‹ Foyers et coulissesChapitre 5 sur 19 · LOGES DES ACTRICES · texte numérisé non relu

LOGES DES ACTRICES

JUDIG

M"* Judic (Anna Damions ) est née à Semur (Gôte-d'Or) le 18 juillet 1850 (elle a donc aujourd'hui vingt-trois ans !) Sa mère, nièce de M. Montigny, était buraliste du Gymnase. Il n'est donc pas étonnant , qu'ayant été élevée dans le théâtre, la petite nièce de M. Montigny, se soit sentie une vocation irrésistible pour l'art dramatique, et il est moins étonnant encore que cette vocation ait été (comme toujours en pareil cas) contrariée par la famille qui ne trouva rien de mieux que de faire entrer la jeune Anna en apprentissage chez une lingère du boulevard des Italiens. On se figure facilement le désespoir de notre future étoile qui, pendant deux jours, refusa toute nourriture. Devant cette obstination M. Montigny céda. Il prit sa nièce chez lui, la fit admettre au Conservatoire dans la classe de Régnier, et lui fit donner des leçons de piano et de chant.

C'est vers cette époque qu'elle épousa M. Judic, le 25 avril 1867. Après la lune de miel elle débuta au Gymnase le 2 juin 1867, aux appointements de 100 francs par mois. Quoique condamnée aux pannes à perpétuité, M'"'^ Judic ne tarda pas à se faire remarquer, notamment dans les Grandes demoiselles et dans une reprise des Malheurs d'un amant heureux.

Pendant l'hiver de 1868 elle demanda une audition à M. Lorge, directeur de l'Eldorado, et signa avec ce Concert un engagement de trois ans aux conditions suivantes : 400 francs par mois la première année, 500 fr. la seconde et 600 francs la troisième, avec cette clause que le directeur se réservait le droit de résilier , après le premier mois, sans accorder cet avantage réciproque à sa pensionnaire.

Les débuts de M"^® Judic, au concert, furent on ne peut plus brillants ; elle chanta la Première feuille, une adorable romance de George Lefort. A partir de ce jour, auteurs et compositeurs affluèrent à l'Eldorado, sollicitant Judic pour interprète. Citons au hasard, parmi ses nom-

breux succès de chansonnette : Comme ça pousse cousin, la Cinquantaine , la bonne année, Par le trou de la serrure, Déjà ! les Baisers, Quand on y pense. Petit Pierre, Si c'était moi, C'est si fragile, la Neige, Essayez-en, etc. Où Judic se révéla réellement, ce fut dans une saynète de Paul Henrion : Paola et Pietro, qu'elle joua cent fois de suite, puis dans la Vénus infidèle, Faust passementier (d'Hervé), un Télégramme, etc. Un genre nouveau était créé, le genre Judic allait faire école. En effet, on vit surgir bientôt dans tout caféconcert un satellite de l'étoile de l'Eldorado; comme l'a si bien dit un de nos confrères, l'ingénue Judic est une véritable croqueuse de pommes; avec son bon rire d'enfant elle nous jette au visage les pépins du fruit défendu. Que de cœurs ses grivoiseries harmonieusement dites ont enflammés entre deux bocks et deux mazagrans ! Que de couples brouillés qui se sont raccommodés à la sortie de l'Eldorado après avoir entendu Judic chanter le Trou de la Serrure, la Tartine de beurre et les Baisers.

M. Lorge, appréciant le succès immense de M""^ Judic, lui paya, dès la première année, les appointements stipulés pour la seconde, et à la seconde ceux de la troisième, et engagea son mari comme régisseur général, fonctions que M. Judic rem-

plit à rEidorado jusqu'à la fermeture causée par la guerre, qui résilia tous ies engagements, même les plus irrésiliables.

M"'^ Judic quitta l'Eldorado le 4 septembre 1870, après en avoir été, on peut lo dire, l'enchanteresse pendant deux ans.

Elle partit le 11 septembre pour la Belgique, où toutes les ovations du triomphe l'attendaient à Bruxelles, à Liège, à Anvers, etc.

On ne saurait dire avec quel frénéti- ([ue enthousiasme on s'arrachait Judi.^.

dans les salons de Bruxelles; ou ne pourrait non plus éiiumèrer toutes les œuvres de bienfaisance, auxquelles elle prêta spon- (anément le concours de sa bourse et de son talent.

Il y a à Bruxelles, à la Cruche Mario- Louise, un lit qui porte le nom de sa donatrice : M'^'^ Judic. Aussi lejour, où la Diva au cœur d'or quitta Bruxelles, fut presque un jour de deuil pour la cité brabançonne, qui avait espéré que Judic ne l'abandonnerait jamais : couronnes, bijoux et cadeaux princiers de toutes sortes lui rappelleront longtemps l'hospitalité que lui ont donné les Pays-Bas jusqu'au dernier jour de la guerre "et de la commune. Bappelons aussi que pendant son séjour à Bruxelles, à la première nouvelle de nos défaites , Judic voulut aller chanter au grand théâtre de Lille, au profit de ses

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malheureux compatriotes, les blessés français. Elle y chanta , et le résultat de son élan, tout patriotique, se traduisit par une recette de 27,000 francs, qui furenl remis à nos pauvres soldats. A l'issue de cette représentation, l'ancienne ca[)ilale de la Flandre française, reconnaissante, fit don à M"^'' Judic d'un superbe médaillon, sur lequel était gravée cette inscription, témoignage de sa gratitude :

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