VAUDEVILLE
"Ou dirait que tous les théâtres de Paris se sont douné le mot pour tailler en véritables souterrains sombres et sales les entrées des artistes. Le Vaudeville est fidèle à la règle, et les hommes de bon goût dirigeant aujourd'hui la maison feraient bien, ce me semble, d'éclairer ce mauvais passage qui, de la rue des Filles-Saint-Thomas, conduit au foyer.
Vous y êtes : il n'est pas beau, il n'est pas élégant ; et le piano très-peu d'Érard qui le décore n'ajoute guère à sa somptuosité.
N'importe : les artistes sont là pour rire, batifoler et jeter au dehors leur verve et leurs quolibets*.. Il y a peu de foyers aussi gais que celui-ci.
Place pour le défilé!
FËIilX. Le couplet se chante, vous n'en perdez pas une syllabe; un mot est lancé, il produit son effet, il atteint le but. Les auteurs disent à Félix : Voici un demi-rôle , achevez-le... et le rôle se complète, et les mots portent, et la salle bat des mains.
4e savais bien ce que je faisais quand je disais à Félix, mon
pensionnaire à Rouen, que sa place était à Paris ; et pourtant je lui adresse un reproche dont je veux qu'il se corrige :
Je l'ai connu, vaurien, au pays de Corneille, Où l'on aima toujours les hommes comme il faut, A mes yeux, cher Félix, tu n'as qu'un seul défaut : Tu portes trop souvent ton chapeau sur l'oreille.
Ami, redresse ton feutre; il te donne l'air d'un mauvais sujet, et tu es si sage, si sage, si sage, que j'ai peur de te voir viser de l'œil un couvent... de nonnes.
Mite HERAUT. Depuis peu, cette belle comédienne a grandi de six coudées. On a beau dire, les jolis rôles font les acteurs, et les écrivains qui ont eu foi en mademoiselle Renaut sont loin de s'en repentir; car elle parle juste, elle chante juste, et le public est juste en l'applaudissant.
Mlle MAISTHE.
L'harmonica n'a point de notes plus coquettes, Le pastel d'incarnat plus suave et plus doux. On dit que Johannot, pour ses chastes vignettes, Rêva de toi, rêve de vous.
Ohî si j'étais ouistiti, avec quel bonheur j'eusse dénoué les cordons de tes souliers, puisqu'une plus haute espérance n'est pas permise î
FECHTESfc. Est-il vrai que tu sois un des plus beaux garçons de Paris? Rien des femmes le disent; moi, j'assure que tu es un de nos comédiens les plus distingués, et je n'ai pas de contradicteur.
Il est si gentil, si coquet,
Si pétillant dans son caquet, Que chacun à l'envi le caresse et le flatte : Comment un pareil chat manquerait-il de châtie?
Heureusement pour toi, Lovelace, que madame Fechter ne *a pas ce livre î
lira pas ce livre
REMÉ MJCUET. Gare la fusée! gare le pétard! gare le boulet! gare la bombe!... Luguet est un arsenal, et pourtant il ne blesse personne; au contraire, il amuse, il occupe, il plaît, il fait rire comme un feu d'artificej
BBEIjAMMOY. Celui-ci n'est jamais satisfait que lorsqu'il ajoute quelque chose du sien à l'esprit de l'auteur. Ce n'est pas de la charge, gardez-vous de le croire, mais c'est presque de l'exagération. Et le coquin sait à merveille qu'il faut frapper plus souvent fort que juste. Delannoy ravive le public blasé : c'est là une précieuse qualité que bien d'autres lui envient.
Et puis, Delannoy chante le vaudeville comme on doit le chanter quand on a du tact et de la voix.
IIme IDOCfflE. Salut, salut encore, puisque te revoilà belle et florissante après de coupables émigrations! Oui, coupables, je me répète : pourquoi quitter ceux qui nous aiment, ceux qui nous couvrent de fleurs?
Le papillon se repose aussi : n'agite donc plus tes ailes diaprées, et reste-nous.
Toi qu'on lit si gentille Et dont l'esprit pétille En reflets si joyeux, Attiédis donc ta flamme, Ne brûle plus notre âme A l'éclair de tes yeux.
Joue avec la trentaine, Ris avec nos douleurs ; Oui, mais la quarantaine Est la saison des pleurs.
Encore trois lustres, sémillante Eugénie, et les quatre sonneront à ta porte... Barricade-la, puisque ton frais duvet, ton doux sourire et ton gai printemps, sont tes compagnons de voyage.
Ces enchanteurs Dumas n'en font pas d'autre : ils se dressent en piédestal, et ils placent les amis à leur côté. La Dame aux Camélias nous a révélé madame Doche. La flamme active la flamme, Eugénie nous dit Dorval.
Mlle OCTAVE. Sept notes, c'est une octave; celle-ci, celle dont je parle, en a pour toutes les passions du cœur : coquetterie, grâce, finesse... J'allais en trouver d'autres qui effleureraient l'épiderme de la belle comédienne... Taisonsnous, et écoutons : prudence, c'est sagesse.
M1Ie CAROUBE M&I&mm. Absente, nous ne l'avons pas oubliée ; présente, nous la fêtons, nous la caressons, nous lui jetons des bouquets; c'est qu'elle a de l'entrain, de la joyeuseté, de la rondeur, et là, sur la poitrine, deux charmantes choses qui appellent et repoussent en même temps. Mademoiselle Caroline Bader chante le couplet à merveille ; qu'elle soit la bienvenue î
AHBEOI§E. Vous ne comprendriez pas le genre vrai, si vous n'aimiez pas Ambroise, qui est comédien des pieds à la tête et qui chante le couplet à ravir. Oh ! si Ambroise voulait se charger d'un des rôles de mes pièces! Pourquoi pas, puisqu'elles ont tant besoin d'appui et que le comédien d'élite consolide tout ce qu'il touche.
Quand il vient déjouer avec tout son esprit, Quand d'applaudissements il a fait sa fournée,
Joyeux et pimpant il se dit :
Ambroise, voilà ma journée.
Je parie, ami, que tu ne t'attendais pas à celle-là? Je vais les chercher si loin î
ÇIIj-IPÉîMÈSL Vieille jeune ganache que tu es ! Qu'elle est béééélle cette fââââââmme ! Ta réputation est faite. Dismoi, Pérès, aimes-tu les dos blancs, les dos noirs, ou les dos l)runs ?
J'aime ceux que tu aimes. Nous sommes deux hommes de goût.
MÉOSTCE. 11 se place, il se campe, il se pose, il est le bienvenu de ceux-ci et de celles-là ; le coquin est accapareur»
TOUHTOÏS». Pourquoi Bouffé ne l'aurait-il pas engagé, puisque les connaisseurs le lui avaient montré du doigt ? Lorsqu'on veut un solide édifice, on le pétrit d'excellents matériaux.
AUTDBÉ HOFFMAI^. Je te tiens maintenant sous ma plume à Paris, et, par malheur, je t'aime ici comme là-bas...
On succède à Hoffmann, on ne le remplace pas; l'oublier est impossible.
Cependant, faquin, tu as tort de courir ainsi le monde : il faut planter sa tente où la brise nous caresse, où le ruisseau gazouille, où les fleurs s'épanouissent, où les amis nous pressent la main. Reste-nous désormais, ou je biffe ces lignes dans lesquelles je te proclame un acteur d'élite, le créateur d'un genre; tu es prévenu, tâche de te faire absoudre.
BAUDOU. Il est capable de puer tous les rôles excepte le Parisien ; mais il est dans tous si excellent, si supérieur, qu'on ne lui tient pas compte de certaines consonnances méridionales. Quand Bardou s'empare d'un rôle corps à corps, il n'y a pas d'ombre, et l'auteur va lui serrer la main en lui disant : Merci... Ainsi ai-je fait; ainsi feront tous ceux qui auront foi en lui.
Penseur, diseur, réfléchi, excentrique, passionné au besoin, dramatique quand il le faut, toujours original, voilà Bardou, voilà le caméléon qui se prête à tous les genres, et qui excelle dans tous... Bardou est de Toulouse : je vous l'apprends si vous ne le savez pas.
FORMOL. Il y a de l'excentricité chez ce comédien, qui pense que les couleurs vives conviennent seules au théâtre.
HAMMAM*. Bouchez-vous les oreilles si vous avez peur du calembour; ouvrez-les si vous aimez la jovialité, le franc rire, le joyeux quolibet : les coulisses mourront, mais jamais Ballard.
IiA€il&Ai%T&^ Encore un amoureux! on n'en finit pas avec les acteurs secondaires de cet emploi; celui-ci serait plus apprécié s'il était pincé un peu moins 1 On se corrige aisément de ce petit défaut.
HIPPOIi^TE. C'est le grand administrateur du théâtre, c'est le metteur en scène, et vous savez comme les pièces sont montées. Ilippolytene joue guère; je me trompe : le double six et le double blanc occupent ses loisirs... Je vous défie de ne pas aimer un peu Hippolyte, si vous l'avez connu un peu, et je vous défie de ne pas l'aimer beaucoup si vous l'avez connu davantage.
M«e FARCiUËIIi. Depuis le Démon de la nuit, corn bien as-lu damné de malheureux, charmante comédienne qui me fais tant regretter le rayon du jour éteint sur ma paupière! J'espère que tu ne nous quitteras plus, ou, dans ma colère, si tu nous fuis encore, je suis capable de te trouver sans grâce, sans élégance, sans distinction.
CliABY.
Elle est vive et bien faite,
On le voit :
Elle est fraîche et coquette,
On le voit ; Elle a des lèvres roses,
On les voit; Et d'autres belles choses:
Qui les voit?
On Tappelle Tata, petit nom tout amical, tout joyeux, tout enfantin, qui respire la tartine beurrée, qui embaume la praline à" deux lieues à la ronde.
Elle a des yeux de feu qui brûleraient une âme, Des lèvres à damner les saints du paradis, Un torse rondelet que dix doigts emprisonnent, Et des dents d'un blanc mat dont l'ivoire est jaloux.
Vous voyez qu'en parlant de cette jeune fille on n'a ni rime ni raison.
IRMA CiRANlER. Cela est chaud, cela est pétulant, c'est un Champagne mousseux, non pas à la glace, je vous l'assure. On me dit qu'elle a de petits pieds, de petites mains: j'ajoute qu'elle a un talent moins exigu qui fait oublier bien des imperfections... Est-ce qu'il y en a?
IIlle SAIMT-MARC. Voici une jeune fille toute poétique, comme on en rêve sous les palmiers, dans les cases tropicales, pendant les nuits orageuses, au bruit de la mandoline, dans les gondoles de Venise, sous un ciel étoile.
Là-bas c'est un lieu saint, où l'homme, à deux genoux, Fait monter l'oraison vers le Dieu qui pardonne; Là-bas l'être clément, ici, tout près de nous, La femme aux yeux d'azur, la touchante madone.
— Ai —
Je te préviens, Saint-Marc, que je suis dévot comme un cénobite.
ASTRVC. Nous nous connaissons de longue date, et c'est pour cela que je peux vous parler savamment de cette comédienne de mérite, qui a mieux aimé se vieillir à l'aide de rides factices que d'attendre celles qui nous sont infligées à tous par les années et les chagrins. Peu de duègnes, à Parisr peuvent rivaliser avec madame Astruc.
MATHflliDË PAIRS. Bonjour, bonsoir, bonne nuit à l'excellente personne, à l'actrice de bon ton, à la comédienne qui a pris son art au sérieux , et que nous aimons pour toutes les qualités du cœur et des talents réunis.
Mme FECHTER. Achille, sous sa tente, laissait l'armée des Grecs en péril; madame Fechter, loin de la coulisse, fait brèche au théâtre, et nous l'y appelons de nos vœux les plus fervents. Belle femme, diction pure et nette, organe sympathique, comédie et drame à la fois, voilà madame Fechter, que nous attendons dans une création au niveau de son talent si distingué... Scribe et Bayard, taillez vos plumes.
En la faisant sortir la dernière de l'urne dramatique, la vérité du proverbe : Aux derniers les bons, a été justiliée. Nous l'avons si souvent applaudie , que nos mains applaudissent encore de souvenir, et madame Fechter ne nous doit point de gratitude pour cela : c'est nous qui sommes ses débiteurs.
Tes lieux chers étaient ceux où trône Melpomène, Et, lorsque de Momus tu viens subir la loi, Ton pied ne descend pas sur la joyeuse scène, Tu la fais monter jusqu'à toi.