BRUNET
Etait un comédien d'un naturel parfait; la niaiserie l'avait baptisé, le calembour l'avait adopté. Brunet avait une duplicité de finesse dont il cachait tous les avantages sous le masque de la naïveté. C'était sur la scène son principal mérite. Désaugiers, qui l'appréciait bien, en a tiré grand parti dans les rôles qu'il a com-
posés pour lui . Dans sa vie particulière, il paraissait d'une ingénuité Ires -comique.
S'apercevant un jour par une preuve certaine qu'il éprouvait quelque cchauffement, il dit à la bonne femme qui avait soin de sa loge :
« — Gomment, madame Sagot, je suis échauffé et vous ne me le dites pas!... i)
Un jeune homme vint lui demander une lecture pour la première pièce qu'il venait de faire.
« — Monsieur, lui dit Brunet, nous ne représentons jamais la première pièce d'un auteur que lorsqu'il en a déjà eu deux de jouées. »
Tous ses acteurs lui faisaient des tours indignes. Un soir, pendant qu'il était seul en scène, dans l'Ours et Je Pacha, un figurant entre tenant une bougie allumée et s'écrie : « Seigneur, vous êtes charmant, et je vous apporte de la lumière. »
On doit s'imaginer les rires des spectateurs ; quant à Brunet, it s'était tellement fourvoyé, qu'il en eut la colique pendant vingt-quatre heures.
Néanmoins, il ne se fâchait point de ces plaisanteries et ne mettait personne à l'amende.
Après une carrière théâtrale prolongée jusqu'à plus de soixante-dix ans, Brunet se retira à Fontainebleau.
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Là, quand il passait quelque troupe nomade, il courait lui offrir de jouer ses Jocrisses, et il était plus qu'octogénaire ! On pense bien qu'on refusait toujours ses services.
Comme il n'avait vécu que de calembours, Rochefort père, qui nous fournit ces détails, lui composa ce quatrain :
Sous une treille égayant ta vieillesse, Men cher Bruuet, ton sort est encore beau, Et, si chez toi vient frapper la tristesse, Chasse-la... de Fontainebleau.
TIERCELiN
Tiercelin était un contraste parfaitement caractérisé avec Bosquier-Gavaudan ; autant celui-ci avait de distinction dans ses rôles, autant l'autre avait étudié la trivialité, les habitudes populaires ainsi que le langage des gens de la plus basse classe ; son attitude, ses manières s'en ressentaient. Avec une grosse cravate, de larges boucles d'oreilles, un bâton noueux à la main et un gros chien qui le suivait partout, il ne lui manquait qu'une carmagnole pour rappeler les coryphées de 9S. Il était de ce temps-là et il en avait conservé le genre. C'était un homme à qui il
ne fallait pas marcher sur le pied, il passait pour jaloux, envieux des succès de ses camarades (les acteurs n'ont jamais changé !), et pourtant sa part était belle parmi eux. On lui faisait des rôles à sa taille, qu'il rendait admirablement. Il sufiit de citer son savetier de Prêxille et Taconnet, où il était étourdissant de vérité. — Il jouait les vieux portiers, les paysans, les forts de la Halle avec la même perfection. Si nos jolies gommeuses voyaient aujourd'hui Ticrcelin dans un personnage d'ivrogne où il excellait, elles quitteraient leurs loges avec des attaques de nerfs. — Nos pères, eux, avaient le mauvais goût d'applaudir ces fidèles imitations de la nature et de tenir grand compte à celui qui savait si bien les reproduire.