OPÉRA-COMIQUE
Nous avons vu ce théâtre rayonnant sous Crosnier, chancelant sous un autre, agonisant sous un troisième ; le voici splendide, éblouissant sous l'intelligence et la main de M. Perrin, dont les arts se glorifient.
Que faut-il pour bien gouverner des troupes masculines et féminines, toujours prêtes à s'insurger contre elles-mêmes? îl faut un chef qui s'isole sans blesser la dignité des soldats, qui se fasse étranger aux petites rancunes, aux petites intrigues, aux petites haines, aux petites passions du cœur... Le chef a été trouvé, M. Perrin trône, l'édifice ne périra pas.
Au reste, jamais plus formidables bataillons ne défilèrent devant nous; nous saisissons au collet ceux qui passent en
bottes, en brodequins, en paletots, en cachemires, en chapeaux de feutre, en voilettes, en plumes, avec une voix descendant trois notes au-dessous du tonnerre, ou un timbre grimpant à mille mètres au-dessus des nuages.
Dégageons-nous de toute prévention, et livrons notre examen au contrôle de plus habiles que nous.
Mme U&AXDE.
Avez-vous jamais vu, serpentant dans les airs, Ces feux que Ruggïeri lance au sein des nuages, Et qui vont s'éclipser au séjour des éclairs, Comme ces jets brûlants, précurseurs des orages? C'est la gamme d'Ugalde escaladant les cieux,
C'est la foudroyante merveille
Que peut suivre à peine l'oreille
Dans ses élans capricieux.
C'est encore... Au diable la comparaison 'poétique! j'aime mieux la finir en prose.
J'ai vu le saut du Niagara, la chute du Rhin, la cascade du Pays-Brûlé, à Bourbon; celle deFatahua, à Taïti; celle de Garet et de Grip, dans la vallée de Campan; celle de Gavarny, dans les Hautes-Pyrénées ; celle du Réduit, à Maurice ; j'ai étudié les plus magnifiques cascades du monde, et je m'en suis éloigné plein d'admiration. En voici une qui m'attire toujours à elle, et qui me rappelle toutes les autres. La voix de madame Ugalde est une cascade permanente avec ses sifflements, ses ondulations et ses flouflous. Seulement, usant du privilège exceptionnel que lui a donné la nature, elle monte et descend à volonté, elle s'en va, revient, voltige et tourbillonne à écraser l'attention, à ne vous laisser de liberté que pour l'entendre et la suivre... Les cascades de madame Ugalde vous donnent le vertige.
Persiani, Damoreau, Dorus, Laborde, sont aussi des cascades ; elles plaisent, elles subjuguent, elles captivent, elles n'éblouissent pas. C'est du bonheur sans mélange, c'est une ivresse à jet continu... Les cascades de madame Ugalde vous feraient peur, si l'enchanteresse ne vous avait point habitué au danger. Bah ! bah ! ne craignez rien, vous arriverez toujours avec elle dans un champ plus vaste, dans une plaine plus unie, sur un terrain tout pailleté de fleurs, et vous suivrez alors îe
flot, sans presque vous souvenir de vos émotions premières et de vos premières terreurs... Il y a de la magie dans tout cela.
BOUIjO. Franchement, c'est un vilain nom, plus franchement encore c'est une voix sympathique comme les plus sympathiques... Boulo chante dans toute l'acception du mot. Boulo s'impose.
COÏJIBEIRCJ. A-t-il usé des joies de ce monde î À-t-il abusé de celles du théâtre!... Fêté, caressé, dorloté, praliné, beurré, confiture, Couderc est resté debout malgré tant de cajoleries, et, après une fuite dont nous lui avons gardé rancune, il nous est revenu toujours chaud, toujours passionné, mais avec un peu d'ébranlement dans la voix. Le bras s'use à lutter, le pied à la course, la tête à penser ; Couderc aurait dû réfléchir à cette grande vérité de tous les temps ; mais le bonheur ! mais l'ivresse d'un regard ! mais le chatoiement d'une douce parole!... Je m'étonne, moi, que Couderc soit ce qu'il est, c'est-à-dire toujours plein de sève, toujours amusant ou dramatique.
JOURDAHT. Il est petit, n'est-ce pas? Qu'importe, si sa voix imprégnée de mélodies vous arrive à la tête et au cœur ? On aime Jourdan, non pas seulement par ce qu'il est aujourd'hui, mais encore par ce qu'il a été ; en peu de temps il a franchi un immense espace, il s'est posé en première ligne. Dès qu'il arrive, on se dit des loges et du parterre : C'est bien, le voilà, écoutons, battons des mains !
Qui chante mieux la romance que Jourdan? Cherchez, j'attends une réponse qui n'arrivera pas.
Mlle li^FEBWH-îS. Jourdan n'est pas malheureux, les lois du destin tirent de l'urne, après le sien, le nom de cette délicieuse cantatrice, de cette charmante comédienne, dont la voix est à elle sans escamotage, sans emprunt, sans subterfuge. Le médium de mademoiselle Lefebvre est plein, ses cordes basses sonores, ses notes élevées d'une simplicité ravissante... Je ne sache personne qui s'inscrive en faux contre ces lignes, et je ne dis pas ici les instants de bonheur que je lui dois, au milieu de mes nuits si longues et si ténébreuses.
Elle jouait l'autre soir Benjamin dans Joseph; mon crayon était là, j'écrivis :
Vraiment je ne suis pas ému par les alarmes Du vieux Jacob, errant sur les bords du chemin, Et que guide, craintif, le pieux Benjamin. Aveugle comme lui,, mes yeux seraient sans larmes Si> comme lui, ma main pouvait presser ta main.
Mme FÉIilX. Bonjour, melotte ; bonjour, ma gracieuse pensionnaire de Rouen; bonjour, excellent cœur, femme bonne parmi les meilleures... On me dit que ta taille, autrefois si svelte, a pris de la rondeur; je ne veux pas m'en assurer, j'aime mieux te rêver toujours fraîche et limpide, jeune et sourieuse, comme lorsqu'on ne croit ni à l'âge mûr ni à la vieillesse... Une quinzaine d'années changent un enfant, n'est-ce pas ? J'en sais quelque chose, moi dont les yeux flamboyaient, et qui les baissais cependant à l'éclat des tiens.
HOCKEY. Le voilà placé debout sur ses hanches, en mousquetaire, en maçon, en ivrogne, en amoureux, en niais, en bandit, en séducteur, et toujours à sa place.
Aujourd'hui Mocker administre la maison sous le regard dominateur du maître ; vous savez la place qu'il occupe dans la hiérarchie du théâtre. Mocker laissera un nom brillamment auréolé. Je francise le mot qui rend ma pensée.
COUIi®?^. Salut au nouveau venu, que nous avons vu timide comme une jeune pensionnaire aux accords du premier bal, et que le succès enhardit jusqu'à la témérité. Coulon a le cœur libre, j'en sais quelque chose; eh bien! tant mieux, sa tête y a gagné, sa voix aussi ; les compositeurs lui donnent des créations, et le public s'en réjouit comme moi.
Mme FÉMX SEIOIiAIV. Que voulez-vous? c'est là une de ces heureuses organisations devant lesquelles je m'incline et qui m'absorbent tout entier. La voix de mademoiselle Miolan me va droit à l'âme; je me sens parfois une larme aux yeux, alors que m 'arrivent harmonisées, comme un collier de duchesse, les fioritures délicieuses de cette cantatrice au goût si délicat, à la manière si distinguée... Duprez a passé par là, si je ne me trompe.
Ton nom estMiolan, ce nom convient aux chattes, Qu'on ne nourrit jamais de dièses ou bémols. Pourquoi t'en appauvrir, toi qui n'as que deux pattes Et chantes comme au bois chante le rossiguol?
J'ai bien là d'autres questions à ton adresse ; mais on y trouverait peut-être une pensée du cœur plutôt qu'une pensée de la tête... Qu'elles meurent dans mes cartons.
BATTAIMJE. C'est un nom de guerre; je me trompe, c'est un nom de succès, c'est un nom de victoire. Un rôle a tout d'abord posé Battaille en première ligne; vingt autres rôles sont venus consolider cette réputation doublement acquise par le beau talent du chanteur, par le beau talent du comédien... Les mêmes mots ne disent pas les mêmes choses.
AUDBAM. Sans mon amitié pour lui, il aurait son quatrain; je me rappelle ses débuts, ils furent éclatants; et depuis lors ses progrés se firent sentir à chaque nouveau rôle, à chaque création. Roger partit, Audran nous resta; la douleur fut moindre, le deuil moins général. Ohî si j'étais indiscret, si je savais que la blonde lût ce livre sur la brune, tu ne serais pas blanc... Chanter, crois-moi, chanter n'est pas roucouler, et nous t'écoutons avec bonheur. Bah ! bah ! puisque les rimes tombent sur ma plume, les voici :
Va, chante, mon garçon, chante sous la feuillée, Chante la nuit, le jour, le soir à la veillée, Chante là-bas, ici, va, chante n'importe où... Le pinson qui se tait, c'est comme le hibou.
On dit que tu nous quittes, mon brave ténor; hâte-toi de donner un démenti à cette nouvelle, ou, si .elle est vraie, reviens, reviens vite, nous t'attendons les bras et le cœur ouverts ; car nous aimons toutes les mélodies, celle de la voix et celle de la pensée. Songes-y, Audran, le deuil du mort se porte une année au plus, le deuil de l'exilé se porte toute la vie.
SArarriBi-voir.— • riquier.— i^emaire.
Riquier, Lemaire, Saintc-Foy, Saime-Foy, Riquier et Lemaire
Au spleen brûlant tous les trois font la loi, Chacun d'eux est toujours celui que je préfère.
Je vous défie bien de ne pas rire s'ils vous disent : Riez. La Comédie-Française, le Vaudeville, les Variétés, les boulevards, n'ont pas d'acteurs plus comiques, de physionomies plus amusantes; ils font recette, et un acte seul leur suffit pour cela. Bonsoir, M. Pantalon! acceptez-vous mon Rendez-vous bourgeois; qu'en dites-vous, mes braves Gentilshommes? craignez-vous Gille le Ravisseur?... ce serait ravissant. Je n'en finirais pas avec eux si je ne me faisais violence.
IMLTSSIŒE. C'est une voix pleine et limpide, c'est un timbre mélodique, c'est une facilité de cadences et de roulades qui rappellent Martin, l'immortel chef de file de l'emploi. Si Bussine, dont la modestie égale le talent, ose oser davantage, il voyagera côte à côte avec le Martin des temps passés; et je ne sais pas trop qui, dans l'avenir, marchera sur la môme ligne.
Quand ta voix vibre à l'air, tu nous mets tous en joie;
C'est du satin lamé, du velours, de la soie;
C'est le Ilot promeneur à travers les bosquets,
C'est du gai bengali les suaves caquets,
C'est la source joyeuse au pied de la charmille,
C'est le concert du soir au foyer de famille.
Mme IiEMERCIER. Voici de la crânerie : le tambourmajor de la troupe féminine, le tambour-major sans cigare à la bouche, sans jurons aux lèvres, sans allures de cabaret. C'est de la crânerie, voilà tout.
Je voulais d'un quatrain saluer ta finesse, De ton talent si vrai constater la souplesse, Et vanter comme tous tes solides appas; Mais mon crayon oisif bâille dans sa paresse. Le quatrain en cinq vers, tu ne le liras pas.
M™ MARIA MEIEffi, C'est un talent frais et délicat; c'est une toute gentille personne, à laquelle on voudrait attacher un défaut capital pour l'aimer un peu moins... Tout cela est sympathique comme la fraternité.
On me dit que ses yeux sont un charmant miroir, Et que contre eux en vain on voudrait se défendre ;
A vous donc, nies amis, le plaisir de la voir; A moi le bonheur de l'entendre.
SgI3MJECOïJRrB\ Jamais utilité ne fut plus utile. Vous verrez que son absence fera brèche au théâtre.
MATfflAM. — UUVESR^OY. N'attends pas un long article, mon brave ! Toi et Duvernoy vous êtes absorbés par les têtes de colonne, qui ne vous effacent pourtant pas de mon souvenir.
Mlle INBCROIX. J'espérais que de l'urne sortirait un nom obscur, et voilà que l'urne donne un démenti à mes prévisions... On ne sait comment varier l'éloge, tant il doit occuper d'espace dans ce petit livre. Au diable le talent! il fatigue la plume de l'écrivain :
A droite, l'on me dit que sa voix est vibrante, A gauche, que son rire est des plus gracieux. Eh! que m'importe, à moi, sa ligure enivrante, Puisque je vis, hélas! sans soleil sur mes yeux?
Thompson, Johannot, saisissez votre burin, préparez votre cuivre, mademoiselle Decroix pose devant vous ; mais faitesla causer, faites-la chanter, j'écoute.
Mme KÉVIIiliY. Elle est comédienne des pieds à la tête, et cependant elle n'aura que peu de lignes dans ce petit livre; car je lui garde rancune. Mon quatrain vous en dira le motif :
Toujours seule! Pourquoi? dis, est-ce une habitude? Comme toi, j'ai souvent aimé la solitude; Mais crois-moi, cœur sans cœur, on n'est jamais heureux Qu'à deux.
Vlan!
INBIiAUlVAir Kï^UïEK. Du Conservatoire, il est venu là nous apporter II hondo cani> moins le grand air, admirablement chanté jadis par M. Fay. Du premier pas, Delaunay s'est posé debout ; le second l'a drapé dans son triomphe ; et ce n'était pas chose aisée que de s'attaquer à Joseph, ce magnifique oratorio de Méhul, arche sainte de bien des chanteurs 4' élite. Delaunay est sorti vainqueur de l'épreuve, et désor-
mais il peut naviguer à toute voile sur cette mer orageuse qu'on appelle le théâtre. La mélodie acquiert de son charme au milieu des brises folles qui se jouent à travers les cordages et les voiles de la caréné aventureuse.
POXCflARD. Voici un beau nom, un nom magnifique, un nom qui ne périra pas. Le fils est l'élève du père. C'est un élève, soit; mais un de ceux que l'on avoue, un de ceux dont on se fait gloire.
CABVALHO. J'aime le créole, j'aime cette nature douce et forte à la fois, j'aime ces pays équatoriaux où je me suis si souvent bercé aux soupirs de la vague mourant au pied de la dune, au souffle de la rafale bouillonnant au travers de la chevelure des lataniers et des palmistes, dont la tête appartient encore moins à la terre qu'aux cieux.
Si je ne me trompe, Carvalho est enfant de Maurice, cette île parfumée où j'ai vécu de la vie horizontale, où l'ouragan m'a vomi sur la grève, où je me suis assoupi au chant de la mulâtresse parée de ses cachemires, de sa luxuriante chevelure et de son regard de comète.
Le chant de Carvalho a quelque chose de créole. Etonnezvous, après cela, si je l'applaudis avec tant de plaisir!
lime BliA^CMAfÊ©. Elle n'est point ambitieuse, et c'est pour cela qu'on la place toujours en avant du poste que sa modestie lui assigne. Madame Blanchard est presque indispensable à l'Opéra-Comique.
WERTEOIBEMT. — TAIiMOŒT. Il y aurait injustice à ne pas inscrire ici ces deux noms, tracés dans le clair-obscur du tableau, et qui n'en ont pas moins leur relief. Chacun d'eux a eu sa petite claque à tour de rôle, chacun d'eux son air réjoui en regagnant son troisième étage.
M1,e FAVEÏi. C'est un acte de raison d'avoir débuté dans la Folle; et mademoiselle Favel, dont la voix est vibrante et pleine, nous a montré à son premier essai une comédienne intelligente, à qui la rampe a laissé tous ses moyens. Nina est un opéra bien vieux pour nous ; Dalayrac a tort à côté d'Auber
etd'Halévy, et mademoiselle Favel, que le succésjustifie pourtant, aurait dû peut-être se montrer plus courtoise envers nos illustrations contemporaines. Qu'on ne médise plus du Conservatoire : mademoiselle Favel en arrive. Qu'elle soit la bienvenue : nous aimons le drame, surtout quand il est chaudement interprété.
Ai-je tout vu? ai-je tout dit? Pour m'en assurer, je vais quêter, au bénéfice d'un ami, une place à l'administration. Mais l'homme de lettres, l'homme de mérite chargé de la distribution des faveurs, est si difficile, si serré, — j'allais écrire si sauvage, — qu'au lieu d'une place il vous en donne deux, quand son devoir le lui permet... Denis, je vous presse cordialement la main. — Merci !
Vous connaissez la puissance de son archet. Mon éloge n'ajouterait rien à ce qu'on dit de lui dans le monde savant, dans le pays des Auber, des Halévy, des Adam, des Thomas, des David, admirable pléiade illuminant l'univers de mélodies, où nous trouvons l'oubli de nos douleurs physiques et une consolation à nos douleurs morales.