‹ Foyers et coulisses (volume 4)Chapitre 2 sur 32 · LE FOYER · texte numérisé non relu

LE FOYER

(de 1795 à 1806)

Ce théâtre faisait alors fureur et son foyer devint aussi européen que le Palais- Royal lui-même, dont, à tout prendre, il eût pu passer pour le boudoir. — Ce foyer devenu historique fut pendant dix ans le rendez-vous de ce que Paris avait de plus gai et de plus spirituel.

Toutes les classes de la société avaient des places assignées à ce théâtre ; il y en avait môme quelques-unes de réser\ées pour les femmes honnêtes ; toutes les

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autres étaient occupées par d'autres femmes, obligées, par état, d'êtres jeunes et jolies. Les entr'actes étaient le moment brillant de la soirée; alors se répandait dans le foyer du public une nuée de jeunes femmes éblouissantes de parure et de beauté; il y en avait de quoi peupler tous les harems de l'Asie et de l'Afrique. Le temps du Directoire fut une époque d'orgie et de saturnales et le foyer Montansier y occupa une grande place ; la société n'était pas encore réformée, on cherchait surtout des réunions de plaisir, on se montrait peu difficile sur la qualité. Il n'était pas rare de trouver au théâtre Montansier les femmes de la plus haute distinction dans les loges honnêtes, et des jeunes gens de la meilleure tenue dans le foyer, disputant aux jeunes officiers des armées de la République les regards et les faveurs des belles habituées de ce foyer.

Tout dans ces réunions servait de prétexte à la gaieté et au plaisir; tout devenait spectacle, jusqu'cà la tribune enferme de galerie qui dominait le foyer fréquenté, nous le répétons, par les plus jolies femmes de Paris. On était même allé jusqu'à donner à l'une d'elles le nom d'un quai de Paris, nom un peu trivial, mais qui exprimait spirituellement l'opinion qu'on avait sur la femme.

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Dans ce foyer des Variétés on vit se réunir successivement, depuis 1795 jusqu'en loOG, toute la jeunesse littéraire du Directoire et de l'Empire, composée de tout ce que Paris renfermait alors de jeunes gens pleins de verve, d'esprit, de talent et d'avenir. C'était l'arsenal d'où sortaient les traits décochés au gouvernement directorial. Les rédacteurs des petites feuilles légères, les plus hostiles au pouvoir d'alors, en étaient les habitués.

Les vaudevillistes sont, par nature, de l'opposition. Les pièces de circonstance étaient la critique la plus mordante des événements et des hommes les plus haut placés. Elles ne devinrent louangeuses que sous Bonaparte. On avait loué le général par admiration, on loua le consul par reconnaissance et l'empereur par intérêt.

En 1798, Bru net, qui venait de quitter la salle de la Cité, débuta au théâtre de la Montansier, et c'est de son entrée que date la grande vogue dont ce théâtre a joui pendant si longtemps.

En 1801, Tiercoliu, sortant du théâtre des Troubadours , entra aux Variétés- Montansier. Il y partagea les succès de Brunet, avec lequel il fut associé dans presque toutes les pièces bouffonnes qui eurent alors la grande vogue. Tiercelin excellait dans les rôles populaires; Bru-

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net, on le sait, était un type de naïveté niaise et d'aimable simplicité. Il y avait encore Bosquier-Gavaudan, Dubois, Cazot, Yauxdoré Aubertin, Joly Lefebvre, Crctu, César, Amiel, Frederick (qui a créé le remouleur et la meunière, avec M'"*' Mengozzi), Duval (qui a donné son nom à son emploi) et les dames Granger, Elomirc, Flore, Drouville , Caroline et Barroyer. La troupe était charmante et les spectacles des plus amusants. Sitôt une pièce finie on se rendait au foyer du public où deux hommes de lettres bien connus pour leur esprit subtil, MM. Gosse et Martainville, étaient deux charmants conteurs de nouvelles, et tous les soirs au foyer de la Montansier, c'était à qui trouverait une place auprès des infatigables narrateurs. Gosse, surtout, inventait des histoires qu'il racontait à ces dames pour charmer les entr'actes, et, selon que ça lui plaisait, il les faisait pleurer ou rire. Il débitait toutes ses légendes avec un sérieux de glace ; personne ne mentait (aujourd'hui on dirait blaguait) avec plus de conviction que Gosse. De là est venu le mot « conter des Gosses. » Enfin, grâce au dévouement de Gosse et de Martainville, chaque soir un nouvel épisode arrivait à point pour soutenir la joie intarissable des amateurs.

Tantôt c'était la publication d'un nouvel

ana sorti de la boutique de l'éditeur Barba, tantôt une nouvelle farce de Brunet ou de Tiercclin, qui faisait fortune dans Paris, ou bien un bon tour joué au commissaire de police Rohillard, que ses soixante ans, sa corpulence, sa coiffure de 87 et ses larges boucles d'argent ne mettaient pas à l'abri des mystificateurs ou des espiègleries de quelques-unes do ses administrées. Jamais un théâtre n'a joui d'une vogue aussi constante, aussi complète, aussi européenne que le théâtre Monlansier. Pendant douze ans il a enlevé les spectateurs aux grands théâtres de la capitale. Son prodigieux succès fut cause de sa ruine. Il excita contre lui une telle jalousie, qu'il dut fermer ses portes.

I\IM. Francis et Moreau faisaient jouer alors au théâtre Montansier les Chevilles de maître Adam. Ce vaudeville fit rôvolutioU; on ne voulait plus d'autre genre. Brunet voulut jouer quelques jours après une pièce intitulée : Sauvageon ou le Jeune Iroquois, mais une cabale épouvantable l'accueillit, lui et la pièce. — Sifflets, cris, hurlements, banquettes cassées et trognons de pommes sur la scène, rien ne manqua ; on dut faire évacuer la salle. — Enfin, à la suite de cette cabale, allumée sans nul doute par la jalousie des autres théâtres, on fit tant et si bien que l'empereur rendit un décret qui obligeait les di-

recteurs des Variétés à quitter la salle du Pal ai s -Royal, le l^^' janvier 1801.

Le projet de décret assignait comme nouveau local la salle de la Cité. — M^^^^Montansier réclama, et elle obtint, pour elle et ses associés : Grétu, Foignet, César, Amiol, Simon (Brunet n'était pas encore associé), la permission de faire bâtir un théâtre sur le boulevard Montmartre. Il fallut donc quitter la salle des Vnriêtôs- Monlnnsicr. palais du Trihunat. Les adieux furent touchants, nous apprend M. Heuzey, de qui nous tenons toutes ces notes historiques. M. Heuzey travaille depuis vingt années à une histoire universelle des théâtres qui fera le plus grand honneur à son auteur. Tous les acteurs vinrent après la dernière pièce du spectacle, le 31 décembre 1806, chanter chacun un couplet dans le costume du rôle où il avait le plus brillé. — Voici celui que chanta Brunet, dans son costume de .17. Vautour:

A la Cité, do mon tabac Je vais transporter l'entrepi-ise, J'aurai toujours du Macoubac Pour moi, n'allez pas lâcher prise!

Dubois chanta cet autre :

Maître Adam, vous quitte aujourd'hui, Adieu saillie et gaieté franche, Si vous ne changez pas pour lui, Il n'aura que changé de planche.

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Bosquicr chantait, personnifiant Yalnf/nc, du Diahlo couleur de rose :

Vers la Cité, de quGl(|uc3 pas Faites pour moi le sacrifice, Comme >'ormand, d'avauce, hélas?

Je crains le Palais-dc-Justicc!

Après chaque couplet, tous les acteurs entonnaient en chœur :

Vous qui chaque soir à nos yeux Depuis dix ans, veniez sourire, Daignez recevoir nos alieux.

En parlant notre joie expire!

Les couplets d'adieu firent couler des larmes, d'abord parce que tous les comédiens étaient aimés du public, ensuite parce qu'ils étaient victimes de la jalousie.

Le théâtre de la Cité avait déjà quinze ans d'existence quand la troupe Montansier vint y jouer. La salle, qui était une des plus vastes de Paris, avait été construite en 1791 par l'architecte Lenoir et ouverte au public le 20 octobre 1792. — Les funambules Ucvcl et Forioso venaient de quitter le théâtre de la Cité quand nos exilés arrivèrent avec leur répertoire, fameux entre tous.

Le public accueillit bien la nouvelle troupe, mais il était peu nombreux. Le

quartier de la Cité n'était pas aussi favorable aux artistes que celui du Palaislioyal : on avait pourtant affiché au Palais- Iloyal l'annonce que voici :

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