Angleterre de triompher ; les appels réitérés à l'amourpropre ministériel, surtout l'évocation des commettants qu'on ne peut laisser sans raisons plausibles surchargés d'impôts, dont grandit la méfiance devant tant d'armements et la transformation de l'Angleterre en « monarchie absolue de l'espèce la plus honteuse ».

Malgré les efforts de Fox, de Grey, de Sheridan, de Whitbread, la session finit à l'époque habituelle ; ce n'est que le 21 février 1792 que fut clôturée cette grande discussion sur la politique anglaise vis-à-vis de la Russie. Des millions avaient été gaspillés, la vie des citoyens exposée, mais la Chambre n'avait jamais pu connaître la vraie cause des armements ; les pièces relatives à la guerre entre la Russie et la Porte n'ayant jamais été publiées, les représentants avaient failli à leur essentielle mission de veiller à l'emploi de l'argent du peuple. Grey, Windham et North avaient dit là-dessus de très justes choses. Sommé par Dundas de s'expliquer définitivement, Fox caractérisa une

dernière fois avec verve la politique de Pitt. Il montra la Chambre ne connaissant que des pièces tronquées, mutilées, arrangées et l'Angleterre armant et menaçant pour une forteresse perdue dans les steppes. Sûr de sa majorité et oubliant les révoltes de l'opinion publique dans les réunions de Wakefied, de Manchester et de Norwich, le ministre a ajouté un demimillion de livres sterling aux charges qui pesaient déjà sur les citoyens. Immédiatement il se met à parader, à armer, à parler bien haut et à adopter une conduite ridicule. Résultat : l'impératrice qui, dès 1790, cédait aux représentations amicales des alliés et était toute disposée à renoncer à l'indépendance de la Bessarabie, de la Moldavie et de la Valachie change d'avis en voyant l'Angleterre employer la menace et déclare qu'elle refuse toute concession. Le ministre est alors forcé d'adoucir le ton ; il se prosterne aux pieds de l'impératrice pour la supplier de consentir à une partie de ce qu'il demande ; mais comme il ne peut l'obtenir, il abandonne le tout.

Pitt attribue l'échec de la négociation aux divisions qui avaient eu lieu dans la Chambre et qui avaient encouragé la Russie. « Il n'en-

viait guère ce triomphe à l'opposition et s'il se présentait dans la capitale de l'empire russe que l'opposition avait si bien servi, il était sûr de n'y pas trouver son buste entre deux orateurs célèbres. » Il faisait ainsi allusion au buste de Fox que Catherine II avait donné l'ordre de placer dans sa maison de Tsarkoié-Sélo entre le buste de Démosthène et celui de Cicéron.

Fox répondit qu'une distinction de ce genre l'honorerait toujours, de quelque souverain qu'elle provint ; il démontra qu'il avait toujours été partisan de l'alliance russe, que, dès la fin de la guerre d'Amérique, il pensait que les forces de l'Angleterre et de la Russie pouvaient balancer les marines réunies de la maison de Bourbon. Ici encore, sa politique fut inspirée d'un esprit hautement utilitaire, et il avait bien servi le parti whig et l'Angleterre.

Ainsi, pendant ces quatre années mouvementées de sa vie, de 1789 à 1793, aussi bien dans la politique intérieure que dans l'extérieure, Fox, au point de vue anglais, a été irréprochable comme leader du parti whig ; aucune de ses actions, aucune de ses paroles à ce titre, ne peuvent expliquer l'impopularité qui entoure son nom à partir de 17(.»:.

Mais ce qui domine plus encore que les grands problèmes de politique intérieure l'Angleterre à cette époque c'est la Révolution française ; ce qui passionne les Anglais plus que les rapports avec l'Espagne ou la lointaine Russie, ce sont les rapports avec la France.

Les lettres les plus intimes des Anglais d'alors sont pleines du récit des événements de France (1). Depuis la prise de la Bastille, l'influence de la Révolution française s'est fait sentir, non seulement sur les rapports de l'Angleterre avec le continent, mais encore sur le classement de ses hommes publics ; l'histoire de l'influence de la Révolution française en Angleterre devient l'histoire du parti whig ; elle seule permet de comprendre la dislocation de ce parti, de suivre les étapes de la carrière de Fox. Dans tous ses discours, Fox fait allusion à la Révolution française ; c'est à la Révolution française que songent ses ennemis quand

(*) V. particulièrement la correspondance de lors Duckland.

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ils font échouer les réformes qu'il préconise. Cet état d'esprit est reste si profond que quand on lit aujourd'hui les derniers chapitres de l'histoire de Leckie on croit lire une histoire de France ; que Gardiner lui-même, dans son manuel élémentaire, a tenté d'expliquer les causes de la Révolution.

La haine de la France avait été de tradition dans le parti whig ; suivant la vieille doctrine libérale, la France était l'ennemie héréditaire ; depuis le règne de Guillaume III, la lutte contre la France était le principe fondamental de toute la politique extérieure de l'Angleterre. Tous les discours des chefs whigs avaient attesté cette haine ; Fox n'avait pas échappé d'abord à la règle générale. Ce qu'il haïssait peut-être surtout sur la terre voisine c'était l'ancien régime ; il n'en avait pas moins protesté avec vigueur, comme tout son parti, contre le traité de 1785 ; le 12 mai 1789, il traitait encore la France de rivale de l'Angleterre et il attaquait son ambition passée. Pourtant, deux mois plus tard, il saluait la prise de la Bastille, par la lettre souvent citée qu'il adressait à Fitzpatrick :

« C'est le plus grand événement qui soit ja-

mais arrivé au monde et c'est bien le meilleur. Si vous partez à Paris sans m'avoir vu, n'oubliez pas de dire quelque chose d'aimable de ma part au duc d'Orléans dont la conduite a été parfaite et dites-lui, ainsi qu'à Lauzun, que toutes mes préventions contre les visées que la France a sur l'Angleterre cesseront et que tout mon système de politique extérieure changera, si la Révolution a les conséquences que j'attends. »

Tel fut son premier sentiment sur la Révolution ; au milieu d'une humanité qui évoluait sans cesse, c'est à ce sentiment qu'il est resté fidèle. Avec son intense amour de la liberté politique et individuelle, sa haine profonde du pouvoir arbitraire, sa sympathie toujours vibrante pour les souffrances de l'humanité, Fox ne pouvait pas ne pas être enthousiasmé par un mouvement qui avait pour objet « d'émanciper les hommes de la tyrannie la plus corrompue et la plus abjecte ». La France était jadis la citadelle du despotisme, il avait détesté « cet ancien régime qui remplissait de dégoût tout ce qu'il y avait de bon en lui ». La France devenait le pionnier de la liberté* Comment ne l'aurait-il pas admirée ? D'ailleurs

à ce moment dans 1* Angleterre entière « la critique était désarmée et l'enthousiasme naissait ». Le sentiment général du pays anglais, à la nouvelle de la prise de la Bastille était un sentiment de joie ; on saluait l'avènement en France d'un régime libéral et populaire, « la destruction d'abus connus depuis trop longtemps ».

Rien d'ailleurs dans la marche des événements qui froissât particulièrement la mentalité anglaise : la Révolution de 1789 rappelait la Révolution de 1640 et le triomphe du Parlement ; la nuit du 4 août réalisait, en une seule fois, cette abolition des droits féodaux qui avait été ailleurs l'œuvre du temps ; la constitution civile du clergé rappelait les idées et l'école religieuse d'Hoddly.

A coup sûr, la déclaration des droits parais* sait un peu grandiloquente ; mais on l'excusait en songeant à l'exemple de l'Amérique. Tous les whigs suivaient avec sympathie la rapide conquête de la liberté par les Français et les tories eux-mêmes voyaient dans la Révolution une réforme bourgeoise entourée de formes constitutionnelles. Enfin d'une façon générale, les Anglais à quelque parti qu'ils appartinssent,

étaient flattés quand ils voyaient les constituants invoquer, sans cesse, la constitution anglaise et regarder l'Angleterre comme la terre de la liberté.

Les radicaux manifestaient un enthousiasme bruyant ; à la fête du 4 novembre 1789, Price faisait aux membres de la Société de la Révolution un éloge enflammé des événements de Paris : « J'ai vécu assez, disait l'illustre dissident, puisque Dieu m'a permis d'être le témoin de deux révolutions glorieuses : l'Amérique et la France. »

La joie des non- conformistes engagés alors dans une lutte malheureuse pour la complète égalité civile et religieuse était immense. Faisant allusion à la suppression des dîmes, Priestley s'écriait : « Notre roi et nos courtisans n'aiment pas ces choses, nos évêques moins encore. » Et la séance, que présidait Stanhope, un libéral avancé de l'aristocratie, était levée au milieu des applaudissements. Quant à la société pour le développement des connaissances constitutionnelles que Fox et Richmond avaient fondée en 1780, dont Pitt avait été membre à ses débuts et qui avait pour but d'instruire le peuple de ses droits politiques, elle devenait,

au souffle de la Révolution, sous la direction de Home Tooke et de Cartwright, tout à fait radicale et, saluant les événements de France, elle se mettait à répandre des brochures en faveur du suffrage universel.

Ainsi donc à la fin de l'année 1780, mesurée chez beaucoup, enthousiaste chez Fox, bruyante chez les radicaux, la sympathie de l'Angleterre pour la Révolution française était certaine.

Mais un homme veillait, qui commençait à voir dans ce grand événement l'occasion de devenir d'individu persécuté, décrié et proscrit par les puissants, l'objet de l'admiration enthousiaste de toute l'Europe d'ancien régime : cet homme était Burke qui approchait alors de la soixantaine.

Après un long passé d'opposant, après avoir publié d'innombrables brochures sur la désorganisation parlementaire, lutté pour la liberté, las de ne recueillir que des avanies, il allait, à son profit, exploiter l'horreur de ses concitoyens pour les droits abstraits, leur amour parfois naïf des solutions pratiques, leur culte de l'expérience et des institutions lentement transformées ; il allait exploiter tout cela, contre son ami Fox et contre son parti ; il

allait écrire et parler contre la Révolution française, au moment même de la Fédération ; il allait contredire ainsi tout ce qu'il avait dit et écrit comme un des chefs du parti whig, il allait faire un mal incalculable, répandre la méfiance, jeter le découragement et amener la division dans son parti.

Obéissant à des considérations d'amourpropre d'auteur froissé il allait communiquer ses frayeurs simulées aux patriciens wihgs et les réunir aux tories. Par ses appels frénétiques à une croisade, il allait pousser à une lutte acharnée contre la France l'opinion publique au début bienveillante. Il allait permettre à Pitt de serrer autour de lui une majorité compacte et de marcher sans obstacle à ses desseins belliqueux. Mais aussi, il devait se montrer bon tacticien puisque cette conduite lui a valu la considération de ses contemporains et l'admiration de la postérité, puisque depuis il est resté célèbre.

Il semblé que les manifestations bruyantes des sociétés radicales, excitant en Burke quelque pressentiment, aient été le prétexte de son intervention première. « La Société de la Constitution n'est qu'une pauvre société

charitable. Quant à la Société de la Révolution c'était tout récemment encore une réunion de dissidents qui, après avoir entendu un sermon dans une église allaient passer gaiement à la taverne la fin de la journée. L'adresse de sympathie à l'Assemblée nationale n'avait été qu'un stratagème heureux de cette société pour se donner de l'importance ; l'Angleterre était indifférente à ces manifestations d'opinions isolées qui ne méritaient pas le retentissement qu'elles avaient eu en France. »

Cependant à côté de ces sociétés déjà anciennes une série de sociétés de correspondance plus actives et plus résolues se fondaient à Londres et entraient en relations avec les clubs de Paris. Leurs membres étaient républicains de langage et de tendance : ils se donnaient le titre de citoyens, appelaient le roi, premier magistrat, plantaient çà et là des arbres de la liberté, suscitaient des émeutes, fêtaient, dans les tavernes, les événements révolutionnaires, mêlaient les drapeaux et parlaient d'imiter les glorieuses et splendides actions des Français.

Fox paraît avoir suivi avec une sympathie assez lointaine ces premières manifestations de

tavernes et avoir au début réservé sa personnalité. Mais Burke en prenant la plume, dès la fin de 1789, pour combattre la Révolution et en gagnant à ses opinions un grand nombre de whigs étroitement unis à Fox, mit fin à cette réserve. Dès le 5 février 1790, la discussion sur l'état de l'armée accuse publiquement les différences d'opinion des deux hommes. Pour justifier l'entretien d'une force armée considérable pour l'époque, Pitt avait invoqué l'argument habituel, la précarité des paix les plus solides.

Pour montrer l'inanité de cet argument, Fox invoqua la situation européenne ; il insista notamment sur le fait que les hommes de cour, ambitieux et intrigants, les seigneurs devenus hommes d'Etat avaient cessé de diriger la politique française : « La France n'est plus aussi formidable qu'elle était en 1783 : son état actuel ne peut ni nous causer d'alarmes, ni exciter raisonnablement notre indignation. »

Burke entama alors un de ces discours de longueur considérable qui lui étaient familiers pour montrer que la France était expulsée du système de l'Europe, qu'elle n'existait plus politiquement, qu'elle avait perdu tout, jusqu'à

son nom et que les Français étaient les plus habiles architectes de ruines que le inonde ait jamais produits. L'anarchie révolutionnaire de la France était bien plus dangereuse pour l'Angleterre que le despotisme galant et trompeur de ses rois. Puis ce fut le défilé des formules que l'on devait souvent retrouver dans la bouche de Burke : la Révolution qui mène au crime, l'oubli de la vieille balance des pouvoirs que consacraient les Etats généraux, les droits de l'homme, espèce de code pédantesque dont tous les écoliers devaient avoir pitié ; l'idée abstraite et pitoyable aussi du soldat citoyen ; le danger de la démocratie. Burke insista sur la spoliation des biens de l'Eglise, la persécution des gentilshommes, le désordre de l'armée municipale. « Il est fâcheux, s'écriait-il, qu'on semble comparer cette révolution à notre révolution. Nous avons renvoyé l'homme et conservé l'Etat ; eux, au contraire, ils ont conservé l'homme et détruit l'Etat. »

Burke essayait d'ailleurs de désarmer Fox, il regrettait la manifestation de son ami ; mais immédiatement il l'excusait en attribuant les sentiments de Fox au zèle pour la plus noble des causes, la liberté ; puis le couvrant

de fleurs il le déclarait digne du pouvoir. « Sa modération naturelle devait être le meilleur des correctifs ; c'était le plus candide, le plus naturel et le plus désintéressé des hommes. »

S'adressant à toute l'opposition, Burke la suppliait de ne pas soutenir la controverse ; bientôt il retournerait combattre dans ses rangs ; aujourd'hui il lui demandait de considérer qu'il était vieux, faible, fatigué, probablement à la fin de sa carrière politique ; la vie qu'il avait menée jusqu'ici devait donner du poids à son opinion ; sans cela ses efforts seraient désormais inutiles.

Fox sentit la menace qui se dissimulait sous cette prière finale. Il se leva pour prendre la parole. Au début, il couvre de compliments Burke dont le discours a été un chef-d'œuvre, dont, d'ailleurs, il a reçu plus d'encouragements que d'aucun autre homme. Mais bientôt il arrive au cœur du sujet. Il se déclare l'ennemi de tout gouvernement absolu, monarchie, démocratie ou aristocratie ; il dit n'aimer que les gouvernements mixtes comme celui de l'Angleterre ; mais il montre les Français épousant la cause de la liberté dont jouissent les Anglais et il explique que, si la vraie liberté

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ne peut exister qu'avec la coopération des différents pouvoirs qui composent la législature, elle n'est cependant pas incompatible avec toute idée d'innovation. « Personne sans doute ne peut avoir appris, sans horreur, les scènes sanglantes et cruelles qui se sont passées en France ; mais aussi, quand on voudra considérer l'horrible tyrannie qui opprimait le peuple, l'excès auquel il s'est porté quand il a voulu se dégager de ce despotisme pourra être présenté avec quelque compassion et je suis convaincu que l'état d'irrégularité où ce pays est encore est cependant préférable à son ancienne condition ; que de plus en plus il changera à l'avantage de la France et qu'on reconnaîtra que la France a conquis sa liberté d'une manière qui lui est profitable. ■

Fox affirme ensuite solennellement qu'il réprouve avec véhémence toutes les doctrines et toutes les mesures contraires à la constitution et que jamais il ne se laissera entraîner à une cabale ou à une intrigue qui soit en quelque manière incompatible avec les principes qu'il a professés et qu'il partage avec Burke ; seulement il fait remarquer en terminant que si la Révolution de 1680 a été plus pacifique que

la Révolution de 1789, c'est parce que en Angleterre il y avait bien peu de despotisme à détruire ; il se déclare d'ailleurs prêt à discuter un autre jour les affaires de France.

Burke lui répond avec courtoisie ; il insiste sur la douleur que lui cause ce différend public avec un ami ; cet ami, d'ailleurs, il le sait dévoué à la Constitution et s'il a jugé utile de parler ainsi, c'est seulement pour prévenir les personnes qui n'ont ni le talent de Fox ni sa modération.

C'est ici que se plaça l'intervention de Sheridan ; Sheridan déclara qu'il différait de son honorable ami Burke « dans presque toutes les paroles que celui-ci avait proférées au sujet de la Révolution française. La Révolution française ressemblait à la Révolution anglaise ; elle dérivait d'un principe aussi juste et d'une provocation aussi réelle. » — Sheridan défendit ensuite avec violence la conduite générale de l'Assemblée nationale.

« On reprochait à cette assemblée d'avoir détruit les lois, la justice et les finances de son pays. Mais qu'étaient ces lois ? Les ordres absolus d'un pouvoir despotique. Qu'était cette justice ? L'adjudication partiale de magis-

tratures vénales. Qu'étaient ces revenus ? La banqueroute nationale. »

L'erreur fondamentale de Burke avait été d'accuser l'Assemblée nationale de maux qui existaient avant elle. Le crédit public était découragé ; les industriels étaient sans travail ; le commerce languissait ; la famine était menaçante et le désespoir régnait. « Le seul remède était un changement de constitution. Ce changement n'était pas seulement désiré par l'Assemblée nationale : toute la France s'unissait comme un seul homme pour le réclamer. »

Burke ne supporta pas ces paroles qui le transformaient en avocat du despotisme et en ennemi immodéré de l'Assemblée nationale ; il se leva et déclara qu'à partir de ce jour, il se séparait de Sheridan et cédant à son instinct profond de moraliste qui réprimande, il regretta que cette séparation ait été indécente et que l'ancienne amitié ne l'ait pas rendue plus douce.

Quelques jours après, le 11 février 1790, une réunion des principaux chefs whigs eut lieu dans la maison du duc de Portland. Remarquablement soutenue de part et d'autre, la discussion dura de dix heures du soir à trois heures du

matin ; mais elle ne réussit pas à concilier les opinions de Burke et les opinions de Fox; la brèche resta aussi large qu'auparavant. « Je respecte sans doute beaucoup l'opinion de mon honorable ami, disait Fox, et j'admire son talent, néanmoins partout où les libertés et les droits civils des hommes sont compromis, je resterai toujours sous le même étendard, quelque vaillant que soit mon adversaire. »

Le 4 mars, lors de la discussion du bill du Test, Fox reproche à Burke de collectionner contre les dissidents des lettres, des anecdotes, des soupçons, « trop impressionné par ce qui s'est passé en France, contemplant la ruine du gouvernement, la désolation du clergé, la misère des ecclésiastiques, il a perdu la faculté de son jugement pour n'être livré qu'à l'empire de ses sensations ».

Fox se moque de la terreur panique de Windham qui, sous prétexte qu'on ne doit pas choisir le moment d'un ouragan pour réparer sa maison, se refuse aux réformes, invoque l'agitation des visionnaires du pays voisin et craint leur contagion.

Les rapports de Burke et de Fox étaient pourtant encore empreints de cordialité et,

le 21 mai, à propos du dépôt, par le major Scott, d'une plainte contre les commissaires d'Hastings, parmi lesquels se trouvait Burke, Fox évoquait publiquement sa vie commune avec Burke, au temps où chaque jour la presse les attaquait et où ils répondaient à ces attaques par le mépris.

Mais au cours de l'été 1790, Burke écrivait ses Réflexions sur la Révolution française, et, au mois de novembre, il les publiait. Trente mille exemplaires en furent immédiatement répandus dans le public ; « le livre fut lu par tous les hommes intelligents du royaume, dit Smith et à partir de ce moment une direction hostile à la Révolution française fut imprimée au public ».

La réaction continentale allait adopter ce livre comme catéchisme antirévolutionnaire. L'idée profonde en est l'opposition entre la folie d'une révolution métaphysique qui refait tout un peuple et tout un pays d'après des principes abstraits et la sagesse d'une révolution historique et défensive comme celle de 1688. Les excès du régime militaire sont prédits avec une certaine justesse ; mais la comparaison de situation et de milieux incomparables con-

duit Burke à une exaltation ridicule de l'ancien régime français.

Quelques-uns des passages des Réflexions sont demeurés célèbres : la Déclaration des droits ; Digeste de l'anarchie ; les Français qui agissent comme s'ils n'avaient jamais été civilisés ;%qui mettent, avec une atroce perfidie, la hache dans les biens de l'Eglise. Quand Burke décrit la journée du 6 octobre il n'a pas de termes assez forts pour peindre l'effroi de Marie-Antoinette obligée, après le meurtre de la sentinelle qui gardait sa chambre, de s'enfuir par une porte dérobée et d'abandonner à demi-nue son splendide palais taché de sang. Seize ans auparavant, alors qu'elle était encore dauphine, il a vu la reine pour la première fois en ce même Versailles et le souvenir de Burke est plein de fraîcheur. « A coup sûr, il n'y avait pas sur ce monde, qu'elle semblait à peine toucher, une vision plus délicieuse : je la voyais se détachant sur l'horizon des terrasses, décorant et remplissant de charme, la royale demeure qu'elle commençait à peine à habiter, sautillante comme une étoile du matin, pleine de vie, de splendeur et de joie. )> Burke avait-il donc subi, comme Mira-

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beau, le charme souverain de l'Autrichienne ?

« Combien j'aurais cru rêver, ajoute-t-il. m on m'avait dit que je verrais fondre sur elle de pareils désastres dans une nation d'hommes galants, dans une nation d'hommes d'honneur et de chevaliers. Mais l'âge de la chevalerie est passé. L'âge des économistes, des .sophistes et des hommes à vils calculs lui succède et la gloire de l'Europe est éteinte pour toujours. Elles se sont évanouies cette sensibilité de principes, cette chasteté de l'honneur qui inspiraient le courage en corrigeant la férocité, qui rendaient noble tout ce qu'elles touchaient et sous lesquelles le vice lui-même devenait moins malfaisant en perdant sa grossièreté. »

Dans ces vibrantes déclarations n'aurait-on pu discerner le constant désir de flatter une clientèle choisie. Plutôt que des arguments, plutôt que des preuves, les déclarations de Burke étaient des affirmations sentiment aies. Fox ne fut pas impressionné par elles. Mais l'oligarchie anglaise fut immédiatement retournée. Les trois couleurs portées aux chapeaux de toutes les dames, aux cordons de montre des petits maîtres disparurent aussitôt • jamais pamphlet politique n'avait euTd'elfet.J

aussi soudain. Satisfait du succès de son livre, complimenté par le futur Louis XVIII luimême, Burke devint tout à fait intransigeant, toute contradiction lui sembla insupportable et il s'engagea dans une lutte sans merci contre la Révolution.

La situation de Fox était déjà moins solide ; dès le 14 décembre, sentant la popularité lui échapper, Fox insiste sur la difficulté du rôle de l'opposition ; mais, en même temps, il annonce avec fierté, qu'il ne connaîtra ni la souplesse, ni les évolutions si utiles en politique.

« Ceux qui bénévolement se rangent dans l'opposition doivent avoir des motifs plus puissants et plus louables sans doute que l'affectation d'une simple originalité. Je suis bien loin de nier que je recherche la popularité, j'en ai joui une fois, je l'ai appréciée et je la regrette. C'est une chose néanmoins qui ne dépend pas de moi. Mais il est toujours en mon pouvoir de faire ce que je crois être mon devoir et jusqu'ici j'ai constamment considéré mes commettants et ce qui devait les flatter comme une condition qui ne passait qu'après l'accomplissement du devoir qu'ils m'avaient imposé. »

Une nouvelle réunion privée dans la maison

du speaker, à laquelle Dundas assistait, n'eut pour résultat que d'aigrir plus encore les deux hommes. Fox critiqua violemment les Réflexions et Burke n'était pas de trempe à supporter, en plaisantant, ces critiques.

Pourtant au début de l'année 1791 les premières escarmouches semblent finies ; vers la fin de mars, Burke et Fox sont d'accord sur la question d'Ockzakow et sur l'abolition de la traite. Mais, dès le 8 avril, à propos de l'examen de la situation extérieure, Fox commence à défendre avec force la France qui a cessé d'être la nation ambitieuse et intrigante qu'on connaissait jadis. Il souhaite le triomphe de la liberté dans toute l'Europe ; car ce triomphe sera une meilleure garantie de paix, que l'actuelle théorie de la balance des pouvoirs, et il s'écrie : « Je l'avoue hautement, je considère la nouvelle constitution de France comme le plus glorieux des édifices de liberté érigés sur la base de l'intelligence humaine, dans quelque temps et dans quelque pays que ce soit. »

En entendant cette déclaration qui le cinglait, Burke se leva brusquement. Des < ris nombreux de « aux voix » le firent bc <>ir ;

mais, le 18 avril, le dêpôl du bill suc Le gouver-

nement de Québec allait lui offrir l'occasion dont le désir couvait en lui. Annoncé par le message royal du 25 février, ce bill divisait . la province de Québec en Haut et en Bas- Canada. Chacun des deux gouvernements devait avoir un Conseil et une Chambre d'assemblée. Le Conseil devait être à la nomination du roi et l'assemblée devait être constituée suivant les formes ordinaires. Il était dit que les lois et ordonnances resteraient intactes, tant que la nouvelle législature ne les changerait pas et que Yhabeas corpus serait le principe fondamental de la constitution nouvelle. Afin de prévenir les causes de mécontentement qui avaient occasionné la séparation des Etats-Unis d'Amérique de la mère patrie, il était stipulé que le Parlement britannique ne pourrait imposer que les taxes nécessaires au commerce et que la législation locale les reviserait. Le principe général de libéralisme et d'autonomie qui était à la base du projet rendait Fox favorable à l'adoption totale du plan. « Le meilleur moyen en effet de gouverner les colonies est de les mettre en état de se gouverner elles-mêmes. »

Cependant, le 26 avril, Fox éprouve le be-

soin de préciser les détails de la constitution du Canada ; il essaie de montrer, comment on pourra conserver le Canada à l'Angleterre, par la volonté de ses propres habitants ; comment on donnera aux Canadiens la substance et non pas seulement l'apparence d'une constitution. Il réclame un Parlement annuel ou triennal et non pas septennal comme en Angleterre, un cens électoral aussi faible que le cens électoral anglais, l'interdiction de l'hérédité et l'absence de privilèges aux protestants dans les concessions de terres. Il ne fait qu'une vague allusion à la Révolution. « La Chambre ne perdra pas, j'espère, de vue ces principes de liberté qui ont déjà fait des progrès si rapides dans une portion du globe et qui tous les jours semblent devoir devenir universels. »

Le bruit courait à cette époque que le roi avait montré des dispositions bienveillantes pour Fox, que Pitt en déclarant que Fox avait des principes républicains avait refroidi cette bienveillance et l'on disait aussi que Burke était pour quelque chose dans cette opinion ministérielle. Le 21 avril, en compagnie d'un de leurs amis communs, Fox était allé voir Burke à son domicile et lui avait demandé la

vérité sur le bruit qui circulait. Burke en avait affirmé la fausseté et avait tracé ensuite le plan général qu'il suivrait dans la question du bill de Québec. Fox lui répondit avec confiance et le supplia de ne pas renouveler leur querelle. Mais le bill de Québec était pour Burke une occasion trop favorable de manifester son évolution politique pour qu'il put accéder à ce désir. Fox et Burke allèrent ensemble au Parlement. Au moment où ils entrèrent, Sheridan venait de faire une motion d'ajournement du bill et Taylor, insistant sur l'inconvenance qu'il y aurait à parler d'autres pays à propos de ce bill, réclamait le rappel à l'ordre « contre quiconque s'écarterait de la question principale ».

Fox relève le défi immédiatement, il monte à la tribune et fait remarquer que si, fréquemment au cours de la session, sur d'autres sujets, il a été amené à invoquer la Révolution française, au contraire, à propos du bill canadien, il n'en a parlé que d'une façon lointaine ; sans doute, assez souvent, il s'est cocupé de l'Amérique, uniquement à cause du voisinage de ces pays avec le Canada ».

Mais si modéré qu'il veuille être, il ne peut

se contenter de ces premières explications et il se redresse en disant : « Je suis loin de posséder la prudence qui fait cacher ses opinions. Je pense, au contraire, qu'un homme public doit faire connaître entièrement sa pensée, jamais je ne resterai en arrière de ma pensée. Je ne crois pas qu'on m'ait entendu avancer des principes républicains ; mais jamais on ne m'entendra désavouer ce que j'ai avancé. »

Jusqu'ici il n'y avait dans les paroles de Fox qu'une ardeur prématurée dans la défense, un désir peut-être de parer des attaques qu'il sentait venir. Il se trouva alors un honnête député du nom de Powys pour regretter le tour que prenaient les débats et pour déclarer que Fox aurait dû, au lieu de parler à tout moment de la Révolution française, imiter Burke et faire un livre sur elle.

Burke ne guettait peut-être pas cette occasion, mais il la saisit avec joie. Ses défenseurs et ses admirateurs — et c'est toute l'Angleterre — ont dit qu'il était irrité par les plaisanteries que Fox avait faites sur un des rêves favoris de Burke : la constitution de la chevalerie au Canada. D'autres ont fait remarquer que les passions politiques atteignaient chez lui une

extrême vigueur. D'autres le montrent montant à la tribune pour participer à un simple débat d'idées, accueilli presque aussitôt par les interruptions et les rappels à l'ordre de son propre parti et, devant la résolution arrêtée des whigs de l'empêcher de parler, sentant la colère monter en lui et attribuant à Fox cette obstruction. Tout cela a pu l'excuser. En tout cas, une chose est certaine, dès le début, il fut violent.

« Il avait entendu le panégyrique de M. Fox, et il se souvenait qu'il était un devoir qui devait passer encore avant les considérations de l'amitié, c'était l'amour de son pays. Plus il considérait la Révolution française, plus il la regrettait. »

Fox le défia de soutenir son opinion sous la forme nouvelle qu'il venait de lui donner. — Burke releva le défi le 6 mai, avant la lecture du bill de Québec article par article. La discussion qui s'ensuivit eut un retentissement universel, si universel que les réponses de Fox furent immédiatement traduites en français (x).

(*) Elles ont été imprimées à Paris et vendues chez les marchandsde nouveautés, sous le titre : Discours prononcés par M. Burke, Fox et autres membres de la Chambre des Communes le 6 mai 1791.

Cette Constitution de 1791, imparfaite à coup sûr, mais qui témoigne de tant de bonne volonté, Burke la traite d'insensée, en montre les effets funestes dans les colonies françaises et il s'écrie : « Depuis deux ans rien ne semble fixé malgré la prophétie des clubs de ce pays. Ils ont un roi comme ils le désirent, c'est-à-dire qui n'est plus un roi. »

Baker rappelle Burke à l'ordre; une altercation s'ensuit. Fox déclare qu'il ne comprend pas ce rappel à l'ordre et défend Burke ironiquement. « Quoique personne n'ait dit un mol au sujet de la Révolution française, mon honorable ami a cru convenable de la blâmer. C'est, en effet, aujourd'hui le jour où l'on discute le gouvernement des autres pays, où on les invective et où on recommande à la Chambre la modération sur la constitution qu'elle va faire en injuriant les autres constitutions. On devrait parler aussi du gouvernement de la Chine, ilr celui de la Turquie et des lois de Confueiu

Burke répond avec raideur qu'il se croit dans l'ordre, qu'une discussion sur la Révolution française à propos du bill de Québec et de l'examen d'une constitution nouvelle n'est pas plus déplacé qu'une discussion sur la gfrève

de Burne à propos des dépenses de l'armement. « J'attaque, continue-t-il, ce bel et étonnant édifice que mon ami admire tant, comme une production de la folie et non de la sagesse, du vice et non de la vertu et afin d'ôter toute idée de calomnie je vais prouver mon assertion. »

Lord Sheffield demande que toute discussion sur la Révolution française, ou se rapportant à ce qui se passe en France, soit interdite, et il réclame une seconde lecture du bill de Québec. Fox et Pitt appuient la motion ; ainsi les débats seront ramenés au point où ils doivent être ; puis Fox prend la parole pour expliquer son vote. Ce qui lui en f?it Une loi c'est la façon inconsidérée dont Burke a introduit une discussion étrangère au bill de Québec. L'injustice du procédé est d'ailleurs dirigée contre Fox : « Si ce n'est pas une subtilité pour chercher un motif de querelle, je ne sais ce que ce peut être. Si on en venait, en effet, aux clauses de ce bill, on ne trouverait pas de différence d'opinions entre mon ami et moi ; on en trouverait du moins une peu sensible. » Et Fox montre que Burke n'a pas combattu article par article le bill de Québec, qu'il veut simplement préserver la constitution anglaise du

danger d'opinions trop avancées. Mais en choisissant pour faire cette déclaration générale « le jour où son ami le plus intime est faussement représenté », Burke semble vouloir confirmer des insinuations injustes.

Après cette entrée en matière, Fox fait, à son tour, une déclaration de principes sur la Révolution française. Il ne retranchera pas une syllabe de ce qu'il a dit : « Je le répète, je la regarde comme l'événement le plus glorieux pour le genre humain, l'arbitraire a disparu, le nouveau régime veut le bien du peuple et c'est là ce qui me touche. »

A coup sûr cette discussion ne peut intéresser la Chambre beaucoup plus qu'une discussion historique sur Athènes ou sur Rome. Fox, maintenant qu'une fois encore, il a publiquement affirmé son opinion refuse de continuer. Il ne reviendra à la Chambre que lorsque Burke aura cessé ses raisonnements sur la Révolution française. Il ne veut plus s'occuper que du bill de Québec, mais aussi quand le moment arrivera de discuter à nouveau ce bill, quelque faibles que soient ses moyens en comparaison de ceux de son honorable ami qu'il est habitué à regarder comme un maître puisque

c'est de lui qu'il tient le peu qu'il sait en politique, cependant il maintiendra les principes qu'il a avancés, même contre une éloquence supérieure.

Il maintiendra que les droits de l'homme que Burke a tournés en ridicule et a traités de chimériques sont la base de toute constitution libre et notamment de la constitution britannique. En effet, dans le pacte formé entre le roi d'Angleterre et le Parlement, tel que le représentent les statuts il y a une reconnaissance absolue et définitive des droits du peuple considéré comme un seul homme.

Les principes que consacrent les droits de l'homme sont d'ailleurs les principes de Burke. « Pendant la dernière guerre nous nous sommes souvent réjouis ensemble des succès de Washington ; ensemble nous avons pleuré la mort de Montgomery. »

De Burke, Fox a appris que la révolte d'un peuple naît toujours d'une provocation. Dans ce temps-là, Burke parlait de la volonté nationale ; depuis il a changé d'opinion. Fox ne l'imitera pas ; sa manière de voir est trop ancienne pour qu'il en change ; ses principes sont trop imprimés dans son cœur pour qu'il les

modifie. D'ailleurs on ne change plus de principes à son âge. Il se réjouira toujours quand il verra la tyrannie détruite. Malgré tout il défie ses ennemis d'amener une séparation entre Burke et lui.

Il est trop tard ; Burke est déjà meurtri ; il a été mis en contradiction avec ses propres principes. En déclarant que la constitution d'Angleterre était basée sur les droits de l'homme, Fox a semblé réduire à néant la valeur du livre de Burke. Burke ne pardonnera pas à celui qu'il considérait comme son meilleur ami, « cette attaque personnelle » après une intimité de vingt-deux ans ; il ne pardonnera pas à Fox « d'avoir non seulement fait allusion à sa conduite, à sa parole, à ses écrits, dans les termes les plus durs », mais encore « d'avoir invoqué des conversations et des opinions particulières ».

En insistant sur ce débat il était loin de vouloir viser certaines opinions républicaines de M. Fox ; il essaie à nouveau de montrer le danger des clubs et des sociétés de correspondance ; il reproche à Fox de l'avoir attaqué depuis longtemps, de s'être fait soutenir par une troupe habile, bien disciplinée, obéissant

au commandement de son chef. Grey le rappelle à l'ordre ; mais Burke continue à exposer ses opinions particulières sur la réforme parlementaire, l'acte des dissidents le bill de la famille royale ; puis il déclare tout d'un coup que l'amitié ne peut lui faire oublier son devoir, qu'il ne redoute pas un ennemi nouveau et que dans l'accomplissement de ce devoir il criera toujours : « Fuyez le danger de la Révolution française. »

Fox lui dit alors à mi-voix que ses amis ne l'ont point abandonné, qu'une différence d'opinions n'est pas une rupture. Burke répond : « La rupture existe ; j'ai su sacrifier mon ami à mon devoir ; la vieille amitié n'existe plus ; c'en est fait je n'ai plus d'amis. »

Dans cette querelle, un peu diffuse, de deux hommes politiques anglais se brouillant publiquement à propos de la Révolution française, il y avait l'avenir d'un parti et peut-être le sort de deux peuples ; les conséquences en furent si sérieuses, que les moindres détails de la scène acquièrent de la valeur.

Quand Fox se leva pour répliquer, il parut

agité au point de ne pouvoir s'exprimer ; des

. pleurs s'échappaient de ses yeux; il dut faire

effort pour reprendre son sang-froid. « J'éprouve la plus grande douleur d'avoir été présent pour entendre les paroles qui viennent de sortir de la bouche de mon honorable ami, car malgré ce qui s'est passé entre nous, je ne puis m'empêcher de lui donner ce nom. Il est cruel, sans doute, de se voir maltraiter par les personnes qui vous ont quelque obligation ; il l'est mille fois davantage de recevoir une semblable injustice de ceux à qui on a tant d'obligations soi-même et que, malgré tout, on ne peut s'empêcher d'aimer et d'estimer. Je ne puis oublier qu'enfant encore j'étais habitué à recevoir toutes les marques d'amitié et de bonté de mon honorable ami ; que cette amitié, appuyée sur la reconnaissance, s'est accrue avec l'âge et qu'elle a duré plus de vingt- cinq ans, dont vingt au moins ont été passés dans les rapports les plus intimes et dans la conformité d'opinions la plus parfaite. »

Ici Fox s'arrêta et toute l'assemblée, paraît-il, prit part à son chagrin. « J'ose espérer encore que mon honorable ami se souviendra du temps passé ; si inconsidérées qu'aient été ses expressions il reconnaîtra que je n'ai jamais eu la moindre intention de l'offenser ; souvent

nous avons différé d'opinions, sans que jamais cette différence ait pu altérer notre amitié. Qu'il veuille bien me dire pourquoi nous ne pourrions pas différer de la même manière sur la Révolution française ? Déjà cette différence a existé ouvertement lors qu'il a publié son ouvrage sur la Révolution française ; j'ai blâmé cet ouvrage publiquement, comme en particulier. »

Fox énuméra alors ses griefs contre Burke. En parlant de la Révolution à propos du Canada, Burke visait les prétendus principes républicains de Fox ; en accusant Fox d'être le chef d'une phalange de troupes disciplinées, il injuriait ses amis. La Constitution anglaise est merveilleuse dans la pratique ; elle s'est adaptée aux mœurs du pays ; mais en théorie elle ^st imparfaite ; elle ne mérite pas d'éloges absolus exclusifs.

Burke lui-même a reconnu, en 1780, que l'influence de la couronne grandissait, grandirait encore et devait être diminuée. La tyrannie de l'ancien régime français était plus grave que celle qu'exerçait le roi anglais sur ses sujets : dès lors, pourquoi ne pas approuver les Français quand ils cherchent à se dégager de la misère et de l'esclavage.

Chardon 6

Sans doute le gouvernement actuel de la France n'est pas parfait ; il est susceptible 'd'améliorations, mais ces améliorations s'acquéreront par degrés. Quand nous avons établi notre gouvernement, avons-nous demandé un modèle à Rome ou en Grèce. Non : mais en rectifiant graduellement notre constitution <[ui était d'abord défectueuse, nous avons fini par la rendre meilleure .Les Français avec le temps, reconnaîtront comme nous, les défauts de la leur et, comme nous, ils la corrigeront. Ils ont établi leur gouvernement suivant le principe qui me semble le plus raisonnable : le bonheur du peuple. La France est une grande nation, elle n'est inférieure à l'Angleterre que sous le rapport des arts et du raisonnement. N'est-il pas naturel qu'elle cherche à se débarrasser de la tyrannie d'un despotisme odieux pour devenir libre ? Nous ne pouvons pas être les seuls à jouir de la liberté. »

A aucune de ces opinions si conformes aux principes fondamentaux des whigs d'Angleterre, Fox ne pouvait renoncer : c'est sous la réserve de leur acceptation que Fox adjure encore une fois Burke d'oublier des expressions impropres peut-être el de pardonner, en ion-

géant à la lutte commune d'autrefois, à la vieille opposition « qui, à coup sûr, ne s'est pas formée pour obtenir des émoluments et des places par le moyen d'une faction ».

Mais Burke ne comprend la réconciliation que comme conclusion d'une renonciation de Fox à ses doctrines. Dans un long discours, il repasse tous les événements de la Révolution française. Il n'ignore pas que leurs ennemis communs se serviront de cette brouille, mais il répond sèchement, comme on répond, à une chose passée, aux invocations de Fox à la vieille amitié ; il lui reproche de faire à son insu le jeu de ceux qui veulent renverser jusque dans ses fondements la Constitution anglaise. Le fait que l'on voulait diminuer en 1780 l'influence de la couronne ne doit pas conduire à approuver les Français qui veulent réduire à néant cette influence.

Pitt déclare que la situation dans laquelle la Chambre se trouve est neuve et bizarre ; pourtant, comme Burke n'a jamais été en dehors de l'ordre, il propose de repousser la motion de lord Sheffield. Cette motion est repoussée.

Le 11 mai, la Chambre se forme de nouveau, en comité sur le bill»

Une discussion s'engage sur l'article relatif à la composition du Conseil législatif. Fox insiste sur la nécessité de lier dans un gouvernement la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. « L'orgueil de l'aristocratie, expliquet-il, assure l'unité nationale. Il faut une aristocratie fondée à la fois sur la propriété et sur le rang. En Angleterre, la Chambre des Pairs réalise merveilleusement cette idée. Mais au Canada il est impossible de fonder une Chambre des Pairs sur les mêmes principes. Là-bas, au lieu d'un Conseil nommé par le roi, comme les Pairs, il faut un conseil électif, mais un conseil électif dont les membres ne seront éligibles que s'ils possèdent des qualités très supérieures à celles exigées pour être membre de la Chambre d'assemblée ; un conseil électif dont les électeurs posséderont aussi des qualités proportionnellement plus relevées que les qualités des électeurs pour la Chambre d'assemblée. »

C'est en somme l'idée du Sénat opposée à l'idée de pairage. « Ainsi sera constituée une aristocratie de grands propriétaires indépendants à la fois du peuple et de la couronne. La Chambre des Pairs d'Angleterre repose sur le respect bien établi du pays pour les institutions

héréditaires : il est impossible de mettre une institution nouvelle sur le même pied. Dire aux Canadiens « vous aurez une Chambre des Pairs comme une Chambre des Pairs anglaise, se serait tout simplement appeler à priori, noblesse, une certaine catégorie de Canadiens. »

Si la Chambre des Communes décide, malgré tout, qu'il y aura des membres du Conseil héréditaires, Fox pense que l'hérédité doit s'étendre à tous. « L'hérédité est une mauvaise chose, mais l'hérédité générale vaut mieux que l'hérédité partielle. » Fox ne veut pas de ces Pairs à vie, « pures machines ministérielles^ qui donnent au gouvernement la possibilité d'exercer le pouvoir le plus despotique, en détruisant la Constitution. »

De quelque manière d'ailleurs qu'il soit choisi, un Conseil quelconque vaudra toujours mieux que l'absence de tout conseil. « Plusieurs personnes réunies valent mieux qu'une seule ; un gouvernement, sans contrôle, peut ordonner beaucoup de choses qu'il n'oserait soutenir devant une assemblée ; des discussions, il résulte toujours du bien ; la nécessité où se trouve un gouverneur de soumettre son opinion à plusieurs personnes est un avantage positif. »

Fox insiste, en terminant, sur la nécessité de l'aristocratie, base de tout gouvernement. « Oui, je le répète, l'aristocratie donne au pays cette énergie, cette force et cette puissance d'entreprise qui seules peuvent le rendre grand et heureux. »

Ces déclarations laissaient paraître le désir d'échapper à l'accusation de républicain^ ; comme il l'a dit lui-même plaisamment, Fox pouvait désormais encourir le reproche d'être devenu l'avocat de l'aristocratie : l'hommage constant qu'il rendait à la constitution anglaise offrait à Burke un terrain de ralliement.

Burke ne répondit pas à ces avances. Gardant pour l'idée une ferveur que ne connaissent plus les parlementaires modernes, il répondit comme un maître dont le livre a eu un immense succès et qui ne comprend pas que son élè\ ■«• favori se pose publiquement en critique de ce livre. Il dit que son parti venait de le bannir, mais, que pourtant il ne se sentait pas coupable ; il réclamait l'appui de la Chambre, il sentait la perte qu'il avait faite, mais il affirmait qu'il la supporterait en homme. Il ne voulait pas recommander la monarchie an dépréoiant la République ; mais il ne pouvait se faire à

l'idée de voir la France devenir une République. D'après lui, la Constitution que Fox recommandait pour le Canada, était une constitution démocratique et il n'y avait pas de meilleure forme de constitution aristocratique que celle où la prérogative royale pouvait agir par la faculté de créer des Pairs. Il déplorait la nécessité où il se trouvait de repousser de ses bras l'homme qui, dans son enfance, s'était abandonné à lui, en qui il avait trouvé tant de ressources et de talents naissants et qui, en avançant dans la carrière politique, avait développé si bien ce qu'il avait fait espérer.

« Malgré l'injustice de l'honorable membre qui persiste à m'imputer des sentiments démocratiques et républicains, je puis l'assurer, répondit Fox, que ceux que je lui ai toujours reconnus en matière religieuse ou en tout autre matière ont toujours fait l'objet de mon admiration. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de prodiguer de nouvelles louanges à la Constitution de notre pays. Quand le roi Lear, dans la célèbre tragédie, demande à ses filles comment elles l'aiment, Goneril et Regan répondent par des démonstrations, tandis que Cordelie répond simplement. Comme Cordelie, je ré-

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