ODRY
Etait-ce un aeteur ou le pitre d'un saltimbanque, ne pour improviser des parades de foire. Fertile en mois impossibles, inouïs, qui touchaient au crctinisme par leur absurdité, et qui pourtant, disons-le, ne pouvaient éclore que dans le cerveau d'un homme intelligent qui, pour faire rire à tout prix, s'amusait à franchir toutes les limites du bon sens. Sa laideur, augmentée d'un nez retroussé, dit Rochefort, faisait grande envie à Bouffé, qui disait qu'Odry n'avait qu'à paraître pour semer partout la gaieté, tandis que lui, avec son nez aquiiin, était forcé de devenir ç:érieux.
Quand une situation se présentait dans une piécO; Odry ne la voyait pas, il sautait dedans à pieds joints, en dérangeant toute la combinaison de l'auteur ; mais il se présentait avec audace devant le public, lui improvisait une folio imprévue, et cela lui suffisait. On riait de lui, plutôt que de l'ouvrage.
Son meilleur rôle, celui ({ui, sans con-
trcdit, restera toujours attaché à son nom, (■'tait celui de Bilboquet clans les SalLimbanques. Il savait parfaitement habiller les personnages qu'il représentait , et, somme toute, c'éfait un farceur qui paraissait fort drôle aux gens communs.
Si vous lui disiez : « — Odry, comment vous portez-vous? » Il répondait: « — Estce que je sais... puisque Brunet ne veut pas. — 11 ne veut pas quoi?... — Justement, je pense comme vous. » Comprenait qui pouvait ces insanités.
Dans une pièce où on lui révélait un grand secret, il s'écriait avec surprise : « Où suis-je!... Que dit-on chez l'épicier?.. Quelle heure est-il? » — Et le public de se tordre.
Autres temps, autres mœurs ! mais continuons :
Pauvre foyer, que lu es cliangé! Los Arnault, les Lemercier, les Etienne, les Legouvc, les Boufflers, les Désaugiers et les Picard de l'heure présente, toute la littérature du foyer, enfin, se résume dans les deux ou trois auteurs et compositeurs attitrés qui tiennent l'affiche pendant toute l'année avec l'opérette en vogue, et, encore, ne voit-on ces heureux mor-
tels que très-rarement, vers la BO"^*", quand ils viennent réclamer leur prime au directeur ou lui proposer une nouvelle machine qui fera faire encore plus d'argent.
A notre humble avis, il est un portrait qui eût dû trouver sa place depuis longtemps dans ce foyer des auteurs illustres.
Ce portrait, c'est celui de Lambert Thiboust, qui peut passer à coup sûr pour un des plus fins représentants de la gailé française et de Tobscrvation parisienne.
L'éminent critique de l'Opinion Nationale, M. Paul Foucher, a bien résumé notre pensée à tous en disant, le 15 juillet 1867 : « Lambert-Thiboust est mort à quarante ans, l'éclat de rire encore aux lèvres, au moment où il venait de jeter à l'asphalte du boulevard son dernier bout de cigare et son dernier trait d'esprit. »
Les succès de cet auteur aux Variétés sont en effet les plus brillants qu'ait eus ce théâtre pendant ces quinze ou dix-huit dernières années.
Est-il nécessaire de retracer tout le répertoire de Lambert-Thiboust?
Non , car l'espace nous manquerait, et de beaucoup. Contentons-nous d'évoquer :
les Poseurs, ouvrage oublié mais très-remarquable. L'Homme n'est pas parfait, un petit chef-d'œuvre de drame populaire qu'il a signé seul, mais dont Thôodoro
àO FOYEUS ET COULISSES
Barrière a quelque droit à la paternilé : « Los Jocrisses de l'amour, les DiaLlas roses, voilà, j'en suis convaincu, écrivaitil à Paul Foucher, tout ce que je puis faire, et tout ce que je sais faire ; je suis, comme auteur dramatique, un parisien qui aime à rire et qui tâche de faire rire. »
Nul doute que M. Bertrand, qui lira notre opuscule, ne rende au regretté Lambert- Thiboust l'hommage posthume qui lui est du par les Variétés dont il a été autant la vie que ce théâtre fut la sienne.
Il y a quelque vingt ans, une chanson célèbre courut sur la bêtise des mères des dames des Variétés.
]\pie ^***^ s'étant écriée en bâillant au foyer : « Je vais me jeter dans les bras de Morphée. — Malheureuse! s'écria sa mère, encore une nouvelle connaissance ! )>
Les discours qu'on entend aujourd'hui au foyer des Variétés sont moins liasardés et ne compromettent personne. C'est ainsi que tout récemment la mère d'une autre actrice disait à un journaliste trèsmûr, qui s'était avisé de critiquer le jeu de sa fille : « Je voudrais bien vous y voir, vous, à jouer les ingénues. »
Pendant nombre d'années, (îentil, le
collabora! enr de Désaugiors, fréquonJa le foyer des Variétés. — Il y paraissait à sept heures précises et n'en sortait qu'à minuit, à. la lin du spectacle. Quand il entrait... tous les artistes se levaient par respect, et lui avançaient le vieux fauteuil dans lequel Yernet et Odry s'étaient assis tant de fois.
Aujourd'hui , ô profanation ! c'est le souffleur qui va faire son somme dans ce fauteuil pendant les entr'actes.
En résumé, actuellement, l'unique et le plus bel ornement du Foyer des Vnrictvs, c'est sa troupe, l'une des plus justement réputées de Paris; et tu vas en juger, ami lecteur, car nous allons avoir l'honneur de te la présenter en... détail.