PENDANT LES REPRÉSENTATIONS DE
ORPHEE AUX ENFERS
Les trois ou quatre rédacteurs qui signent la « Soirée théâtrale », au Figaro, du pseudonyme de : « Un Monsieur de l'orchestre », ont publié, pour être vendue dans la salle de la Gaîté, pendant les représentations à' Orphée, une jolie brochure illustrée de plus de 50 vignettes par Bertall. Cette brochure énumère avec beaucoup d'esprit l'historique de la pièce ancienne et les changements que l'impressario-maëstro a dû lui faire subir, les morceaux de musique inédite ; elle nomme et biographie les interprèles nouveaux, et enfin, (c'est là où je m'accroche au bras du Monsieur de l'orchestre) il fait faire, à qui veut bien avec lui, le voyage autour d'Orphée aux Enfers, c'est-à-dire une excursion, qu'il n'est pas donné à tout le monde de faire en pleine féerie, à travers les foyers, les coulisses et les loges d'un théâtre comme la Gaîté. Attention, lec-
teurs, le voyage commence, écoutez-bien l'aimable brochure qui parle.
Je monte au premier; cet étage, ainsi que le second, est consacré aux loges des artistes. C'est là que se trouvent la loge de M"^" Théodore, qu'on est en train d'installer ; celle de M"^^*^ Cico, où — luxe plein d'éloquence ! — je remarque une cuvette et un pot à eau en argent.
Au second, MM. Gravier, Grivot, Jean- Paul et Meyronnet occupent une grande pièce qui se distingue par ses glaces à cadres en citronnier. Ces messieurs ont pour voisin Christian dont la chambrette est tapissée de numéros de la Lune, de V Eclipse et autres journaux à images.
Montaubry , au contraire , s'est meublé comme à l'Opéra-Comique; il a des portières en étoffe algérienne, des rideaux pareils et un divan turc. ]\P<^^ El vire Gilbert et Fontebello sont casées ensemble, seulement l'actrice est séparée de la danseuse au moyen d'un paravent. Quand cette dernière essaye ses ronds de jambe, le malheureux paravent est généralement renversé. En entrant chez M^'^ Perret, on se croirait dans une chambre d'hôtel garni, rien n'y manque ni la chaise recouverte d'un damas fané, ni le canapé en velours rouge, ni la glace au cadre classique. On cherche machinalement le portrait de Poniatowski ou la gravure représentant le
Mauvais sujet et sa famille. La loge de ^Ime Matz-Ferrare est la loge simple et sévère de la femme mariée; signe particulier : une bouteille de malaga sur la toilette. D'autres loges encore, sans importance, sont réservées à d'autres actrices et danseuses.
Je reprends mon ascension et je monte au troisième, dans la loge du corps de ballet. Le décors change : ce n'est plus la petite cellule où s'habille une seule artiste, ni la grande salle où se costument les figurants; c'est une jolie petite pièce bien chauffée, bien gaie, où le gaz brille plus clair et où l'on respire celte atmosphère particulièrement agréable se dégageant d'un groupe de femmes qui se parfument. Ce n'est pas luxueux, et c'est sur des tablettes de bois blanc que sont étalés les objets de toilette; mais il n'est rien de plus propret que cette ruche gracieuse, dans laquelle il est agréable de pénétrer au moment où les mouches déploient leurs ailes. Les unes sont assises, les autres debout , d'autres enfin n'ont encore que leur maillot rose ; ce sont des chrysalides qui vont devenir des papillons.
Au quatrième, les choristes hommes; ils sont un peu mieux logés que les comparses, et leurs tendances artistiques se manifestent par des dessins au crayon de couleur qui couvrent les murs. Il y a, entre
autres portraits, un pirate de la savane qui ne serait pas déplacé dans un cadre.
Au cinquième, sont casées de petites figurantes ; elles occupent la place autrefois réservée aux singes du Roi Carotte.
Au sixième, je trouve les choristes dames; même disposition que dans la loge du corps de ballet, mais c'est plus pauvre. Presque toute la soirée, on y soupe frugalement d'un morceau de viande froide, sans autre assiette que le papier graisseux qui l'enveloppait, le tout presque môle au rouge et au blanc. Quelquefois , il arrive aux soupeuses, quand elles sont pressées par les exigences du service, de mettre de la poudre de riz en guise de sel sur leur gigot ou de frotter dans le sel la patte de lièvre destinée au maquillage.
Au septième, enfin, c'est le grenier, où sont reléguées les comparses femmes. Si l'on n'était accueilli, en entrant, par les éclats d'une gaieté bruyante , on se figurerait qu'on vient faire une visite de charité dans une famille d'indigents. Les ligurantes sont, en général, de pauvres ouvrières, bien contentes d'ajouter vingt sous à ce que leur rapporte le travail de la journée.
Si tous les étages varient par leur aspect, on y entend en revanche fredonner les mêmes refrains. Partout où je passe,
j'entends chantonner en sourdine le fameux :
Tra la la la, la la, partons, Oui, partons, Oui , partons !
ce chœur enlevant, qui précède et accompagne le fameux cortège final du deuxième acte. Il est certainement aussi curieux de voir ce cortège se former dans les coulisses que d'assister à son défilé sur la scène.
Il a fallu, pour le régler, tracer tout un plan de bataille, que le plus habile tacticien ne désavouerait pas. Tous les couloirs, tous les débouchés, toutes les portes ont été utilisés. Chacun y a sa place marquée, jusqu'au moment où, sur un signe de Baudu, le troisième régisseur, tout le monde se met en branle. On dirait des soldats se mettant en marche sur un commandement de leur chef. Il y a nécessairement quelques retardataires dans le nombre. Tantôt c'est le Temps qui saute précipitamment sur sa faux et traverse les rangs en criant :
-^ Place, place, messieurs et dames !
Ou bien c'est Neptune qui a oublié son trident dans un coin. On entend la voix de l'avertisseur :
— Ohé, les cyclopes ! Par ici, la Fortune ! Allons, Gybèle, pas devant Flore !
Le défilé terminé, tout le monde se précipite au vestiaire des accessoires où, tout le long des couloirs, chaque objet à sa patère désignée.
Ici, ce sont les lyres des syrènes; là, les thyrses des bacchantes, des coupes, des amphores, des boucliers, des lances, des carquois.
Le spectateur qui, de sa place, assiste tranquillement à ce déploiement féerique, ne se rend pas compte de tout ce qu'il faut d'énergie, de vigilance et d'activité pour mettre en mouvement, pour maintenir un personnel si nombreux. Il ne s'imagine pas tout ce que ce plaisir, procuré à ses yeux et à ses oreilles, représente de fatigues, de peines, d'émotions à l'état-major qui manœuvre sous les ordres du général Offenbach.
Le jeune Mendel, le parfait secrétaire, constate avec plaisir que, d'ici longtemps, il ne se fatiguera pas la main à libeller des billets de faveur.
Une fois sorti du quartier, descendez, tournez à droite, et vous voici dans le foyer des artistes. C'est une salle plus longue que large, avec des divans en velours rouge, des glaces à profusion et une cheminée au milieu.
Pendant les entractes, Jupiter y trône au milieu de sa cour, qui ne manque jamais de lui faire des compliments sur
son dernier calembour ; Mercure y cause avecMinos et Rhadamante, qui tiennent leurs perruques à la main. Le gros boiuxlon du ballet des Mouches y attend philosophiquement son armature de laine qu'un habilleur lui apporte au moment d'entrer en scène. Des polieemen de l'amour, dans leur joli collant gris-fer, s'y promènent deux à deux ; Stop y prend sur son album le croquis d'une déesse couronnée de roses, qui, en attendant son tour, s'occupe à enfiler des perles.
Au dernier entr'acte surtout, l'animation du foyer devient grande. C'est à ce moment-là une invasion de déesses ; toutes donnent un dernier soin à leur costume. Pomone aide Vénus à fixer les lacets de son soulier de satin rose ; Diane étudie devant un glace l'effet de son opulente coiffure.
Passe Yizentini.
— Mes enfants, crie-t-il, nous ne bisserons pas ce soir l'hymne à Bacchus!
A côté, séparé du foyer des artistes par le cabinet de M. Taigny, l'habile directeur de la scène, se trouve le foyer de la danse, un petit foyer, un peu triste, peut-être, quelque chose comme le parloir d'un pensionnat. Là, des groupes divers se forment. Des groupes de nationalités diverses. C'est un caquetage incessant à travers lequel on distingue un peu de
toutes les langues : de l'anglais, de l'italien, de l'espagnol.
Une petite mouche de quatre ou cinq ans s'y est endormie sur les genoux de sa grande sœur.
Tout à coup, le maître de ballet se montre :
— Vous avez bien, toutes, vos ailes?
leur crie-t-il.
Et voilà tout le monde qui se lève ; la petite mouche se réveille en se frottant les yeux, et le foyer se vide sur la scène pendant que l'employé chargé de faire manœuvrer la lumière Drummond projette sur cet escadron papillonnant les rayons bleus de son appareil.
En quelques lignes, j'ai essayé de retracer le tableau des coulisses telles que quelques rares privilégiés peuvent les voir. Mais les coulisses elles-mêmes ont leurs coulisses, où les personnes étrangères au service ne pénètrent sous aucun prétexte : ce sont les loges où s'habillent les artisles, celles des choristes, des comparses, des figurantes, des choryphécs du ballet, etc.
Une haute protection m'en a pourtant facilité l'accès. J'ai été conduit à travers ce dédale de couloirs et de loges par le régisseur général, l'aimable M. Vazeille, que son emploi appelle dans ces réduits à toute heure de la soirée, et pour lequel
i5i'y a pas portes closes.
Je commence par descendre un étage, et je me trouve au bout d'une voûte humide dans laquelle le vent s'engouffre avec fureur dans un tout petit cabinet où s'habillent les enfants. Au milieu des gamins, un pompier est debout, les empêchant, par sa surveillance continuelle, de toucher au gaz.
En face est un immense boyau qui servait autrefois de passage au souverain, et dans lequel on a installé les comparses — hommes. On dirait un poste de corps de garde, à la sortie d'un bal masqué. Sur une quadruple rangée de bancs, les figurants sont assis, attendant leur appel en scène. Les uns sont déjà habillés, les autres s'habillent ; au-dessus d'eux pendent les blouses, les paletots râpés, les chapeaux mous qu'ils viennent de quitter pour se vêtir d'or et de soie, et rien n'est étrangement comique comme ce contraste.
La salle est faiblement éclairée, mais suffisamment chauffée. A côté, il y a d'autres loges ayant la même destination et ressemblant, celles-là, aux simples violons des postes de police.
A côté de ce que tout le monde peut voir de son fauteuil ou de sa loge, il est un autre spectacle, non moins intéressant, et qui pique d'autant plus la curiosité du public, que la vue lui en est interdite : ce sont les coulisses, l'envers de la féerie,
ces recoins mystérieux où se Jmeut tout un monde d'acteurs, d'actrices, depuis la première chanteuse jusqu'à la dernière tigurante. Les coulisses ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, ni ce qu'en ont fait une foule de romanciers fantaisistes qui n'y ont probablement jamais mis les pieds. Il serait puéril de croire que les lils de famille viennent y récolter des conseils judiciaires ou que les journalistes viennent y semer et y récolter les mots plus ou moins heureux dont ils émaillent leurs articles. Les coulisses d'un grand théâtre comme la Gaîté sont régies presque militairement et on y est à cheval sur la discipline. Ceux même qui jouissent de leurs entrées ne passent pas sans un léger serrement de cœur devant le concierge de la rue Réaumur, un fonctionnaire peu commode qui ne badine pas avec la consigne.
Montez au premier, tournez à droite, gravissez les marches étroites d'un petit escalier et vous vous trouvez dans l'antichambre du cabinet directorial. Ce cabinet est une grande et belle pièce carrée tapissée de reps vert et ressemblant, par l'ameublement, au bureau du chef de division d'un ministère. Offenbach y reçoit ses lieutenants, ses chefs de service ; on lui apporte vers neuf heures le chiffre de la recette et on lui fait un i apport détaillé
sur la façon dont marche la représentation. Pendant les quinze premières soirées d'une pièce nouvelle, le maestro est là constamment, donnant ses ordres, faisant ses observations, rédigeant de vrais ordres du jour, qui sont immédiatement affichés au foyer des artistes. Cela ne l'empêche pas de recevoir ses colla- }3orateurs et quelques intimes. Crémieux apporte des nouvelles de la JoUq Parfumeuse, Ludovic Halévy arrive constater le succès de la pièce dans laquelle il a une part de collaboration anonyme, Marcelin demande des dessins de costumes pour sa Vie Parisieiuie, Vizentini, en habit noir et en cravate blanche, comme il convient à un bon chef d'orchestre, vient avec Tréfeu, l'heureux caissier, s'incliner devant le maître.
Comme deux courllsaus s'inclinout !
Sans s'inclinent !
Sans s'inclinent !