FOX ET LA RÉVOL 0 T I O N
pondrais, si cette question m'était faite sur laConstitution, que je l'aime comme tout bon sujet anglais l'aime. Nous devons tous aimer une constitution sous laquelle nous vivons heureux ; si jamais elle venait à être attaquée, on ne me verrait pas le dernier à la défendre. Relativement à l'aveu de l'honorable membre qui se voit séparé de son parti, je lui répondrai que, s'il en est ainsi, c'est sa faute, et, que, s'il se repent de cette séparation, je puis l'assurer que mes amis et moi seroncharmés de le recevoir et de lui rendre notre respect et notre ancien attachement. »
Burke répondit que ces éloges de la Constitution anglaise avaient, dans la bouche de Fox. la même valeur que l'admiration que celui-ci professait journellement pour la France. Burke jusqu'à présent n'avait jamais été « la honte d'un parti, puisqu'il avait ce malheur, à un âge avancé, il refusait l'amitié de Fox comme celle de tout citoyen français. »
C'est ainsi que finit une amitié de vingt-cinq ans. Le bill mis aux voix fut enfin adopté. Cette scène est représentée souvent, comme un grand événement dans les annales parlementaires. Depuis deux ans la différence d'opi-
nions qu'elle accusait entre Burke et Fox était manifeste. Discussions publiques et lettres en témoignaient. Jusque-là l'effet en avait été platonique. Le résultat immédiat de la querelle du mois de mai ce fut la désunion du parti whig et bientôt cette désunion fut tournée contre Fox.
Pendant un an encore, Fox bénéficiera de l'appui officiel des journaux whigs ; Burke, au contraire, va rester isolé ; on lui porte des toasts ironiques ; Windham refuse de dîner avec lui ; certains whigs le détestent comme le destructeur de leur parti. Son nom est rayé de la liste des membres du club whig. Mais cette proscription n'était qu'apparente. Burke l'accueillit en plaisantant : « Lorsque Diogène eut appris que ses concitoyens le chassaient de Sinope, il déclara : et moi je les relègue à Sinope. »
Il gagnait des sympathies nouvelles dans le parti tory ; il pouvait essayer de compromettre avec les radicaux les whigs irréductibles ; il savait que le gros du parti n'attendait qu'une occasion pour se rallier à lui. Aidé par le développement de l'internationalisme français, il va pouvoir agir sur l'esprit de ses
anciens compagnons et lentement, mais sûrement les convertir à sa peur. Dès le mois d'août 1791, plusieurs d'entre eux le remercient de Tenvoi de sa brochure « Appel des whigs nouveaux aux vieux whigs », Lord Camdem écrit à Burke que « comme beaucoup d'autres il s'est toujours regardé comme un vieux whig et qu'il a cependant les mêmes principes que lui ».
Patiemment, Burke poursuit son œuvre jusqu'au jour où la défection de Windham fera éclater bruyamment sa joie et où dans une lettre à Richard Burke, il dira : « Ainsi, vous vnvez, Windham et moi nous chassons en couple. »
Faut-il dire, comme Lord Hamilton, son vieil ami, que, quelque opinion qu'il soutint, son imagination était si vive et si flexible, que bientôt il se figurait que cela était juste ? Sans doute il était sincère quand il déclarait que le nouvel état de choses accablait son esprit d'un poids énorme ; que c'était un mal pour l'espèce humaine et une menace pour la Constitution d'Angleterre. Mais aussi, il menait directement à la guerre et il servait les 6 migres, au milieu desquels, paraît-il à cette époque, il vivait constamment.
Un principe plus élevé, plus clair, inspirait la politique de Fox ; indépendamment de tout dogme conçu à priori, loin de toute combinaison égoïste, Fox ne semble avoir pensé qu'au bonheur de l'Angleterre et à la paix du monde.
C'est à Fox pourtant que l'on a reproché de combattre avec des armes de partisan. On l'a accusé de prolixité et d'abstraction dans sa défense de la Révolution française ; on a dit qu'il avait considéré la politique extérieure comme un instrument de parti. De même qu'en exploitant contre lui l'amitié de la tzarine, on l'avait traité d'agent de la Russie, on l'a traité d'agent de la France en exploitant son enthousiasme de la Révolution.
L'esprit de partisan suppose la souplesse, le triomphe des considérations mesquines et le sacrifice des idées aux amitiés utiles. En défendant opiniâtrement la Révolution française malgré tout le respect qu'il avait pour son ami et malgré le chagrin que lui causait ce différend, Fox témoignait qu'il n'avait en rien l'âme d'un partisan. Combien d'autres, en pareilles circonstances, auraient oublié l'intérêt supérieur de leur pays, et, devant le mouve-
ment de l'opinion, n'auraient plus songé qu'à leur intérêt particulier.
Chaque jour, Fox voyait autour de lui le cercle se refermer. Il montrait Pitt porté au pouvoir, non pas par sa sagesse et par son talent, mais par des heureuses circonstances et pourtant ne profitant pas de ces heureuses circonstances : « La Révolution française permettait à l'Angleterre d'exercer sur toute l'Europe une prééminence incontestée. Au lieu de profiter de cet avantage, au lieu de montrer de la sagesse et de la modération, au lieu d'annoncer le désir de concilier l'honneur et l'intérêt de la nation, Pitt avait tout repoussé par dépit et avec insolence. Au lieu d'amitié il avait montré de l'animosité et du mépris ; il était descendu de l'élévation où la fortune l'avait placé et, il s'était trouvé avoir recours à des expédients momentanés qui ne pouvaient que prouver son incapacité. »
Fox « dut-il rester seul, la cause était assez belle pour qu'il recommençât quelque jour à la défendre ». Il avait le sentiment de bien mériter de la postérité et de ses commettants. « Le système de politique étrangère que nous adoptons fait de l'Angleterre l'objet de la
haine et du mépris de l'Europe » : on peut le peindre par les quatre mots remarquables qui ont été appliqués jadis par un homme d'Etat de valeur aux mesures qui ont précédé la guerre d'Amérique : Odiosum, detestabile, imbecillum, caducum.
Fox continuait dans ses lettres à examiner de très près « les affaires de France ». Le 3 septembre, il écrivait que ces affaires ne l'effrayaient pas tant que cela : « Le roi et les ministres étaient réellement décidés à ne pas gouverner de concert avec l'assemblée. Vous savez bien que, depuis la démission du ministère jacobin, j'ai pensé qu'il était absolument nécessaire que l'assemblée revienne aux principes des Feuillants ou bien, ce qui s'accorde le mieux avec nos principes whigs, que le roi soit obligé de prendre des ministres de la même opinion que l'assemblée. Cependant, il n'est pas possible de ne pas regarder avec dégoût les moyens sanglants employés. »
Le 30 janvier 1792, lors de l'ouverture de la session, dans une espèce de revue des événements politiques précédant le vote de l'adresse, Fox, en même temps qu'il s'élève contre les opérations de Cornwallis dans l'Inde, déclare
qu'il approuve pleinement ce qui se passe en France et il flétrit les émeutes d'inspiration gouvernementale qui ont menacé la personne et détruit la maison d'un homme distingué par ses connaissances et par sa vie littéraire, le docteur Priestley « dont le nom seul ftoillève le respect, émeutes qui ont réduit à néant ce que ni l'argent ni l'industrie ne peuvent remplacer : le résultat de ses recherches et de ses travaux ».
En brûlant la maison de Priestley, la foule de Birmingham venait de montrer que le courant populaire soulevé par Burke augmentait de violence. Déjà les sociétés de correspondance étaient représentées comme reflétant l'opinion des principaux chefs whigs.
Contre cette réaction, les Vindiciae gallicœ de Mackintosh et les Droits de V homme de Paine essayaient de lutter. Mackintosh mettait les pamphlets de Burke dans le même panier que les brefs du pape ou les mandements de l'Inquisition espagnole, faisait un éloge général des droits de l'homme et des élections à deux degrés ; il ne blâmait que 'la restriction apportée au suffrage universel par le principe des trois journée* de travail,
Thomas Paine, dans son livre, si sensé et si supérieur au pamphlet qu'il réfutait, démontrait à Burke que la Révolution de 1688 n'était rien en comparaison de la Révolution de 1789 et que, aussi bien sous Louis XVI que sous Louis XIV, Burke aurait pu passer toute sa vie à la Bastille sans que l'un ou l'autre sut qu'il y était. Mais les Anglais n'étaient pas assez mûrs pour la philosophie de cet ouvrage ; il était difficile de leur faire admettre comme le prétendait Paine que la monarchie tempérée n'est que mensonge et que corruption, que les rois sont des brigands couronnés, que toute hérédité est monarchique ou aristocratique, que toute charte ou corporation sont des absurdités. Et ils étaient plus disposés à admirer les caricatures qui leur représentaient Fox et Sheridan déguisés en conspirateurs républicains, surpris par Burke au moment où ils inondaient la constitution de sang.
Tandis que ses adversaires exagèrent l'anarchie de la France pour désapprouver toute réforme, Fox affirme sa constance d'opinion et il s'applique à lui-même les vers fameux
d'Horace :
Justum et tenacem proposili virum....
Impavidumfericnt ruinée
Le 11 mai 1792 il s'écrie encore : « Mon opinion sur la Révolution française est exactement ce qu'elle a toujours été. Je la considère comme l'événement le plus heureux pour nous et pour le monde entier. »
Il ne s'arrête pas aux désordres qu'on trouve fatalement dans une lutte de ce genre quand l'attaque est menée par une troupe mal disciplinée. « On a beaucoup parlé de la prise de la Bastille, de cette forteresse où l'homme gémissait souvent sans être jugé; on a représenté cet événement comme l'effet d'une trahison ; on met en doute même tout ce qui nous est rapporté de cet horrible repaire et moi j'avoue que je me glorifie, comme Anglais, comme ami de la justice et de l'humanité, de voir ce moyen atroce anéanti pour ne jamais reparaître. »
Il défend Priestley et Paine : « J'ignore pourquoi le docteur Priestley, quoiqu'il approuve la constitution anglaise, mérite d'être puni sous prétexte qu'il est unitaire, tandis que je ne le serais pas parce que je suis trinitaire. J'ai lu plusieurs ouvrages de Priestley, je n'ai jamais rien vu de politique dans ses ouvrages religieux" et, dans ses ouvrages politiques, il ne me paraît pas avoir mêlé des opinions reli-
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gieuses. Le livre de M. Paine est un libelle, mais non un libelle infâme, c'est un libelle contre la Constitution anglaise, tandis que le livre de M. Burke est un libelle contre les constitutions des pays libres. »
Le procureur du roi engage des poursuites contre Les Droits de V homme de Paine ; une proclamation sur les écrits séditieux avec injonction de saisir les écrits et de poursuivre leurs auteurs est déposée sur le bureau de la Chambre, Grey s'oppose avec chaleur à cet espionnage digne de l'ancien régime français et destiné à jeter la discorde et l'épouvante parmi les amis de la liberté ; il compare le rôle de Fox dont les principes sont élevés et dignes, dont l'amitié est un honneur, à la tactique du chancelier de l'Echiquier « tissu d'inconséquences, d'assertions suivies de rétractations et d'apostasies ».
Pourtant plusieurs amis de Fox approuvent la proclamation. Avec duplicité, pour préciser ce conflit d'opinions, Pitt accuse Fox de manquer de patriotisme. Fox a beau invoquer tous les actes de sa vie ; il a beau démontrer que, contre des théories dangereuses, les dispositions patriotiques de la nation constituent la
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meilleure des garanties. A quatre heures du matin la Chambre adopte la proclamation.
Cette proclamation visait directement Paine Bravant la colère officielle et royale, courageusement, Erskine s'offrit pour le défendre au nom du respect de la liberté d'opinions. Mais Paine n'avait déjà plus besoin de défenseurs. Il fuyait pour devenir citoyen français, conventionnel et tirer son chapeau « aux brigands couronnés de l'Europe plongés dans une conspiration, notamment à M. Guelfe, électeur du Hanovre, qu'inculpent de violentes présomptions, en sa qualité de roi d'Angleterre, sa cour et ses ministres ».
Pour Fox, la démocratie n'avait que la valeur d'un idéal, d'un flambeau qui montre La route ; en défendant Paine, en se compromettant avec un homme qui lui ressemblait si peu. Fox venait de donner un témoignage nouveau de son libéralisme.
A partir du 10 août 1792, le mouvement anti-révolutionnaire anglais se transforma nettement en mouvement anl ifrançais. Tous les Anglais de la haute société furent indignés par les événements du 10 août. Fox fait exception. Ses le Lires le montrent suivant avec un intérêt
passionné les événements de France, manifestant des inquiétudes pour la reine, se réjouissant de la fuite de La Fayette « car c'est un honnête homme », mais ajoutant : « Et cependant malgré leurs fautes, malgré leurs folies je m'intéresse à leurs succès au plus haut degré. C'est une grande crise pour la cause réelle réelle de la liberté ; quoique nous puissions penser du peuple qui combat pour elle dans la bataille actuelle, je leur souhaite le sort de mes vieux amis les Américains et je crains
leur défaite. » « Je ne pense pas du tout si
mal de l'affaire du 10 août que lorsque j'en entendis parler pour la première fois. Si le roi et les ministres étaient réellement décidés à ne pas agir de concert avec l'Assemblée et, qui plus est, s'ils favorisaient secrètement l'invasion des barbares il était nécessaire de toute façon de se débarrasser de lui et d'eux. » — (3 septembre 1792).
Dans une autre lettre de septembre Fox écrit qu'il était à peine habitué aux événements de 10 août quand les récits du 2 septembre sont arrivés; il considère «les horreurs du 2 comme les événements le plus faits pour briser le courage de ceux qui, comme lui, se
sont inaltérablement, dès le début, dévoués à la vraie cause. Il n'y a pas l'ombre d'excuse pour cet horrible massacre et il n'y a pas la moindre possibilité de l'excuser sur un point particulier ». Pourtant le manifeste du duc de Brunswick remplit Fox « de dégoût ». Dans une lettre qu'il adresse à ses commettants, il tourne en ridicule l'idée d'une semblable conquête, il montre que le premier résultat de cette entreprise mal combinée a été de faire oublier par les habitants de Paris et de toute la France leurs dissensions particulières pour ne songer qu'au danger commun. « Rien n'égale, disait Erskine, l'héroïsme de ce peuple ; il a fouillé jusque dans les demeures des morts pour trouver des moyens de faire de la poudre : les grilles, les barreaux de fer ont été transformés en armes de guerre ; l'esprit dont les Français étaient animés était celui de la terreur et du désespoir. Valmy enthousiasme Fox comme Saratoga et Yorktown l'avaient enthousiasmé. — Brunswick n'est pour lui qu'un nouveau Xerxès ; celui qui défend la thèse des Feuillants n'est pas digne du nom de whig. « Le roi ne peut user de ses prérogatives contrairement au vœu de l'Assemblée. » En
admettant le contraire, Fox renoncerait aux principes politiques de toute sa vie et déjà, tentant d'excuser les révolutionnaires, il écrit : « Quel est le peuple qui ne serait pas conduit à la folie en voyant un ministère se dresser contre la nation qui l'emploie, abuser de la prérogative royale, empêcher la levée d'une armée votée par l'Assemblée, en voyant un roi renvoyer le seul ministère qui ne soit pas suspect d'être de connivence avec l'étranger. ))
Fox défend les Jacobins, mais pas plus loin que le 10 août : « S'ils ont trempé la main dans les massacres de septembre, il n'y a pas d'excuses pour tant de cruauté et pour tant de bassesse. — Si les coupables de telles infamies ne sont pas punis, il y aura une ombre sur le brillant gouvernement de la France, ombre que les plus beaux discours de Roland et de Vergniaud n'arriveront pas à dissiper. »
Pour enchaîner cette force d'éloquence et de sincérité, des négociations assez étranges furent engagées : elles étaient destinées, en apparence, à faire entrer Fox dans la combinaison ministérielle de Pitt ; en réalité elles devaient amener la défection des amis de Fox