BOULEVARD BONNE-NOUVELLE
Triîssk, édit'^ur.
Paris.
Gomment se fait-il que l'acteur puisse, placé sur une trappe, introduire sa tète dans le masque sans être vu de dessous la table? Voici l'explication : la table qui, pour tous les spectateurs présente un dessus en bois posé sur des pieds est d'une construction tout autre que celle qu'elle paraît avoir. Qu'on se figure une glace inclinée qui réfléchit les pieds de table, couchés horizontalement. On a soin, dans ia mise en scène, de ne pas faire passer d'acteurs derrière la table, par la raison bien simple que le spectateur n'en voyant pas les pieds devinerait la présence de la glace. Il est ainsi facile de comprendre que le vide du dessous de la table paraît naturel et que la présence de l'acteur demeure inexplicable. A la fin de la scène, on use encore d'un truc plus extraordinaire. Après avoir enveloppé le tronc dans la robe de velours et Tavoir mis dans le four, un des personnages en scène prend la tète et, traversant la scène, va la précipiter dans le brasier qui a déjà reçu toutes les parties de l'individu. Le sorcier, qui est redescendu dans le dessous, fait le même chemin, pour ainsi dire, sous les pieds de l'acteur en scène; il remonte sur une trappe qui l'amène vivement au niveau du plancher, derrière le décor. Il revêt immédiatement un habit pour compléter le costume qu'il avait sous sa robe de magi-
cien; le four éclate, et le vieux magicien rentre en scène jeune et brillant. L'adresse des machinistes du dessous qui concourent à ce ([ue rien ne s'oublie et que tout marche rapidement, font de ce truc une chose très-amusante pour le spectateur ordinaire, et très-intéressante pour celui qui cherche à se rendre compte de ce qu'il voit.
Sous le nom de truc, on peut comprendre aussi tous ces grands effets de décors où toutes les ressources du théâtre sont mises en mouvement, tels que les apothéoses, les effets de mer, de naufrage, d'engloutissement, d'incendies, d'inondation, etc.
M. Ghéret, qui est à la fois un peintre décorateur hors ligne et un machiniste distingué, a communiqué à M. Moynet les maquettes de deux de ces décorations ainsi que ses modèles de machines.
La première, faisant partie de l'apothéose finale d'une féerie, consiste en un plateau monté sur un grand bâti, équipé comme une trappe ordinaire, avec cette différence qu'il occupe trois plans et qu'on fait sauter sablières, trappes et trappellons pour lui donner une place dans le dessous, où il pénètre jusqu'au sol. Il faut une quantité considérable de contre-poids pour enlever
la machine, au poids de laquelle s'ajoute celui d'une vingtaine de personnes. Sur un plateau principal formant demi-cercle , sont disposés circulairement neuf appareils, qui sont appelés parallèles; les fils qui se rattachent aux parallèles sont fixés à un bâti demi-circulaire, placé à la partie centrale; pouvant porter sur le bord de son plateau cinq figurantes, ce qui, avec les neuf placées sur les parallèles, avec un tampon qui ne supporte qu'une personne couronnant l'édifice quand le développement est complet, donne un total de 15 figurantes. Lorsque le premier plateau monte, le spectateur ne voit d'abord qu'un groupe de femmes, rangées en demi-cercle, l'une contre l'autre; mais lorsqu'il est arrivé à son point, les machinistes, qui sont dans l'intérieur de la machine et qui ont monté avec elle, appuient, au moyen d'un tambour établi au centre, le plateau des cinq parallèles. Par le seul fait de cette ascension, les fils des parallèles se détendent et laissent descendre les parallèles dans le plan de la courbe que décrit le plateau. Pendant que ce mouvement s'accomplit, le petit tampon placé au centre s'élève et domine le tout avec la figurante qu'il porte. Sur chacun de ces plateaux est fixée une tige de fer avec une ceinture qui maintient chaque personnage dans la pose nécessaire. Six trappes, équipées autour,
sur le plancher de la scène, font sortir du sol six autres figurantes qui prennent leurs places entre les supports des parallèles. Ajoutez à cet effet central des masses de figurants cfui sont sur les côtés et par-devant, une décoration brillante et de la lumière électrique, sans compter les flammes de bengale, de tout temps complément obligé d'une apothéose.
Le tonnerre, la pliiie^ la grêle, le vent, les éclairs au théâtre.
Les phénomènes atmosphériques sont trop du domaine des théâtres de drame et de féerie pour qu'il n'en soit pas parlé dans la Gaîté. M. Moynet nous initie d'abord au tonnerre. S'il ne s'agit que d'obtenir des roulements lointains, une plaque de tôle agitée graduellement, d'un mouvement de plus en plus vif, fournira, surtout si la plaque est d'une certaine dimension, une illusion suffisante.
Jadis, une brouette à quatre roues polygonales, chargées de pierres était roulée à grand renfort de bras sur les corridors du cintre, et, comme cette manœuvre accompagnait invariablement l'arrivée du Deus ex machina chargé du dénouement,
cela donnait à penser au public que le Dieu en question, descendait tout prosaïquement de voiture avant de paraître en scène. La science théâtrale a marché en avant, et le tonnerre l'a suivie. La brouette de nos pères est tombée dans l'oubli ; voici une machine fort simple qui l'a remplacée avantageusement. Qu'on se figure une série de planchettes, dont chacune est enfilée à ses extrémités sur deux cordelettes, comme les jalousies des croisées; ces cordelettes se réunissent ensuite sur une poulie fixée à la charpente d'un corridor. Deux hommes enlevaient la machine à bout de bras et la laissaientretomber violemment. De là, grand fracas, et une suite de chocs sonores et irréguliers qui , combinés avec la manœuvre de la plaque dont nous avons parlé ci-dessus, imitent avec un certain succès le bruit du tonnerre grondant au lointain et tombant tout à coup dans un lieu voisin de la scène.
Meyerbeer dirigeait à l'Opéra-Gomique les répétitions du Pardon de Ploërmel. Il trouvait insuffisants les moyens employés jusqu'alors pour rendre le bruit du tonnerre, quand, passant près des chantiers du Louvre, il aperçut des maçons qui déchargeaient des plâtras par les fenêtres d'un étage supérieur, en les faisant rouler dans un conduit en charpente. Le bruit sourd et saccadé produit par la chute de
ces plâtras, corps de formes irrégulières et de poids divers, lui inspira une idée qu'il fit mettre à exécution sur le théâtre même de l'Opéra-Gomique. Une vaste cheminée ou trémie, en épaisses planches de sapin est construite, partant des grils et arrivant à la scène ; des traverses obliques sont disposées à l'intérieur, une trappe ferme l'orifice supérieur de ce vaste conduit. .Lorsque l'appareil doit servir, une charge de moellons, de cailloux, de morceaux de fonte est placée sur la trappe qui bascule à unmoment donné. Les objets s'engouffrent, rebondissent sur les obstacles, frappent les parois et retombent avec un bruit assourdissant sur les planches. Ce genre de procédé un peu encombrant ne peut servir que dans les grandes occasions, Pour la pluie et la grêle, il est à peu près impossible d'en rendre complètement l'effet au théâtre; l'essai en a été souvent tenté et n'a pas réussi. Il faut se contenter du plus ou moins de vérité dans l'imitation du bruissement. Pour arriver à ce bruit, on remplit de petites pierres une boite très-étroite, longue de plusieurs mètres coupée par intervalle de vannes de bois ou de métal, Les pierres en tombant, rencontrent ces vannes et ricochent de l'une à l'autre ; il s'ensuit des sons saccadés qui ont assez de rapport avec le grésillement d'une pluie d'orage.
11 y a quelques années, aux Ihéàlres du Châtelet et de la Gaîté, on donnait deux pièces plus ou moins bilDliques, et traitant chacune du déluge. Les deux théâtres en concurrence pour la représentation de ce point capital de l'œuvre, s'en étaient tirés de façon différente. Au Ghàtelet, lorsque le moment critique arriva, une gaze trèstransparente zébrée de fils d'ai'gent en zigzags descendait au premier plan, et tandis qvi'on l'agitait, dos rayons de lumière Drummond venaient se briser sur les paillettes et les faisaient étinceler. A la Gaîté, au contraire^ une mince lame d'eau tombant du cintre, occupait la largeur du théâtre, tandis que la lumière Drummond faisait son apparition obligée. Le déluge du Châtelet était plus gai, plus brillant d'effet, tandis que celui de la Gaîté donnait aux personnages se mouvant sur le théâtre, un aspect plus triste, plus glauque. Malgré cette « çfreat attraction » les deux pièces tombèrent et leurs déluges avec elles; pareille tentative ne fut pas renouvelée.
La neige se fait le plus souvent avec de petits morceaux de papier que des machinistes placés sur les ponts volants des cintres, sèment à pleines mains. On a essayé de produire plus d'illusion en substituant des rognures de laine blanche aux morceaux de papier; le moyen était dis-
pendieux, on y a renoncé. Depuis longtemps les éclairs sont figurés au moyen d'une gigantesque pipe en fer blanc dont l'intérieur renferme du lycopodium en poudre. La partie supérieure du fourneau est garnie d'un couvercle percé de trous; au centre se trouve une lampe à esprit de vin; on souffle dans le tuyau, le lycopodium s'échappe par les trous, s'enflamme au contact de la lampe et s'éteint aussitôt.
Un autre moyen plus économique encore consiste à disposer un certain nombre de becs de gaz que l'on tient à la lueur bleue, et auxquels on donne du feu tout à coup en ouvrant la clef du tuyau qui les alimente.
Le procédé le meilleur est celui-ci: On découpe dans le rideau de vastes parties que l'on recouvre de calicot peint à l'essence, au moyen de la lumière électrique on jette un rapide rayon lumineux, qui vient éclairer par trensparence les endroits réservés.
Pour les cris d'animaux, un instrument spécial a été construit. C'est un tambour très-allongé fermé par une peau d'àne à une seule de ses extrémités. Sur cette peau est bandée une corde à boyau attachée par son centre à une autre corde du même genre qui traverse le tambour dans toute sa hauteur. L'exécutant, ordinairement le régisseur, place le tambour entre
ses genoux puis, la main recouverte d'un gant enduit de colophane, il frotte plus ou moins vivement sur la corde, et il se produit alors des grognements prolongés sourds ou éclatants.
On s'est servi plus d'une fois de chiens, mais seulement pour des rôles muets. On n'est pas arrivé malheureusement pour l'absolue vérité à leur apprendre à répondre à la réplique : du reste, certains régisseurs ont fait une sérieuse étude de la langue canine et remplacent à merveille l'animal absent. Quant aux roulements de voitures, il suffit de la première paire de roues venue promenée avec plus ou moins de vitesse sur la scène, Les machines à imiter les sifflements du vent sont de plusieurs sortes. La plus usitée est celle-ci. Une boîte assez solide, porte l'axe d'un cylindre posé sur deux tourillons, construits par la juxtaposition de parties assemblées entre elles et présentant comme coupe un segment de cercle surmonté d'une partie saillante, assez semblable à la dent d'une roue d'engrenage, et qui forme saillie sur la surface du cylindre. Il y a ordinairement quinze à vingt de ces espèces de languettes disposées sur l'appareil dont il s'agit. Une forte étoffe de soie est disposée sur le bâti, par dessus le cylindre. De petits boulons, que l'on serre à volonté, permettent de la
tendre plus ou moins. Quand, au moyen d'une manivelle, on imprime un mouvement giratoire au cylindre, le frottement de la soie sur les languettes produit un grincement continu imitant, à s'y méprendre, le sifflement du vent qui s'engouffre dans les cheminées ou les corridors.