‹ Foyers et coulisses; panorama des théâtres de ParisChapitre 14 sur 16 · AMBIGU-COMIQUE · texte numérisé non relu

AMBIGU-COMIQUE

Béraud venait de partir, le chômage était menaçant, un voile de deuil répandait ses teintes sombres sur la salle autrefois si florissante... On avait peur pour le présent et pour l'avenir.

Le théâtre aux ahois poussait son dernier râle, Les souris du quartier jouaient du mirliton, Un quinquet jetait seul sa flamme sépulcrale, Et dans le tem «le saint volaient les hannetons. Frederick avait vu mourir sa Closerie, Bouchardy se taisait, et, plein de rêverie, Dennery, l'œil éteint, allait porter ailleurs Ses drames saupoudrés de poignards et de pleurs; C'était l'effroi, la mort, un vaste cimetière; Dumas à Saint-Ernest arrachait sa rapière, Aux livres de Verner il disait : Taisez-vous ;

Les regards de Naptal étaient sans poésie,

Chilly de ses remords n'avait plus à gémir;

Gayon voilait son front désormais sans magie,

Et sur son petit banc l'ouvreuse allait dormir.

Tout à coup : Mes amis, dit une voix sonore,

Fût-ce contre l'enfer, luttons, luttons encore;

Fût-ce contre lé ciel, luttons, luttons toujours;

Fuir serait lâcheté, combattre est une gloire :

La défaite souvent précède la victoire,

Comme les jours de deuil précèdent les beaux jours.

Aux armes!... A ce cri l'héroïque phalange

Se redresse, s'émeut ; on se serre la main,

Sous un même drapeau chaque soldat se range,

Et, l'énergie au cœur, on se dit : \ demain.

La souris de nouveau rentra dans sa retraite,

L'ouvreuse revêtit ses beaux habits de fête,

Le lustre, ravivé, brilla tout radieux,

L'encens du temple saint remonta vers les cieux,

Le marchand de coco revisita la salle,

Le titi regagna joyeux son trône d'or,

Le vendeur de croquets, à la voix de Stentor,

Sa richesse à la main, parcourut chaque stalle, .... ^

Et l'orchestre d'Artus, réveillant les échos, Recommença ses chants au milieu des bravos.

Voyons défiler l'armée des braves dont nous avons à nous occuper aujourd'hui; hommes et femmes se croisent dans les rangs; le sort les désigne sans les classer.

Mme NAPTAIi-ARX AUI/r.

Lorsque j'entends vibrer ta lèvre maternelle,

Qui gronde ou caresse tout bas, Je me dis : Ces enfants certes ne sont pas d'elle... Les Grâces n'en ont pas.

Energie et suavité sont deux rares qualités qui distinguent madame Arnault, dont l'organe est si pur et si limpide, qu'on le dirait âgé de dix-huit printemps sans hivers... Madame Arnault laissera un beau nom au théâtre.

SAI3VT-ERXEST. J'allais dicter les lignes qui suivent à mon secrétaire, quand il s'est écrié : « Voyons ce que vous dites du terrible Saint-Ernest? — Eh! bon Dieu! pas plus terrible qu'un autre ; il pleure aussi parfois, il est souvent persécuté ; il reçoit également ses anathèmes, et les habitués de l'endroit le voient sous tant de faces, qu'ils se demandent

comment on peut se travestir ainsi, sans cesser d'être toujours vrai. »

Saint-Ernest! Saint-Ernest! je te devais un quatrain : tant pis pour toi s'il te blesse :

.l'en suis fâché, brigand, mais jamais ton éloge Ne viendra dégrader mon crayon tom loyal, Et je ne comprends pas, toi qui n'as droit qu'au pal. Qu'on ose te placer dans le martyrologe.

Saint-Ernest côte à côte avec saint Sylvestre, saint Polycarpe et saint Ignace ! Jupiter, lance tes foudres, mais qu'elles frappent à côté; laisse-nous Saint-Ernest.

M^BAKOUX. Sauve-toi, gentille colombe, Saint-Ernest a faim, et il pourrait bien t'enlever au théâtre, où Ton aime ta grâce, ta fraîcheur et tes doux rêves d'avenir... Le bandit Saint-Ernest est aussi un ogre, et pourtant je ne le blâmerais qu'à moitié, si j'étais du repas... Je reviens d'un pays où l'anthropophagie est en honneur.

CHIULY. Voici un artiste d'étude, drapant ses personnages et les traduisant à la barre de son intelligence, comme le ferait un statuaire de renom. Au boulevard, on jure par Chilly, toujours chaud, toujours consciencieux, toujours dramatique.

TEMER. Tiens ! c'est un ami : cela me désoblige, car il ne me sera pas permis de dire tout le bien que je pense de ce comédien d'élite, qui n'aura pas de quatrain, parce que je ne suis point en verve, et que je l'aime d'ailleurs en prose comme en vers.

ARXAUI/ff. C'est bien assez que le public ne le sépare pas de sa femme dans ses bravos de chaque soir. L'urne dramatique, dans laquelle je puise, le punit de ses triomphes en le faisant distancer par deux ou trois artistes jaloux de son bonheur. Vous ne diriez pas qu'Arnault récite ses rôles, vous croiriez qu'il les fait; son débit, c'est l'action.

BOUSQUET. Un homme d'esprit disait de Regnard qu'il n'était pas médiocrement plaisant. Je répète le mot de

l'homme d'esprit à propos de Bousquet, l'acteur aimé du parterre et des loges.

AAIÉDÉE ARTUS. Que diable viens-tu faire ici, toi dont la famille, de père en fils, croque des notes comme les enfants des dragées? Nous sommes de vieux amis, n'est-ce pas? Fils des Pyrénées, nous nous pressons la main avec une fraternité patriotique, et je souris à tes succès comme si j'en avais ma part.

Les quadrilles d'Artus, les valses d'Artus, les polkas d'Artus, feraient sauter et danser des culs-de-jatte. C'est une verve intarissable, c'est une source toujours active de motifs dramatiques ou gracieux vous disant à merveille la couleur de la scène qui va se dérouler devant vous.

Je presse de nouveau avec bonheur la main d'Artus père et d'Artus fils, son digne auxiliaire.

8AI/VADOR. C'est le secrétaire général de l'administration. Il a de l'esprit comme vous et moi, quand nous en avons beaucoup; et si, j'étais indiscret, je citerais maint journal bien famé qui s'enrichit, sans l'appauvrir, des miettes tombées de sa table quotidienne : Rothschild peut être prodigue.

liAUREitfT. Ce n'est pas Odry, ce n'est pas Vernet : c'est l'un et l'autre. Il ne les copie pas, il ne les imite pas, il marche dans toute sa liberté, les coudées franches, et je vous défie de ne pas vous griser avec lui, s'il le veut, ou de ne pas sourire avec lui, s'il vous l'ordonne... Laurent est un profond comédien; plus vous l'étudiez, plus vous l'appréciez; plus vous l'écoutez, plus* vous battez des mains. Laurent est l'homme de tous les étages, depuis le parterre jusqu'au paradis.

Il est ranltiple, je le vois, Soit par le geste ou la figure, Par le regard ou la tournure.

Le drôle est si narquois, Qu'il sait vous faire rire et pleurer à la fois.

GASTON. — CJOCJGET. Ne les séparons pas : c'est Castor et Pollux, Euryale et Nysus; Pythias et Damon, Oreste

et Pylade ; c'est l'amitié dans ce qu'elle a de plus intime ; c'est la fraternité dans ce qu'elle a de plus consolateur. Les applaudissements donnés à celui-ci, c'est celui-là qui s'en réjouit... Ils vivent de la même joie; vous verrez qu'ils mourront de la même peine. On se repose avec bonheur sur de pareils tableaux.

DE PREMiE. Il pense à tout, le coquin, même à ses rôles, même au mouvement perpétuel, qu'il cherche et qu'il ne trouvera pas, quoiqu'il vous assure que c'est déjà fait. De Prelle, de Prelle, la quadrature du cercle a occupé bien des cerveaux, la navigation aérienne a dévoré bien des intelligences... Ne cherche pas le mouvement perpétuel : il n'est pas même dans les larges mains des claqueurs de ton théâtre, qui se lassent parfois à la besogne.

IiYONNET. N'est-ce pas que vous avez vu souvent le magnifique elbeuf doublé de soie, celle-ci presque aussi coûteuse, aussi solide que celui-là? C'est Lyonnet et Saint-Ernest, c'est le talent doublant le talent ; retournez l'habit, il sera toujours beau, vous serez toujours richement vêtu.

MJCIE. J'allais écrire mademoiselle Lucie; mais j'arrive de Taïti et de Noukaïva, et l'on m'apprend que je dois saluer de la main et du cœur madame Plouvier. Salut donc à l'actrice de talent, à la femme de mon ami, à l'enfant gâté des habitués de l'Ambigu-Comique !

Mme MÉSANGE. Je vous dois un succès, madame ; je vous en devrais deux si je vous avais confié deux rôles. Les auteurs joués à ce théâtre vous en doivent dix ; ils vous en devront vingt dés qu'ils auront recours à vous... Affaire d'habitude.

Mmes MAEIB CLARISSE. — CAROLINE LE-

MAIRE. — «FANE &SSLER. Je les confonds aujourd'hui dans ma pensée; mais je sais qu'il y a parmi tout cela de la grâce et de l'élégance. Plaignez le pauvre aveugle qui n'a jamais que la moitié d'un plaisir, jamais que la moitié d'un bonheur... La charité, s'il vous plaît, mesdames.

C'est la fierlc dans sa noblesse antique,

C'est la vertu dans sa candeur pudique, C'est la femme élégante et la femme de cœur. La voir est une joie et TentenUre un bonheur.

Si vous n'avez pas applaudi au talent passionné de madame Guyon, c'est que vous n'avez pas de sang rouge; c'est que vous êtes une carafe d'orgeat.

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