‹ Fr. Schubert: sa vie, ses œuvres, son tempsChapitre 2 sur 33 · ESSAI DE CRJTIQUE MUSICALE · texte numérisé non relu

ESSAI DE CRJTIQUE MUSICALE

« La nature tt l'art sevbient so fuir s Ils se rencontrent avant qu'on y pense. •

GOKTBt.

Le peuple viennois pcossait, dans les premières années de ce siècle, pour le peuple le plus insouciant de la terre : « leben und sich leben Uusen, » Vivre et se laisser vivre, telle était son unique et grande affaire.

Chez lui, point de littérateurs; il ne connaissait guère d'autre enseignement que celui de « Hans Wurst » (1).

Point de savants. « Je n'en ai pas besoin , » disait le bon Franzl (2) aux professeurs de Laybach ; « faites-moi seulement de bons et braves sujets attachés aux choses anciennes. » — Et, de fait, les savants sont des indiscrets qui, parfois, s'avisent de démontrer que les choses anciennes ne sont pas toujours les meilleures. — L'histoire naturelle était cependant tolérée, et l'on devait voir un chancelier aulique (3) devenir le premier botaniste de l'empire.

En revanche , force musiciens. La musique , pensait le gouvernement autrichien, la musique adoucit les mœurs, calme les passions ; un peuple qui chante est nécessairement un peuple satisfait, disposé à l'obéissance , à l'amour de ses princes. — Les grands seigneurs avaient leur chapelle : — il n'était pas rare de voir d'éminents artistes accepter, dans les maisons princières, des positions qui se rapprochaient un peu de la domesticité. Si

(1) Hant Wurst, Jean Boudin, le PoUchinelle ?ieoPoi8. (3) L'Bmpereur François.

(3) M. de Mettemich.

([uekiiies-uns préféraient vivre à l'écart, pleins de respect poui* eux-niénics,' il en était qui, trouvant, dans ces conditions, les satisfactions matérielles de la vie, jointes à de grandes facilités pour l'exécution de leurs œuvres, ne craignaient pas de rabaisser ainsi la dignité de leur art. La musique était donc l'élément dans lequel semblait vivre un peuple

auquel il n'était pas permis de penser autrement , et c'était un phénomène étrange en apparence que de voir un pays dépourvu de poètes , de littérateurs, de savants, produire, à un moment donné, les plus illustres musiciens.

Chez les races bien douées, — et la race allemande l'est merveilleusement entre toutes, — l'esprit humain ne perd jamais ses droits. Comprimé d'un côté, il cherche par ailleurs une issue. La musique était devenue, pour le peuple autrichien, comme une langue symbolique dans laquelle il exprimait ce qu'il lui était interdit d'exprimer dans sa langue naturelle. — Les passions, bannies des livres et des journaux, s'étaient réfugiées dans l'art.

Il est impossible de ne pas voir les passions révolutionnaires gronder sourdement dans la musique de Beethoven ; — un naturalisme hardi se pose dans les lieder de Schubert; — non pas que ces grands artistes eussent, à dessein prémédité, introduit dans leurs œuvres ces éléments nouveaux ; — ils ne se doutaienl^pas de la réforme qu'ils inauguraient dans l'art. — Chez eux tout fut spontanéité, instinct.

Mais il ne faut pas perdre de vue l'époque à laquelle ils vécurent. On croit trop généralement que les grands hommes font les grandes époques; il est plus vrai de dire que ce sont les grandes époques qui font les gi-ands honmies.

Lorsqu'un courant iiTésistible entraîne l'humanité, il y a, dans l'air, commiB un élément inconnu que toutes les poitrines aspirent. Chez certains hommes comblés de tous les dons de la nature, cet élément se condense en quelque sorte. Ces hommes deviennent les prophètes, les révélateurs de l'ordre nouveau.

Ainsi furent les grands musiciens de cette époque : ils vécurent au moment où une révolution terrible venait d'ébranler l'Europe occidentale. Malgré les efforts des gouvernements pour cacher k leurs peuples ce grand événement ou , tout au moins , pour en dénaturer le sens à leurs yeux , le contre-coup s'était fait sentir dans le monde entier.

On comprit, chez tous les peuples civilisés, que la gi-ande partie allait se jouer, encore une fois, contre l'esprit du moyen âge. Les Français, plus expédilifs, mirent hardiment la cognée dans le vieil édifice politique «et religieux des temps passés. — Les Allemands n'allèrent pas si vite ; ils se contentèrent d'être révolutionnaires en musique.

C'est réellement aux approches de la révolution française que cet art se transforma, et ce fut dans les premières années du dix-neuvième siècle qu'il conquit sa pleine et entière indépendance.

Une étude approfondie de Thistoire nous révèle que la liberté est le bul suprême en même temps que la condition essentielle du progrès en toutes choses.

Banale dans le domaine politique et économique , cette vérité éclate souverainement aussi dans les arts. Il n'est pas un progrès artistique qui ne soit le résultat d'une aspiration véhémente vers une somme plus grande d'indépendance, et qui n'ait été favorisé, au temps où il s'est produit , par un certain courant de liberté dans les mœurs et les Institutions.

Qui n'a jeté les yeux, dans nos musées, sur les statues de l'antique Egypte reproduisant les héros et les dieux ? — Qui n'a contemplé , dans les collections de nos bibliothèques, les gi'avures représentant les chefs-d'œuvre de l'art égyptien? — Une observation nous frappe-: La personne humaine est immobile! Les traits sont d'une admirable finesse, les détails anatomiques sont parfois étudiés avec sagacité ; — mais , presque toujours, les bras sont fixés au tronc, les jambes soudées ensemble, les pieds collés au socle ; l'expression du visage est triste. C'est la statuaire d'un peuple escla\e, esclave de ses princes , de ses prêtres, de ses rites inQexibles. — Tout est réglé, le costume, l'attitude, l'expression; la statue ne vit pas.

Pendant les milliers d'années que dure la civiUsation égyptienne, l'arl reste sédentaire ; les investigations scientifiques ont beau reculer de siècle en siècle les origines insaisissables de ce mystérieux empire, c'est toujours

le même lypc que Ton rencontre; toujours la statue apparaît, attachée à son siège de granit, projetant, sur Texplorateur étonné, son profond et triste regard.

On nous raconte qu'un jour, une colonie égyptienne quitta les bords du Nil, et vint chercher d'autres destinées sous un ciel plus clément; elle y trouva ce qu'elle n'avait jamais connu, la liberté. Elle fonda Athènes, qui , bien plus que Rome et Jérusalem , fut la capitale du genre humain et Tinstitutrice des nations. Pendant de longues suites d'années, on vit des hommes libres sous le ciel bleu de l'Hellade. La philosoi)hie, les religions, la poésie, les arts atteignirent un degré de splendeur inouï ; il se répandit sur le monde comme une am-éole de lumière, comme une lueur divine que, depuis, nous n'avons jamais revue.

La vieille statue égyptienne se releva d'un bond, poussa du pied ses attaches de pierre, jeta au loin ses bandelettes sacrées; son œil s'illumina d'un jeune et fier sourire : ce fut la Diane chasseresse, la Vénus de Milo, l'Apollon. Partout la jeunesse, la force, le génie; la statuaire était née d'un sourire de la Liberté.

Nous sommes au moyen âge. La Grèce n'est plus; les anciens dieux sont vaincus, l'Olympe est vide ; les chefs-d'œuvre de l'art sont brisés ou enfouis sous le sol. Une couche épaisse de barbarie règne sur l'Europe entière. La Rome deCicéron et de Virgile, héritière et dominatrice d'Athènes, est ellemême à jamais disparue. On fait des processions au Forum, on dit la messe au Colisée.

Entrez dans ce couvent, voyez ce moine : il croit accomplir une œuvrepie, il gratte sur le parchemin un livre de Tacite ou une comédie de Ménandre. A leur place, il peint sur fond d'or une Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses bras; autom* sont rangés le bœuf, l'àne, les rois mages. On voit, dans les nuées, les anges et le Père Éternel qui sourit.

Les figures sont finement travaillées, délicieusement naïves, mais les corps sont raides et immobiles. Les pei*sonnages sont disposés sur un même plan. Pas de perspective, pas de mouvement, pas de vie. La liberté manque ; nous sommes à une époque de servitude et de souffrances.

Tout h coup il se fait un grand fracas dans le monde : Constantinople vient de tomber.

Quoique déchu, l'empire grec réalisait une civilisation bien supérieure à celle de l'Europe occidentale. Obligé de ruser pour vivre, placé entre deux ennemis également barbares, les Turcs et les Croisés, cet empire, si calomnié par les chroniqueurs, avait subsisté dix siècles après la chute de Rome. S'il ne possédait pas dans son sein des Homère et des Phidias, il renfermait une foule d'hommes au grand cœur, à la haute intelligence, qui restaient fidèles aux traditions des anciens jours, et s'efforçaient de sauver les épaves de cette civilisation grecque qui avait fait le bonheur et la gloire du monde.

On le vit bion loi-sque, cliassés par la I)arl)aric, ces apôtres d'une civilisation j)erdu<3 trouvèrent en Italie un sol disposé à recueillir la semence de leurs prédications. Il se fit un choc électrique. L'Italie reconnut dans la Grèce la sœur des temps antiques; on s'arracha les copies des vieux livres; il régna partout un souffle de liberté et de grandeur. Ce fut la Renaissance.

Voyez comme le tableau du pauvre moine se transforme! comme les corps deviennent souples ! comme le sourire devient doux sur les lèvres du divin Enfant! comme la Vierge contemple avec ravissement ce fruit béni de ses entrailles! comme les rois mages se pressent avec une émotion contenue autour du Sauveur du monde, tandis qu'au i)lus haut des cieux luit rétoile miraculeuse, et que, perdu dans l'inancnsité de l'infini, le Père Céleste bénit l'ensemble des êtres! Il n'est pas jus(iu'au bœuf et à l'âne qui, de leurs bons gros yeux, ne contemplent avec joie la scène miraculeuse. Comme les groupes sont habilement fonnés, comme tout se meut avec grâce! Les corps ne sont plus immobiles, la perspective est créée; encore un art qui vient de naître au souflle de la liberté.

Ce qui se passa pour la stuatuaire et la peinture se passa aussi pour la musique. Pendant longtemps, le plain-chant régna souverainement dans le monde des arts. Il en est qui se passionnent encore pour ce bégaiement d'une époque barbare, ne voyant pas ([uo le plain-chant est à la musique moderne ce que furent les miniatures aux tableaux du Titien, les statues égyptiennes I aux statues grecques, Isis à la Vénus de Milo. Laissons cette forme surannée à l'admiration de ceux qui placent leur idéal dans le sombre passé de l'histoire, qui rencontrent dans le moyen âge la forme sociale de leurs rêves , les doctrines de leur choix, qui ne voient en Raphaël qu'un païen sacrilège, et pour qui les grimaçants fétiches des cathédrales gothiques sont plus sublimes que les chefs-d'œuvre do Michel-Ange.

Pour nous, le plain-chant ne fut autre cliose (jue les premiers essais de l'art musical immobilisé sous l'influence d'une civilisation étroitement soumise à l'empire des dogmes et des rites (1). La libre pensée, la vie sont absentes de cette nmsique, dure et sauvage comme l'esprit de Rome, lugubre comme le chant des trépassés (2).

De la Renaissance à la Révolution française, les elTorls de l'art tendirent à secouer le joug du plain-chant. On pourrait démontrer que les glorieuses étapes parcourues par l'art musical sont toutes marquées par une tentative d'affranchissement. Les artistes s'efforcent d'introduire la vie dans l'empire des ténèbres, de faire régner le mouvement là où tout était immobile, de mettre enfin la liberté, la passion là où régnait la souveraineté du rite.

(1) Le cardinal archevêque de Cologne Yîent de décider que les dames ne seraient plus admises à chanter les messes en musique, et que le plain-chant seul retentirait à l'avenir sous les voûtes de la cathédrale. {Ménestrel du h octobre 1863.)

(2) Nous n'avons pas besoin de dire que nous laissons à notre collaborateur la responsabilité de ses opinions, qui ne sauraient engager la rédaction du Ménextre/,

Nous avons vu, dans notre étude sur Beethoven, que c'est aux approches de la Révohition française que Fart musical a proclamé définitivement son indépendance. A cette époque, la mélodie est née, variée comme la pensée humaine, tour à tour calme, passionnée, rêveuse, frémissante. La science du rhythme, des combinaisons harmoniques, du contrepoint se développe de jour en jour; toutes les formes sont essayées, partout surgissent des œuvres admirables.

Comme la vieille statue égyptienne s'était levée et avait marché au contact des idées helléniques.

Comme la perspective était née et avait renouvelé la peinture, lorsque, à la Renaissance, le génie antique avait de nouveau réchauffé le monde,

Ainsi, la musique, aux approches de la plus grande époque de l'histoire, avait brisé les entraves du plain-chant, et, sortant, comme l'insecte ailé, de son enveloppe grossière, s'était fièrement envolée vers les deux.

Au mois de septembre 1812, une grande émotion régnait à Vienne. L'Empereur Napoléon avait entraîné vingt mille Autrichiens dans la colossale expédition qu'il dirigeait contre la Russie. On savait qu'une grande bataille venait de se livrer sur les bords de la Moskowa, mais on ignorait encore le résultat de cette sanglante mêlée. Le peuple commençait à murmurer, et s'étonnait que tant de sang fût versé pour l'ambition d'un seul homme. L'aristocratie autrichienne, la plus antique et la plus orgueilleuse de l'Europe, avait considéré comme une mésalliance l'union d'une archiduchesse avec un soldat couronné. La maison de Hapsburg, humiliée de la tutelle sous laquelle elle était obligée de courber la tête, encourageait sous main l'indignation publique, et le temps n'était pas éloigné où elle devait, ainsi que les autres maisons allemandes, faire contre nous un api)el hypocrite aux passions populaires.

Les boutiques étaient fermées; toute la population était sur pied, se formant dans les rues en groupes tumultueux.

Une seule maison dans Vienne semblait étrangère à l'émotion générale.

Que le lecteur veuille bien nous suivre dans le faubourg Lichtenthal. Nous sommes en présence d'une maison d'antique apparence ; son architecture remonte à plusieurs siècles; des traces de peinture subsistent encore sur les murs; une grosse écrevisse rouge (1) s'étale au-dessus de la porte, comme pour indiquer que l'édifice date du moyen Age, dont elle est le

(1) Cette maison, dite de l'Écf'evisse rouge^ occupe le n* 72 de l'avenue qui conduit à Russdorff. Le 7 septembre 1858, la Société des chanteurs viennois fit placer au-dessus de la porte d'entrée une plaque commémorative de la naissance de Franz Schubert.

muet symbole. Les lourds volets sont fermés; mais, au rez-de-cliaussée, la lumière filtre doucement entre les interstices, et des sons affaiblis se font entendre.

Les trente-quatre faubourgs de Vienne sont à peu près vides à cette heure ; la population prcstjue entière a franchi les soixante-douze ponts du Danube et de la Vienne, et traversant en masses serrées les douze porles de la cité, va s'entasser aux abords du Burg impérial, avide d'émotions et de nouvelles.

Rien ne trouble donc la parfaite quiétude des habitants de cette paisible demeure. Nous entrons dans une vaste salle blanchie h la chaux; une haute cheminée, dans laquelle pétille un feu clair, occupe le fond de l'appartement. A gauche , un portrait lithogi'aphié de l'empereur François; adroite, cdui de Beetlioven, alors dans tout l'épanouissement de son génie. Une bibliothèque en sapin renferme quelques partitions des grands maîtres. Des bancs sont reculés le long des murs, auxquels sont appendus quelques tableaux d'enseignement.

Au milieu de la salle, quatre exécutants sont assis, chacun en face d'un pupitre, munis d'instruments à cordes, et absorbés par la lecture d'une œuvre nouvelle de l'illustre chantre de Bonn. La lumière d'une lampe suspendue à la voûte permet d'observer les traits de chacun des personnages.

Le plus âgé tient le violoncelle; c'est un homme encore dans la forc^ de l'âge, ses cheveux commencent à peine h grisonner; ses traits, fortement accentués, indiquent une nature forte et énergique. Il est vêtu à l'ancienne mode allemande, simple et presque rustique. Un grand air d'honnêteté et de noblesse tempère l'expression un peu rude de son regard. Les autres exécutants le considèrent avec respect .

Un jeune homme de dix-huit ans, aux traits d'une douceur presque féminine, joue la partie de premier violon. Tout entier à son émotion, il dévore des yeux la musique placée devant lui.

A ses côtés, un musicien un peu plus âgé que lui exécute avec non moins de feu une partie de second violon.

Au dernier pupitre, devant une partie d'alto, est assis un jeune garçon d'une quinzaine d'années, qui semble dans un état d'agitation inexprimable. Ses cheveux sont crépus, son visage rond, son nez camard; il a quelque chose du négrillon. Sa taille est petite, trapue, mais robuste; des yeux d'un feu extraordinaire illuminent sa physionomie. C'est lui qui dirige le quatuor. S'élève-t-îl une fausse note, il a vite reconnu le coupable ; tout son être frémit. Si l'auteur du méfait est un des deux jeunes gens, ses aînés, il se lève, indigné, sur les barreaux de sa chaise, et brandit son archet dans la direction du coupable. Mais si c'est au violoncelle qu'il faut imputer l'incartade, il modère son indignation, et, avec une douleur contenue, il se contente de dire : « Père, il doit y avoir là quelque faute ; si nous recommencions? » Le père sourit et la faute ne se retrouve plus.

Un cinquième personnage contemple avec ravissement ce tableau; c'est une femme encore jeune, assise sous le manteau de la grande cheminée. Elle paraît en proie à une flè^TC lente qui la mine. Ses yeux, pleins de douceur, sont entourés d'un cercle noir. L'opulence de ses blonds cheveux fait contraste avec la pâleur maladive de son teint. Elle tient sur ses genoux un tout petit enfant, qui paraît fort occupé a tracer de naïves figures sur une ardoise. La jeune femme écoute la musique avec une douce tristesse. Son regard s'éclaire toutes les fois qu'il se porte sur le plus jeune des exécutants.

Il est temps de nommer les acteurs de cette scène.

L'homme âgé est François Schubert, instituteur à Lichtenthal; les trois jeunes gens sont ses fils : Ferdinand, instituteur a l'établissement des orphehns de Vienne; Ignace, également maître d'école; Franz, qui va devenir l'aide de son père.

La jeune femme est une Silésicnne, Elisabeth Bitz, leur mère. L'enfant qu'elle tient sur ses genoux est le plus jeune de ses fils, Charles.

La vocation pédagogique, comme disent les Allemands, était innée dans la famille Schubert.

Pi-anrois Schubert, fils d'un paysan de Neudorf, en Moravie, était venu faire ses 'études à Vienne. Un de ses frères était instituteur à Léopoldstadt. Il lui fut adjoint en qualité d'aide, et, deux mois après, fut lui-même nommé instituteur en titre dans une des paroisses du faubourg de Lichtenthal.

De son mariage avec Elisabeth Bitz, de Silésie, il eut une fille et quatre fils, tous destinés à la carrière pédagogique.

Ignace, Taîné, mourut instituteur à Rossau, en 1844.

Ferdinand (1794-1859) fut, en 1810, nommé aide-instituteur à l'institut des orphelins de Vienne; il fut ensuite, pendant six ans, professeur el Regem ehori à Altlerchenfeld. En 1824, il fut professeur à la haute école normale de Sainte-Anne, à Vienne, et mourut directeur de cette école. C'était un homme distingué. Il a laissé de nombreux écrits pédagogiques, des œuvres de musique religieuse qui décèlent un vrai mérite. Il était organiste de talent ; il fut le fidèle ami et le compagnon assidu de son frère Franz, qui mourut entre ses bras en lui léguant ses manuscrits.

Franz (1797-1828) fut un des plus grands musiciens de son temps. Il exerça pendant quelques années les fonctions d'aide-instituteur auprès de son père.

Charles; le plus jeune des quatre frères, est mort en 1855. Il était maître d'écriture et, en môme temps, peintre de paysage.

Thérèse Schubert, leur sœur, est mariée avec le docteur Mathias Schneider, instituteur à Saint-Ulrich.

Elisabeth Bitz, leur mère, mourut jeune, en 1813. C'était une nature frôle et délicate, passionnée pour la musique. Sa mort fut une perte cruelle pour ses enfants, qui Tadoraient. Franz Schubert a laissé des lettres et des poésies qui témoignent de sa profonde douleur.

François Schubert se remaria, presque aussitôt après la mort de sa première femme, avec Anna MuUer, devienne, dont il eut quatre enfants : Marie, Josepha, André et Antoine. Il mourut en 1830, et Anna Muller en 1860.

Pierre-Franz Schubert, dont nous allons raconter la vie, est né le 30 janvier 1797, à Vienne , et passa ses années de jeunesse dans la maison paternelle, en société de ses frères et sœurs , au foyer d'un maître d'école sans fortune , déshérité de la plupart des jouissances matérielles de la vie, élevé à Técole austère de la pauvreté. L'art seul jetait un peu de poésie sur le modeste intérieur. Le père et la mère aimaient ardemment la musique; ils la firent apprendre à tous leurs enfants. Ce fut François Schubert qui dirigea les études musicales de ses fils; jouant lui-même passablement du violoncelle, il enseigna le violon à Ignace, à Ferdinand et à Franz. Ignace apprit aussi le piano et en donna les premiers éléments à son jeune frère. Les progrès de cet enfant furent si extraordinaires qu'Ignace le conduisit un jour au Regens chori Holzer, en le priant de donner à Franz de plus amples leçons. — Hober fut émerveillé et consentit.

Franz avait dix ans, et bien des fois le vieux maître, tout en larmes, regardait son élève avec admiration. « A quoi lui suis-je utile? » disait-il souvent ; « quand je veux lui apprendre quelque chose, il se trouve qu'il le sait déjà, i»

L*année suivante , on s*aperçut que Franz avait une charmante voix de soprano ; on le fit entrer au chœur de l'église paroissiale de Lichtenthal comme soliste. Il jouait alors du violon avec une expression remarquable et s'essayait à composer de petits lieder, des morceaux de piano et même des quatuors d'instruments à cordes.

Avec des protections , il fut admis à la chapelle impériale. — Le 9 octobre 1808, date solennelle , il se présenta au concours pour Tobtention d'une place d'élève à une sorte de conservatoire [conviet) annexé à la chapelle.

Les examinateurs {étaient Eibler, le maître de chant Korner et Salieri. Les épreuves se faisaient avec une certaine solennité, en présence de tous les professeurs et élèves de la chapelle impériale et d'un nombreux public. Les trois examinateurs, assis sur une estrade, semblaient aux jeunes gens aussi majestueux que les trois grands dieux de l'Olympe.

Lorsque Schubert se présenta, ce fut un éclat de rire universel; le pauvre enfant avait revêtu son plus beau costume, une vieille blouse jadis bleue, passée au blanc; il jetait sur l'assistance des yeux effarés; sa chevelure crépue, rebelle aux raffinements de la toilette, semblait se hérisser sur sa léte : « Voyez ce fils de meunier, » disaient ses concurrents en montrant du doigt le sac blanc dont il paraissait vêtu. — Il fallut un regard foudroyant de Korner pour rétablir l'ordre. Salieri bredouilla quelques mots d'encouragement, qui rassurèrent le pau\Te Franz, et les épreuves commencèrent.

Ce fut une stupéfaction générale quand on entendit Schubert résoudre avec une facilité merveilleuse toutes les difficultés qui lui furent proposées. Le bon Salieri ne pouvait maîtriser son émotion, et, séance tenante, pai* acclamation, Schubert fut admis et revêtu immédiament de l'habit à ganse dorée qui était Topulent emblème de sa nouvelle dignité.

L'éclat de ce brillant uniforme ne consola pas toutefois l'enfant de la douloureuse séparation qui allait se faire entre lui et sa chère famille.

On avait organisé, à l'école, un petit orchestre afin de préparer les élèves, par des exercices journaliers, à l'exécution des œuvTcs des grands maîtres, notamment Haydn et Mozart.

Schubert fut admis comme violon. Ses morceaux favoris étaient certains adagios des symphonies de Haydn , et , avant tout , la symphonie en sol mineur de Mozart : « On entend les anges chanter dans cette musique , » avait-il l'habitude de dire. Ordinairement sérieux et peu communicatif, il tombait dans une exaltation sans bornes lorsque l'on essayait des fragments de Beethoven , qui représentait pour lui l'idéal de l'artiste, mais dont les œuvres excitaient généralement alors plus d'étonnement que d'admiration.

Il jouait avec moins d'ardeur la musique de deux maîtres qui jouissaient à Vienne d'une vogue éclatante, Krommer et Kozeluch.

Krommer, habile violoniste, né en 1759, à Kamenitz en Moravie, avait été, tour à tour, maître de chapelle d'un noble hongrois, le comte Agrum, directeur des chœurs aux Cinq-Églises, chef de musique au régiment de Karoly, maître de chapelle du prince Graffalkowitz à Vienne, puis simple particulier, vivant de ses leçons et du produit de ses compositions devenues populaires. On lui fit obtenir une place de gardien d'un des palais impériaux, et, en 1814, il remplaça Kozeluch comme compositeur de la chambre;

il accompagna son souverain dans ses voyages en France, en Italie; il mourut à Vienne, le 8 janvier 1831, laissant un nombre considérable d'œuvres musicales en tout genre, dont plusieurs lui survivent, notanmient des symphonies et des quatuors et quintettes pour instruments à cordes. Son style, généralement vif et gai, remarquablement rhythmé, s'élève par moment et n'est pas sans noblesse.

Kozeluch (né à Wellwam, en 1753, mort à Vienne en 1814) lui est bien inférieur. Destiné tout d'abord à la jurisprudence, il abandonna cette voie pour se livrer entièrement à la musique. En 1778, il viSit à Vienne et donna des leçons à la cour. II n'en fallut pas davantage pour lui conquérir une grande réputation. En 1772, il succéda à Mozart comme compositeur de la chambre. Ses nombreuses compositions sont aujourd'hui complètement tombées dans l'oubli.

Schubert prisait médiocrement la musique de ces maîtres de second ordre; il avait en haute estime les ouvertures Ae Méhul, qu'il comparait aux plus belles ouvertures de Mozart.

On lui permettait de diriger l'orchestre en cas d'empêchement du chef d'orchestre habituel, et c'était pour lui une source de jouissances inexprimables.

Il s'exerçait en cachette à la composition; les pensées nmsicales se présentaient à lui avec une merveilleuse fécondité. Comme sa pauvreté ne lui permettait pas de posséder du papier à musique pour les écrire, un ami généreux lui en fournissait , et l'enfant en faisait une consommation vraiment extraordinaire. Il écrivait des sonates, des messes, des lieder, des symphonies et jusqu'à des opéras ; mais il détruisait presque aussitôt ce qu'il avait fait, le considérant comme une suite d'essais sans valeur.

Il conserva cependant quelques œuvres qui ne manquaient pas d'importance. Un lied qu'il composa en 1810, les Plaintes (TAgar, excita l'étonnenient de Salieri, et douze menuets (qu'il prêta mallieureusement et qui ne furent jamais retrouvés) firent une telle impression sur Antoine Schmidt, habile violoniste, ami de Mozart, qu'il ne put s'empêeher de prophétiser la grandeur future de cet enfant précoce.

Salieri était alors l'homme le plus important de Vienne comme autorité musicale. Né en 1763, à Legnano, en Vénétie, il était venu se fixer à Vienne, où il mourut en 1825; il y passa cinquante-iieuf ans de sa vie, fut l'ami intime de Mozart, et servit quatre souverains d'Autriche. Il a composé une grande quantité de cantates, symphonies, oratorios, opéras, etc.... — Il passa plus d'un demi-siècle en Allemagne sans pouvoir apprendre la langue du pays. Il riait lui-même de sa façon d'estropier l'allemand. — Dans la conversation, il avait l'hSbitude de mélanger trois langues, ce qui ne laissait pas que d'être fort drôle, car il parlait avec une extrême volubilité et non sans bredouiller.

Salieri s'intéressa à Franz, et pria l'organiste Rudziezka de lui enseigner

« les secrets de la basse continue.» Les leçons commencèrent, mais le maître acijuit bientôt la conviction que son élève n'avait rien à apprendre. « Il a, » disait-il, <c appris tout cela du bon Dieu.» Et « de fait, » ajoute un biographe, « Tenfant n'ignorait que les dénominations ; les choses, son génie les avait devinées. »

Salieri s'occupa alors lui-même de Schubert, et lui donna presque quotidiennement des leçons de composition ; il lui faisait étudier exclusivement des partitions italiennes; mais Tenfant ne voulait pas entendre raison sur ce point, il préférait Mozart et surtout Beethoven, prédilection que Salieri était loin de partager. Il poussait si loin Tentétement national, que, lorsque Salieri lui donnait des stances italiennes à mettre en musique , traitant la langue allemande de langue barbare, Télève devenait rouge de colère, déclarait ne vouloir travailler que sur des poésies de Gœthe et de Schiller. Le maître ne pouvait s'empêcher de rire; mais, à la longue, une séparation devint inévitable.

Schubert étant devenu assez fort pour voler de ses propres ailes, les leçons cessèrent sans que Franz cessât jamais de vouer à son maître la plus affectueuse vénération.

Les satisfactions matérielles de la vie n'avaient rien d'exagéré à l'école , et le pauvre Franz criait souvent famine; il écrivait un jour à un de ses frères :

« Laisse-toioi bien vite te dire ce que j'ai sur le cœur. Je vais droit au but, car je hais les préambules. J'ai longuement réfléchi sur ma position; — k tout prendre, elle est bonne, mais elle pourrait supporter quelques améliorations. Tu sais, par expérience, combien il serait doux de manger un pain blanc et quelque pommes entre un médiocre dîner et un maigre souper. Ce désir devient en moi de plus en plus impérieux; les quelques grotchen que je tenais de mon père sont épuisés, que vais-je devenir?

« Il n'y a pas de honte à demander, » dit saint Mathieu, chapitre deux , verset quatre ; — pourrais-tu me faire obtenir une couple de kreutzer ? Rien ne pourrait me rendre plus heureux et égayer davantage ma pauvre cellule. L'apôtre saint Mathieu a dit encore : « Que celui qui a deux robes en donne ime aux pauvres. » — Médite ces paroles , prête l'oreille à qui t'implore et souviens-toi de ton affectionné , suppliant et pauvre frère ,

» Franz. »

Aux vacances , c'était une grande joie pour l'enfant que de retourner à la maison paternelle. Le soir même de son arrivée, on dressait les pupitres, le père se mettait au violoncelle, les deux frères aînés aux violons , Fcanz à l'alto. C'était une époque de bonheur pour tous. Le père, Ignace et Ferdinand se reposaient de leurs rudes fonctions de maîtres d'école ; Franz oubliait la maigre chère de sa prison. La pauvre mère, dont la santé déclinait à vue d'œil, contemplait avec une satisfaction mélangée de pressentiments dou-

loureux, ces enfants que bientôt elle devait quitter, et dans cette maison où Ton avait élevé un autel à la musique, on peut dire qu'il ne régnait qu'une seule et unique pensée , le culte de cet art divin. — On jouait les quatuors des maîtres et , parfois aussi , les essais du jeune artiste.

On lui permettait, de temps à autre, d'après l'état des ressources pécuniaires, la fréquentation du théâtre. On jouait à cette époque : la Famille suisse, de Weigl; la Médée, de Cherubini ; /ean de Paris , deBoieldieu; Asehenbrodl, d'Isouard; VIphigénie en Tauride, de Gluck, dans laquelle ^ Vogl et madame Mildef étaient admirables. Franz était ravi. Cetle dernière œuvre surtout le touchait par sa noble simplicité et son élévation. Il conçut, dès ce moment, la pensée de travailler un jour pour le théâtre.

En 1813, la voix de Schubert commença à muer. Il abandonna délinitivement un établissement dans lequel il ne s'était jamais plu , et revint à la maison paternelle, décidé à se livrer désormais à ses propies études, avec d'autant plus d'ardeur que ses facultés le poussaient vers son art d'une façon presque exclusive.

Pour éviter le service militaire, il se lit aide instituteur de son i>ère, et renjplit pendant trois ans ces fonctions pénibles avec zèle.

Il fréquentait assidûment le chœur de l'église de Lichtenthal , et composa, en 1814 , une grande messe on /a, qui fut exécutée dans cette église, et, dix jours après, dans celle des Augustins. Franz était au premier pupitre , son père dirigeait les chœurs, son frère Ferdinand était à l'orgue ; les autres parties étaient presque exclusivement occupées par des parents et des amis ; en rentrant , Franz trouva dans sa chambre un piano à cinq octaves que son père lui donnait en souvenir de la solennité qui venait d'avoir lieu.

On a vu que, de 1810 à 1813, Schubert avait produit une multitude de corai)ositions dont la plupart sont aujourd'hui perdues, entre autres trente menuets pour le piano, dédiés à son frère Ignace, les douze menuets qui avaient excité l'admiration d'Antoine Schmidt , des lieder, des quatuoi-s pour instruments à cordes ; il avait aussi composé deux sonates à quatre mains.

En 1813, sa fécondité ne connaît plus de bornes : il compose quatre quatuoi-s, un ottetto pour harmonie, trois menuets pour orchestre, trois

Kyrie, une symphonie, une troisième sonate à quatre mains et, parmi ses lieder, la belle mélodie : Thékla, le chant d'une ombre.

En 1814, il produit trois quatuors, la grande messe en fa, un Salve Regina, un grand chœur et des lieder.

En 1815, la liste de ses compositions devient colossale ; il se livre surtout avec ardeur à la composition des lieder, qui « coulaient de son génie comme d'une source intarissable* ^ La Jeune Religieuse, les Astres, Mignon, datent de cette année-là, ainsi que les admirables mélodies ù'Ossian. Il composa aussi trois opéras : Fernando, les Amis de Salamanquet la Sentinelle de quatre ans, un grand Magnificat, un Salve Regina, un Offertoire, un D(ma nobis, deux symphonies, trois sonates, un quatuor et une foule de morceaux de piano.

Les fonctions d'instituteur commençaient à devenir pesantes pour Schubert, il résolut de quitter la maison paternelle pour se livrer uniquement à la culture de son art favori. Il était absolument sans fortune et ne se dissimulait pas que, pendant longtemps, il devait se résigner à vivTe dans une situation proche de la misère. Une grande douleur l'avait frappé, du reste, au foyer domestique. Sa mère était morte en 1813 el son père s'était remarié.

On retrouva dans les papiei-s de Schubert, après sa mort, un morceau en prose daté du 8 juillet 1822, dans lequel il parle de la mort de sa mère. C'est une pièce étrange, presque incompréhensible, que nous livrons à la sagacité du lecteur ; elle est intitulée Jfofi Mte.

« J'avais beaucoup de frères et de sœurs. Mon père et ma mère étaient bons pour moi; je leur étais attaché par un profond amour. Un jour, mon père nous conduisit, dans un beau jardin, à un banquet de fête. Mes frères étaient heureux, mais moi j'étais triste. Mon pèm s'approcha de moi et m^ordonna de pi'endre part au festii], mais je ne pouvais pas. Sur (juoi, mon père, iirité, me bannit de sa présence. Je m'éloignai et portai mes pas dans les pays lointains, le cœur plein d'un amour infini.

» Pendant de longues années, je sentis mon profond amour et ma lourde peine sa partager mon cœur. Ha mère mourut. Je me hâtai de revenir, et mon père, attendri par mon chagrin, ne s'opposa pas à mon retour. Je contemplai ce pauvre cadavre, et les pleurs inondèrent mes yeux. Je me reportai avec douleur aux souvenirs du bon vieux temps-; nous suivtmes le corps et nous jetâmes du sable sur la bière.

» Je restai à la maison paternelle ; mon père me reconduisit à son jardin favori. — Il me demanda encore s'il me plaisait. Le jardin m'était odieux, mais je n'osai le dire. Mon père en colère réitéra sa demande. Je lui répondis en tremblant que je n'aimais pas le jardin ; il me battit et je m'enfuis.

» Pour la seconde fois, je portai mes pas vers les pays lointains, le cœur plein d'un amour infini. Longtemps, longtemps , je chaatai des lieder. Quand

je voulais chanter mon amour, il devenait douleur ; — quand je voulais chanter ma douleur , elle devenait amour ; — mon amour et ma peine se partageaient mon cœur.

» J'appris qu'une pieuse jeune femme était morte ; autour de sa tombe cheminait un cercle immense de jeunes hommes et de vieillards qui semblaient plongés dans les béatitudes de Téternelle félicité; ils parlaient bas pour ne pas réveiller la jeune femme. De célestes pensées jaillissaient de la tombe et se répandaient sur la foule avec un doux murmure.

» J'éprouvai l'ardent désir d'entrer dans le cercle. prodige ! dirent les gens, il y entre, — et, en effet, je m'avançais lentement, avec recueillement et foi profonde, les yeux fixés sur la tombe. Sans m'en apercevoir, j'étais dans le cercle où se faisait entendre une musique merveilleusement adorable. J'entrevis le bonheur éternel, et, de plus, je rencontrai mon père aimant et réconcilié; il me serra dans ses bras et pleura, mais moi encore davantage. »

Schubert a laissé quelques poésies, toutes empreintes d'un caractère éminemment mystique, comme on pourra s'en convaincre en lisant les deux pièces : Mein Gebet et Last sic nur in ihrem wahn , que cite Henri de Kreissle dans son intéressante biographie. Il a composé notamment le texte de plusieurs de ses lieder.

Schubert se lia étroitement avec le poète Mayrhofer, et occupa avec lui un appartement commun sur la place Wipplin, n*" 382. « Jamais, écrivait le poëte en 1829, un an après la mort de Schubert, jamais je n'oublierai les heures passées dans cette pauvre mansarde au toit incliné. Nous n'avions qu'un méchant piano, une pauvre bibliothèque, un mobilier misérable, un jour insuffisant ! Et pourtant, je passai là les heures les plus heureuses de ma vie I De môme que le printemps égayé la terre et lui distribue la verdure et le sang, de même la force productrice de mon ami égayait et consolait les hommes. En l'écoutant, je me disais avec Goethe :

Qu'elle est vute, Boblime, magniflqae de toutes parts La perspective dans lee champs de la viet De montagne en montagne Plane l'esprit éternel.

Dans le pressentiment d'one éternelle vie I

Le hasard, l'amour de la musique et de la poésie firent notre intime liaison. J'écrivais et lui chantait. »

Mayrhofer mourut huit ans après Schubert, le 5 février 1836, de mort violente, dans un accès d'hypocondrie. Il était né en 1787, dans la ville de Steyer. Après avoir étudié successivement la théologie et le droit, il s'était consacré exclusivement à la littérature. Il a laissé des mémoires estimés et de belles poésies.

En 1816, Schubert composa un SUibat Mater, un Salve Regina, un chœur d'anges à quatre voix, un trio d'instruments à cordes, deux symphonies en si et en ut mineur, un quatuor en fa, un concerto de violon en ré, une sonate de piano et un nouvel opéra, VOtage. Il mit en musique un grand nombre de poésies de Mayrhofer, et, parmi ses autres lieder, on remarque le Roi de Thulé et la célèbre ballade le Roi des Aulnes.

Il chercha à sortir de sa position nécessiteuse en sollicitant une place de directeur de musique à Laybach; elle lui fut refusée. Déçu dans son espérance, il se remit avec ardeur à la composition; il mit encore en musique d'autres poëmes de Mayrhofer, et, dans le nombre de ses compositions instrumentales, on doit citer quatre sonates de piano, une sonate à quatre mains, une sonate et un duo pour piano et violon, deux ouvertures en style italien, un trio pour instruments à cordes, une polonaise pour violon et une symphonie en ut majeur.

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