LES TRUCS
Les féeries représentées dans ces dernières années en ont montré quelques-uns fort remarquables, mais le type de la féerie à surprises est resté et restera longtemps encore les Pilules du Diable, où les trucs, tout en ayant vieilli, sont si parfaitement exécutés que les plus clairvoyants ne peuvent s'empêcher de les admirer. Les Anglais, dans leurs pantomimes , en ont trouvé de merveilleux, qui, en grande partie, ont émigré sur nos théâtres. Quelques-unes de ces pantomimes ont fort égayé le public des Folies-Bergères, depuis deux ans, et nous conseillons à M. Sari de ne pas les rayer de son programme, à la fois si complet et si varié. — Aussitôt qu'il est question de monter une féerie nouvelle, entreprise dans laquelle un directeur ne se précipite pas à la légère, il se produit une grande agitation au théâtre. Le chef machiniste, les décorateurs, le fabricant d'accessoires et de cartonnages se creusent la cervelle pour trouver des trucs à sensation. Un truc sauve toujours une pièce de ce genre, quand les calembourgs n'y suffisent pas.
Voici, d'après M. Jules Moynet, auteur de l'Envers du théâtre, la description de quelques trucs qui ont obtenu un légitime succès.
Dans les Amours du Diable, l'héroïne de la pièce paraissait dans un palanquin d'un aspect très-léger, construit de façon à ôter toute idée de double fond, et porté sur les épaules de quatre esclaves; tout-à-coup, l'actrice fermait deux rideaux de soie, les rideaux se rouvraient presque aussitôt; l'actrice avait disparu : où avaitelle passé ? Or, ceci se faisait en pleine lumière, sur l'avant-scène parfaitement éclairée. Cette disparition fut longtemps inexpliquée et excita pendant un grand nombre de représentations une légitime curiosité. L'explication en était cependant fort simple; les supports du palenquin étaient d'apparence fort grêle, le couronnement ne présentant lui-même aucune épaisseur pouvant renfermer une personne, les quatre colonnettes, tubes de métal, renfermaient des contre-poids dont les fils passaient par de petites poulies placées au sommet, et venaient prendre un cadre formant le dessus du coussin de soie sur lequel était couchée l'actrice. Au moment où les rideaux se fermaient, un des porteurs, machiniste costumé, lâchait le fil de retraite; le cadre, entraîné par les contrepoids, montait dans la partie supérieure,
dont le dôme très-aplati et fait de cartonnage très-léger épousait la forme de la personne qui venait s'y loger. Le milieu de ce dôme en toile métallique laissait passer l'air pour que l'actrice pût respirer. Le mouvement s'opérait très-rapidement, et, au moment où il était accompli, un fil tiré par un des porteurs ouvrait les rideaux. Tous les moyens que fournit la peinture avaient été employés pour que les colonnettes et le dôme présentassent à la vue moins d'épaisseur qu'ils n'en avaient réellement. Les porteurs, choisis parmi des hommes robustes, s'en allaient allègrement, aussitôt la disparition. L'illusion était complète. Le truc avait été trouvé et construit par M. A. Pierrard, machiniste du Théâtre-Lyrique.
Un autre truc, qui fit courir tout Paris, fut celui des spectres , qu'on introduisit dans une pièce au théâtre impérial du Ghàtelet, le Secret de Miss Aurore, après l'avoir employé d'abord sur le théâtre du physicien Robin, boulevard du Temple.
Ce truc était basé sur la réfraction qui se produit sur des glaces non étamées, quand les objets qui s'y reflètent sont placés dans certaines conditions de lumière; ce qui ajoutait au fantastique de ces appa-
ritions, c'était que des personnages réels mêlés aux spectres passaient au travers ou derrière ces derniers, sans cesser d'être visibles. Le plancher du théâtre était élevé de manière à ménager un aspect suffisant pour y mettre des personnages fortement éclairés, couverts de costumes dont on voulait revêtir les apparitions; ces personnages se réfléchissaient dans une glace sans tain, légèrement inclinée pour ne rien refléter de ce qui est au-dessus sur le théâtre. Le fond sur lequel se détachaient les personnages réels était identiquement le même que celui du théâtre; la réfraction ne laissait donc voir à ce moment précis que les personnages (1).
Dans une féerie du Cirque, le Diable d'argent, on voyait une tour au milieu des eaux. L'héroïne y était enfermée comme toujourspourune cause injuste. Une fenêtre pratiquée au sommet était l'unique entrée de cette prison fantaisiste. L'amoureux de la princesse arrivait en bateau au pied de la tour, et manifestait son désespoir de ne pas trouver une entrée plus commode pour délivrer sa dame. Sur un geste de la fée pro-
(t) Voir le volume do la Bibliothèque des merveilles, intitulé l'Optique, par Marion, p. 312.
tectrice, le mât de la barque se développait par un mouvement giratoire et un superbe escalier tournant , partant du bateau et aboutissant au sommet de la tour, permettait à la prisonnière de descendre commodément dans la nacelle et de voguer vers des destinées meilleures. — Ce truc-là était encore d'une simplicité remarquable ; le mât de bateau avec ses fils, la voile carguée et posée presque perpendiculairement cachaient le noyau de l'escalier, qui masquait toutes les marches placées les unes sur les autres. A un moment donné, le mât disparaissait dans le dessous, la première marche sollicitée par un fil commençait un mouvement circulaire autour de l'axe, elle entraînait la secondeau moyen de fiches en fer, la seconde entraînait la troisième, ainsi de suite, jusqu'à ce que la révolution fût accomplie ; chaque extrémité de marche portant un fragment de balustrade, l'escalier développé se trouvait orné d'une superbe rampe dorée qui complétait l'effet.
A citer aussi un truc du Roi Carotte, au théâtre de la Gaîté.
Un magicien très-vieux, très-cassé, après avoir rendu des services importants à ses protégés, leur demande pour unique ré-
compense qu'ils veuillent bien couper son propre corps en morceaux et jeter les fragments de sa personne dans un four chauffé à blanc , à fin qu'il ait l'avantage d'y renaître jeune et bien portant; sa volonté s'exécutait en scène sans que le personnage cessât de parler.
Ce truc se compliquait d'un énorme volume posé sur une table. Des figures peintes sur les feuillets de ce livre s'animaient et s'échappaient du volume à mesure qu'on en tournait les pages ; après deux ou trois culbutes sur la scène, elles étaient réintégrées par un acteur dans les feuillets d'où elles étaient sorties.
Près de cette table était un fauteuil. La table, posée sur des pieds assez frêles, n'était couverte d'aucun tapis , et on ne pouvait supposer aucune communication avec le dessous du théâtre.
Le magicien, vêtu d'une grande robe en velours noir, se fait apporter l'énorme volume. Les assistants le posent sur la table, l'ouvrent, et ils en tournent les feuillets illustrés. Les gnomes s'échappent et cabriolent sur le théâtre. Pendant que l'attention des spectateurs est attirée sur cette action, l'acteur assis dans le fauteuil, sans mouvement apparent, quitte sa position pour se placer debout sur une trappe. Du dessous on substitue de fausses jambes à la place des siennes. Le devant du fauteuil
a fait un mouvement en arrière complètement inaperçu du spectateur, lorsque l'acteur s'est placé sur la trappe ; c'est alors que, sur sa demande, on lui enlève une jambe, puis l'autre, pour les jeter dans un four; les bras de l'acteur sont encore mobiles jusqu'au moment où l'on enlève de faux bras en cartonnage recouvrant les véritables ; il ne reste plus dans le fauteuil que le corps de l'acteur et la tête qui parle toujours et tourne à droite et à gauche en donnant ses ordres. Cette tête est un masque avec longue barbe blanche, lunettes, calotte de velours, fraise de dentelle qui s'adapte parfaitement sur celle de l'acteur et ne laisse voir que les lèvres et les yeux.
Un des personnages en scène prend la tête du magicien et la pose sur la table, où elle se remet immédiatement à parler, à prescrire ce qu'il faut faire du reste de son individu.
Voici ce qui s'est passé pendant que le personnage s'est emparé de la tète factice en ayant l'air de faire un effort pour l'arracher de dessus les épaules, on a changé immédiatement la trappe sur laquelle était l'acteur, qui a remonte rapidement sur une autre, s'est glissé sous la table et a replacé sa tête dans le masque de ma>icien, puis s'est remis à parler et à tourner de droite et de gauche.
PHOTOGRAPHIE GASTON et MATHIEI