VUE
Les lieder de Schubert commençaient à être connus dans le monde musical, mais il manquait un chanteur pour les populariser. Le poëte Schober, qui était lié avec Schubert et avait composé le livTet de son opéra Alphonso et Estrella, ainsi que le texte de plusieurs mélodies, lai procura la connaissance d'un homme qui eut sur la destinée de Fartiste une influence extraordinaire, le chanteur Vogl.
Jean-Michel Vogl, né en 1768 à Steyer, dans la haute Autriche, avait fait des études littéraires et philosophiques fort étendues. Il avait un goût très-vif pour la musique; il lui arrivait souvent, dans sa jeunesse, de jouer sur des théâtres de société des opérettes de Sûssemayer, son compatriote, plus tard Tami et le confldent de Mozart, ce qui ne Tempécha pas d'étudier le droit à Vienne et d'y exercer quelque temps la profession d'avocat. Sûssemayer, ayant obtenu une place de maître de chapelle au Grand- Théâtre, songea à son ami, dont le talent magnifique s'était développé et dont la voix vibrante et métallique embrassait une étendue considérable. Il le décida à entrer au théâtre, qui était alors immédiatement sous la direction impériale. Vogl chanta avec un succès extraordinaire dans la Bonne Mère^ de Wranitzky, et dans le Sacrifice interrompu^ de Winter. Il approfondissait ses rôles avec un soin infini; la vérité d'expression lui semblait le but le plus élevé de l'art. Il apportait aussi une attention scrupuleuse à la partie mimique de ses rôles, et devint en peu de temps le premier chanteur dramatique de TAUemagne. Weigl écrivit pour lui plu-
sieui"» premiers rôles. Il élail admirable dans Agnès Sorel. le Porteur (teauy Iphigénie et Médée.
Depuis longtemps Schubert qui, jusqu'alors, avait lui-même chanté ses lieder, désirait faire la connaissance, de ce grand artiste. Mais Vogl passait pour inabordable. Schober vint au secours de son ami ; il parla à Vogl du génie de Schubert. Vogl, rassasié de musique, avait été conduit par Fexpérience à se défier du mot « génie. » Il refusa tout d'abord de voir le compositeur; mais enfin, vaincu par les instances du poëte, il se décida un jour à monter sans plus de cérémonie dans sa chambre.
Schubert, surpris, Taccueillit par des salutations gauches et des paroles incohérentes. Vogl fit la grimace, s'assit sans rien dire, et, prenant devant lui une feuille de papier manuscrite, fredonna le lied Chant des Yeux. Il le trouva mélodieux, mais sans caractère; il en prit deux autres, Ganj/mède^ les Plaintes du Pâtre, les trouva agréables à chanter, puis se leva brusquement. En partant, il frappa sur l'épaule de Schubert en lui disant : « Il y a quelciue chose en vous, mais vous prodiguez vos belles pensées sans les châtier assez. » Puis il s'éloigna sans promettre de revenir. • Il parla favorablement, cependant, à quelques personnes du talent du jeune homme. Bientôt, l'impression qu'il avait ressentie devint peu à peu victorieuse en lui; il retourna spontanément chez Schubert, étudia ses compositions, et, finalement, se lia avec lui d'une affection sans bornes.
Vogl influa beaucoup sur son nouvel ami par son exécution pleine de feu; il popularisa ses lieder, il donna au compositeur des conseils utiles, le força à polir son style, à diriger toute son attention vers la vérité de l'expression, l'exactitude de l'accentuation.
Grâce â Vogl, Schubert fut connu et apprécié; il eut des leçons. Le comte Joseph Esterhazy le fit venir à son domaine de Zélez, en Hongrie. Ce fut là qu'il conaposa son grand divertissement hongrois et sa belle fantaisie à quatre mains, dédiés à son élève, la jeune comtesse Esterhazy, dont le talent lui causait une joie indicible, et pour laquelle il paraît avoir conçu un tendre sentiment qu'il lui laissa toujours ignorer. Il fit à Zélez la connaissance d'un noble amateur, le baron de Schœnstein,qui possédait une belle voix de baryton, et passa depuis pour être, avec Vogl, le plus remarquable interprète de Schubert. Ce fut lui qui lança les lieder dans le monde aristocratique.
Les compositions les plus importantes de Schubert sont : en 1818, deux sonates de piano, ses lieder religieux; — en 1819, ses variations à quatre mains, dédiées à Beethoven, sa fantaisie à quatre mains, son divertissement hongrois, une ouverture en mi, la Prière aiDant la Bataille, à quatre voix; — en 1820, trois opéras : la Guerre domestique^ les Frères jumeaux, la Harpe enchantée; des lieder, un quintette en ut mineur, l'oratorio la Résurrection, des psaumes pour le dimanche des Rameaux.
Les Frères jumeaux, coinpo<*<!' pour Von^l, ot la Harpe enchantée furent les premières œuvres. lyriciiies que ScJuibert parvint à fciire représenter. On joua les Frères jumeaux au ihéûtre de la Porte de Carinthie, et la Harpe enchantée au Grand-Théâtre.
En 1821, il ajouta deux morceaux à l'opéra la Clochette, d'Hérold. On lui avait promis 500 florins pour c^s deux morceaux, qui eurent un grand succès ; mais ils ne furent pas payés, Tentrepreneur du théâtre de l'Opéra ayant fait faillite.
En 1816, Schubert avait composé la célèbre ballade du Rai des Aulnes, Aucun éditeur ne voulut l'acheter, ni mémo la graver, à cause de la difficulté de l'accompagnement. En février 1821, quelques amis vinrent à son secours, et elle fut éditée en partie à leurs frais, en partie h œ\i\ du compositeur. Le 7 mars de cette môme année, dans un conc^^rt donné au théâtre de la Porte de Carinthie, on chanta trois œuvres de Schubert : le chœur des Esprits sur les Eaux, magnifique composition sur un texte de Gœthe, qui, ayant été mal étudiée, fut mal exécutée, et tomba complètement , — le Village, quatuor vocal sur un texte de Biirger, qui plut infiniment, — et Ze Roi des Aulnes, qui fut chanté par Vogl au milieu d'un enthousiasme général et d'un tonnerre d'applaudissements. Le lendemain, les éditeurs accoururent. Schubert eut la sottise de cédera vil prix son droit de propriété. L'édition se trouva épuisée en huit jours. C'était une petite fortune qu'il venait de perdre; mais on daigna désormais publier quelques-unes de ses œuvres, et le pauvre compositeur crut voir luire une meilleure aurore. Le 27 avril, dans un second cx)nc^rt, un l)eau quatuor vocal, le Rossignol, obtint un éclatant succès.
Sur ces entrefaites, la direction du grand Oi>éra changea. Le théâtre fut affermé par le célèbre entrepreneur Barbaja, la scène livrée aux Italiens, et la musique allemande complètement délaissée par le public, qui s'éprit d'enthousiasme pour la musique italienne et les admirables chanteurs qui l'interprétaient; les anciens artistes se retirèrent, et Vogl, lui-même, quitta le théâtre. Il recommença une nouvelle carrière artisti(pie en se livrant exclusivement h l'exécution des lieder de Scliubert.
Vo^l était , ainsi qno Sclmbort, un admirateur passionné de la nature, « Dans les beaux jours de l'année, » raconte Henri de Kreisslo, « ces deux amis, fréros en pénie, quittaient Vienne, et, voyageant comme des bardes, parconraiiMit.les cantons fleuris de l'Autriche supérieure et le petit pays de Salzburg pour se retremper dans le monde libre de Dieu, et, tantôt dans les cloîtres, tantôt dans les villes , faisaient retentir de magnifiques mélodies. Ils étaient accueillis avec joie commodes hôtes bénis, et leur présence était célébrée comme un événement impatiemment attendu. »
Le reste de l'année, Schubert se contentait de parcourir les environs de sa ville natale. Dés que sa tAche de chaque jour était terminée, il se réunissait à quehjues amis et se livrait à d'interminables pronu^nades. Le spectacle de la nature l'inspirait; les pensées musicales venaient en foule à son esprit, se développaient comme d'elle-mémes, h tel point (|ue, le lendemain matin , il n'avait plus qu'à les fixer sur le papier.
Malgré sa gène, Schubert ne se plaignait pas. A ses frères, qui s'inquiétaient de son avenir, cpii lui reprochaient son insouciance, il écrivait de charmantes lettres pleines de poésie et de sensibilité.
« Cher Ferdinand, » écri\ait-il de Zélez, le ISjuillet 1884, h celui de ses frères qui était le confident de toutes ses pensées , « je vois que mon souvenir vit toujours parmi vous, et j'en suis bien heureux. Vous avez versé des lannes lors<pie je vous ai quittés; — vous êtes inquiets de ma de.stinée. — Je m'empresse de te nssurer, toi mon ami le plus cher, lié à toutes les
fibres (lo mon cavuv. Sans dontp, ils no sont plus cos temps heureux de mon enfance. J'ai fait Texpérience (Vune vie plus austère et plus rude; mais, Dieu soit loué, je mVlTorce de l'emhellir par la fantaisie. On croit généralement cpie le iionheur dépend du lieu où Ton fut heureux une fois, tandis qu'il esl en nous et n'est, i)ar cela, (pi'une illusion. »
« Très-chers parents , » écrivait-il de Steyer , le 25 juillet 1825 , « soyez sans inquiétudes, ma santé est excellente. Je suis parti de Steyer pour me rendre à Gmunden, dont les environs sont célestes. Les habitants sont pour moi d'une extrême bienveillance; nous faisons beaucoup de musiiiue; mes lieder sur la Dame du Lac, de Walter Scott , plaisent prénéralement. J'ai chanté VAve Maria (Jung Frau), qui a saisi tout le monde par son caractère religieux... Je ne cherche jamais le sentiment de parti pris. S'il apparaît dans mes œuvres, c'est tpi'il s'est inq)osé à moi et que j'ai été vaincu par lui. J'estime que le ^rai sentiment doit être naturel... Je \oudrais bien publier mes lieder de Walter Scott; le nom de cet auteur célèbre pourrait piquer la curiosité; l'addition d'un texte anglais pourrait aussi me fain* connaître en Angleterre; mais, doit-on attendre quelque chose d'honnête des éditeurs de musique? les artistes ne sont-ils pas les esclaves de ces misérables trafiquants (1).
» Ce que vous me dites de Suleika me fjiit plaisir. Je suis heureux que cette mélodie ait réussi. Vous savez ceixmdant que je ne déteste pas la critique. Je l'ai toujours en vue, afin de savoir si je n'ai pas encore quelque chose à apprendre.
Je trouve partout mes compositions répandues dans la haute Autriche ; à Kremsmùnster, j'ai joué ma nouvelle sonate à quatre mains avec un brave pianiste de l'endroit Quelques-uns m'ont assuré que , sous mes doigts, les touches semblaient des voix qui chantent; si cela était, comme je serais heureux! Je ne puis souffrir le maudit tapotage propre aux pianistes; il ne satisfait ni l'oreille ni le coeur. Après être venu passer quelques jours à Steyer, je compte visiter Gastein, Salzburg. Il fait une chaleur intolérable, mais ce voyage me réjouit extraordinairement, parce que j'apprends h connaître un charmant pays.
» Ce pauvre D... n'est pas encore délivré! — avoir été soixante-dix-sept fois malade , avoir échappé neuf fois k la mort, et tant tenir à la vie ! Ah ! s'il voyait comme moi ces belles forêts, ces beaux lacs dont l'aspect nous confond d'admiration , il ne priserait pas notre petite vie humaine au point de ne pas considérer comme un grand bonheur d'êlre confié de nou- >eau à cette terre qu'une puissance inconcevable pousse toujours à une vie éternellement nouvelle ! . . . »
Ces deux lettres sont fort longiu?s, nous n'en avons cité que de courts fragments, qui sont de nature à exposer certaines idées de Schubert sur le
(1) NoQs ne savoûs Bi ces paroles sanglaQ(»;s, au sujet des éditenrs aUemands^ avaient bien leur raison d'ôtre en 1829, mais à coup sûr elles seraient plus qu'injosies en 186 A.
bonheur, sur l'art et sur la nature. — Nous traiisciiAons littéralement une lettre à Ferdinand, du 12 septembre 1825. C'est une relation de voyage qui ne sera pas sans attraits pour le lecteur :
« Cher frère, tu m'avais demandé un récit détaillé de notre \oyage à Salzburg et à Gastehi. J'aurais pu te raconter cet incident à mon retour à Vienne. Cependant, puisijue tu le désires, je vais, malgré mon inhabileté à décrire , t'envoyer un récit que je pourrai compléter ensuite oralement ; mais qui ne te donnera qu'une idée afTaiblie des magnifiques tableaux qui se sont déroulés sous nies \eux.
» Nous avons quitté Steyer vers la moitié d'août pour aller à Kremsmunster, que je connaissais déjà , mais dont la situation est si belle que je ne puis m'empécher d'en i)arler encore. Figure-toi une admirable vallée interrompue par quehjues minces collines. Bnisquement, sur la droite, se dresse une montagne assez élevée, et, à son sommet, un spacieux couvenl qui domine tout le pa>s. Une haute tour, qui sert d'observatoire, ajoute à la gi»andeur du tableau. Nous fûmes reçus à bras ouverts, surtout M. Vogl, (|ui est très-connu ici. Nous ne nous arrêtâmes qu'un instant, et nous continuâmes notre route vers Voklabruck, où nous an'ivàmes le soir. C'est un triste nid ! les autres joui-s nous allâmes par St!*asswalchen et Frankenmarkt, à Neumarkt, où nous dînâmes. Ces localités, qui appartiennent au pa>s de Salzburg, sont remarquables par l'architecture singulière des maisons, entièrement construites en bois. Tout est en bois; la vaisselle, en bois, est appendue au delioi-s sur des dressoii*s en bois que protétrent des cloisons en bois. On voit, à toutes les maisons, des cibles criblées de trous que l'on conserve comme des trophées de victoire depuis les temps les plus reculés ; on en trouve fréquemment qui datent de 1600 et môme de 1500.
» De Neumarkt, qui est le dernier relais de poste avant Salzburg, on aperçoit le sommet des montagnes, déjà couvert de neige. A une lieue plus loin, le pays est d'une beauté vraiment magique; le lac de Valler déploie ses oiules bleues et anime le paysage d'une numière adïuirable. On descend toujours en se rapprochant de Salzburg: les montagnes deviennent de plus en plus hautes, notamment l'Untersberg, (fui atteint des proportions fabuleuses; les villages conservent les traces d'une antiiiue splendeur. Dans les plus pamres maisons de paysans, on trou\e des montants de fenêtre et de porte en marbre et même des escaliei's de marbre rouge.
» Bientôt le soleil se couche; nous vojons les nuages glisser, comme les esju-ils des nuées, le long des noires montiignes, s'accumuler aux flancs do rUnlei-sberg, le sillonner de leurs masses grises, et s'éle\er peu à \)en jusqu'à son sommet en décrivant autour de.lui des spirales.
» La vallée est cou\erte de châteaux, de cloîtres, de fermes; les donjons, les palais se montrent à nos yeux enthousiasmés. Le Capucijibcig élève, perpendiculaiRMuent à la route, ses monstrueux \eisants; l'Untersheig
nous écrase (le sa masse effra jante: nous approchons de la célèbre résidence des anciens électeiu's. Les fortifications sont en pierre de taille: les i»ortes, par leurs inscriptions, attestent la puissance aujourd'hui évanouie du clergé. Les maisons sont hautes de cinq ou six étages, les l'ues larges. — Devant la nuiison» hizarremeut ornée, de Paracelsc, passent les ondes noires, troublées et tumultueuses du Salzach.
» Le spectacle de la ville m'attrista; le temps était giùs et assombrissait encore les anciens monuments déjà assombris par les siècles. La forteresse», bâtie sur la plus haute cime du Miinchberg, domine de ses feux la ville tout entière... Bientôt il plut à torrents, et nous dûmes nous mettre à couvert.
» Nous fûmes accueiUis très-amicalement par le comte de Platz , président du tribunal, ami de Vogl. Vogl chanta plusieurs lieder de moi, entix3 autres VAte Maria y (jui émut virement l'assemblée. La façon de chanter de Vogl et ma manière de l'accompagner, notre entente si parfaite que? nous semblions ne faire qu'un, paraissaient à ces braves gens queliiue chose de nouveau, d'inouï.
» Le jour suivant, nous fîmes Tascension du Mnnchberg, d'où l'on embnisse la vue générale de la ville. Je fus étonné de la quantité de monuments, ])alais et églises, qu'elle renferme; toutefois, elle ne contient que |)eu d'habitants. Si quelques maisons renferment deux ou trois familles, d'autres, en revanche, sont vides.
» Sur la place, qui est grande et belle, l'herbe croît entre les pierres. La cathédrale est un merveilleux monument, bâti, en petit, sur le modèle de Saint-Pierre de Rome. L'église est en forme de croix. A l'entrée sont les statues colossales des douze apôtres. La voûte est soutenue par de nombreux |»iliers de marbre ; elle est ornée des portraits des électeurs, et vraiment l}elle dans toutes ses parties. La lumière descend de la coupole, et répand dans tout l'édifice une clarté extraordinaii-e. L'église est flan(iuéede quatre énormes cours dont chaciuie ferait une grande place ; au milieu de la plus vaste est une source jaillissante que l'on a entourée de ligures belles et hardies.
» Nous visitâmes le cloître Saint-Pierre, où a résidé Michel Haydn. L'église est encore très-belle; sur une petite place, on voit, comme tu le sais, le monument de ce musicien; il est situé dans un angle, décoré de médaillons un peu enfantins et surmonté d'une urne. « Bon Haydn, ce monument semble refléter ton génie imr et paisible. S'il ne m'est pas donné d'avoir Ion calme et ta limpidité, nul plus ((ue moi ne te vénère! » Une larme douloureuse coula de mes jeux, et je m'éloignai.
» Après dîner, nous gravîmes le Nonnenberg, d'où nous aperçûmes la vallée de Salzburg; il est presijue inqmssiblc de décrire la beauté de cette vallée. Figui-e-toi un jardin de plusieui's milles de tour, dans leiiuel s'élèvent des myriades de cliàleaux, de luopriétés perdus dans la verdure des
arbres , — un lleuve qui serpente de la façon la plus variée, des prés et des champs qui forment des tapis revêtus des plus belles couleurs , des massifs admirables , des allées interminables d^arbres énormes , le tout fermé à perte de vue par de hautes montagnes qui semblent les gardiens de cette merveilleuse vallée.
» Nous partîmes de Salzburg par le plus beau jour du monde. L'Unters* berg, doré par le soleil, semblait recevoir les hommages des autres montagnes: nous descendîmes dans la vallée. C'était le paradis, avec cette différence toutefois que nous étions commodément assis dans une élégante voiture, commodité ignorée d'Adam et d'Eve ; à la place de bêtes fauves, nous rencontrions à chaque pas de ravissants visages de jeunes filles.
» Nous arrivâmes à une délicieuse construction appelée Monatschlosschefi^ parce qu'un électeur la fit élever en un mois pour sa maîtresse. Personne ne se formalisait alors de ce que faisait son voisin , tolérance admirable ! — Après y avoir passé quelques heures , nous allâmes à Hallein , petite ville sale et ruinée; les habitants, pâles et maigres, ont l'air de revenants, avec leurs yeux creux et leur teint plombé. C'est l'enfer après le ciel....
» Nous avions hâte d'arriver à Gastein; à mesure que nous avancions, la vallée se resserrait entre deux montagnes formant à droite et à gauche comme des cloisons gigantesques qui nous séparaient du reste du monde. Nous commençâmes a gravir un chemin taillé sur le flanc d'une des montagnes. Le tondent grondait au-^iessous de nous avec un effroyable murmure , et marquait , par une raie blanche à peine perceptible , le fond de l'abîme sur lequel nous étions suspendus. C'était un spectacle à glacer d'effroi. Devant nous, les deux parois semblaient se rejoindre à distance et fermer l'horizon.
» Au sein de cette épouvantable nature, l'homme a su trouver le moyen de déployer son atroce bestialité. C'est là que les Bavarois d'un côté du Salzach , les Tyroliens de l'autre , cachés dans des cavernes , se guettaient mutuellement pour empêcher le passage d'une rive à l'autre. Des balles» tirées par des mains invisibles, frappaient impitoyablement les malheureux qui tentaient de franchir la vallée; leurs corps roulaient dans l'abîme^ accompagnés par les imprécations infernales des meurtriers.
» Pour Texpiation de tant de crimes, on a dressé du côté de la Bavière une chapelle, du côté du Tyrol un crucifix de pierre rouge» « Christ! ils t'ont placé là afin que , de tes yeux , tu puisses voir le théâtre de ces scènes atroces. A toi, la victime la plus pure de la perversité des hommes, les hommes ont semblé dire : Vois comme d'un pied téméraii*e nous avons foulé le sol de la création , comme d'un cœur léger nous avons répandu le sang de notre semblable ! »
» Détournons les yeux de ces tristes spectacles ; aussi bien , nous touchons à la fin de ce sinistre tableau. Au moment où le ravin semble se fermer^
la route tourne brusquement ; on est sus[)endu sur un espace d'une toise environ au-dessus du Salzach déchaîné. On contourne la montagne, Thorizon s'élargit, la lumière nous inonde; nous descendons par une issue plus large, nous respirons enfin.
» A njidi nous étions à Veriren, et, du haut de la tour, notre vue s'étendait jusqu'à lîastein , le but de notre \o\age... »
ScllubiM't aimait licaïu'ou]) le séjour des bains de Oasteiii; dans la belle saison de l'année, il s\\ rendait une foule dlionimes distingués avec lesquels il entra en relations. C'étaient Mathieu de Collin, précepteur du duc de Ueichstadt , Torientaliste Hanimer, le comte Dietrichstein, madame Caroline Pichler, le patriarche Ladishis P>rker, enfin Ignace Mosel.
Mosel, né à Vienne en 1762, était entré de bonne heure dans les fonctions publiques; mais son ardent amour pour Fart Tavait iiTésistiblement i)0ussé à la composition musicale. Ses opéi*as : V Épreuve du feu^ Cyrus et Astyage, la cantate d'Hermès et Flora, sa tragédie lyrique Salem renferment des parties dignes d'éloge; il a composé, en outre, une ouverture (ÏOliokar, la musiifue d'une tragédie de Naumburg, les HussiteSj des lieder, des hvmnes, de la musique de danse. Il fut, en 1821, nommé vice-directeur du grand théâtre, et mourut en 1844, conservateur de la bibliothèque impériale. On connaît ses travaux sur les oratorios de Haendel.
Le patriarche Ladisl is Pvrker a\ait conçu une grande aiïection pour Schubert. C'était un iK)ëte estimé. Schubert mil en nmsique plusieurs de ses poésies; il lui dédia son lied du Voyageur , dont Pyrker le remercia par une lettre touchante, datée de Venise.
Malgré les courses nombreuses auxcpielles il se livrait , Schubert ne cessjiit de travailler et de produire. En <822, il composa, sur un texte de Schober, son premier giand opéra : Alfonso et Eslrella, dont nous raconterons plus tard les |)éripéties.
En 1823, ScJiubert fit la connaissance de Weber, qui vint à Vienne pour diriger, en personne, l'exécution de son opéra iïEurya7ithe, composé pour le Ihéàlre de la porte de Carinthie; elle eut lieu le 25 octobre 1828. Cette représentation fut une véritable déception pour les Viennois; ils s'attendaient à une musique semblable à celle de Freyschutz^ leur attente fut ( trompée. Les airs, les chœurs, si entraînants et si vile devenus populaires avaient cédé la place à des récitatifs longuement développés que les artistes d'alors étaient inhabiles à dire. Le public, habitué à des mélodies nettement dessinées, ne pouvait se faire •{i ce mode de procéder; il trouvait Forchestration touffue et violente. Weber avait définitivement rompu avec les traditions de l'ancien opéra et s'était lancé dans des voies nouvelles avec toute l'exubérance de sa fantaisie. Cet ouvrage, que l'on commence à apprécier, doit être considéré comme le t\pe du drame musical de notre temps, et c'est à peine s'il a jamais été dépassé par les œuvres qui, dans la suite, ont été composées sur ce modèle.
Euryanthe ne fut pas compris. Les musiciens les plus distingués et les plus sincères restaient froids devant les innombrables beautés de ce chefd'œuvre. Beethoven répondit brutalement à Weber, qui s'étonnait devant lui de la chute de son œuvre : « C'est bien fait. » Il critiqua amèrement l'opéra et l'engagea à travailler afin d'acquérir un meilleur style.
Schubert lui-môme, qui admirait Weber et auquel W^eber, de son côté , s'intéressait vivement , ne put s'empêcher de lui dire : « Votre musique me parait sèche et ascétique , elle manque de mélodie : quant au Freyschûtz , c*est tout autre chose. »
Weber avait promis à Schubert de faire représenter à Berlin son opéra A^Alfonso et E«^rcito ; peut-être fut-il piqué de la franchise du musicien. La partition partit pour Berlin, mais ne fut jamais jouée.
Outre cet opéra, Schubert composa, en 1822, un Tantum ergo en ré et nombre de lieder très-populaires. En 1823, il composa un grand oj^éra romantique, Pierabras, sur lequel nous reviendrons, une sonate de piano en la mineur, une sonate pour piano et harpe, également en la mineur; il mit en musique une quantité considérable de poëmes, entre autres ceux de MûUer, connus sous le nom de la Belle Meunière, tl fit, de plus, la musique du drame de Rosemonde.
Ett 1821, il écrivit un otietto pour instruments à cordes et à vent, un Salve Regina pour quatre voix d'hommes, une Introduction, avec varialions pour piano et flûte, et des lieder.
A partir de 1826, son activité devint fébrile. Schubert, à ce moment, n'avait plus que quelques années à vivre; il avait comme le pressentiment de sa fin prochaine et produisait avec frénésie. En 1826, il composa une sonate en ui, une messe allemande pour chœur d'hommes et orgue, le Chant de la Bataille, de Klopstock, pour huit voix d'hommes, le magnifique chœur, Clarlé des NuitSf également pour voix d'hommes, et des
lieder. En 1827, il lit un allo«?retlo pour piano, des impromptus, des lieder innombrables, entre autres œu\ du Voyage d'Hiver,
En 1828, il acheva sa symi)honie en ut, la grande œuvre orchestrale de sa vie, sa gi*and'niesse en mi bémol, un quintelle pour instruments à cordes, ti*ois grandes sonates, un grand duo à quatre mains en ut mineur, une sonate à (jualre mains, une fugue à quatre mains, un Tantum ergo^ V Hymne au bonheur, à luiit voix d'hommes, les mélodies avec violoncelle, le Chant des Hébreux (soU et chœurs), les Orages de la Vie, pour piano à quatre mains, les Chants du Cygne, et sa dernière pensée, VOiseau Messager,
Nous avons maintenant h raconter les derniers moments de cet homme extraordinaire.
Schubert était né avec un tempérament robuste ; mais son âme était ardente, son imagination sans bornes; sa tête travaillait sans cesse. Il vivait depuis son enfance sous l'empire d'une excitation continuelle. Un démon intérieur le poussait à produire, et il produisait avec une fécondité telle que Ton s'effraye à considérer l'immensité du travail manuel auquel il dut se soumettre pour écrire ses innombrables compositions.
En vain se retrempait-il, comme on Ta dit, « dans le sein de la nature, dans le monde libre de Dieu, » sa pensée travaillait incessamment, et il ne faisait qu'ajouter la fatigue physique k la fatigue intellectuelle. La lame usait le fourreau.
Son nom était devenu célèbre. Les sociétés chorales de Linz et de Graz lui envoyaient des diplômes. Un jour, la Société des Amis de la Musique, <le Vienne, lui fit présent de 100 florins, accompagnés d'une lettre des plus honorables. Ces témoignages flattaient Schubert, mais n'amélioraient pas sa position pécuniaire, qui ne cessa jamais d'être fort précaire.
En 1826, il avait sollicité la place de vice-directeur de la chapelle impériale; elle fut accordée à Weigl. Schubert se contenta de dire : « Je suis heureux qu'elle ait été donnée à un si digne et si excellent homme. » Et il n'en parla plus.
En 1828, à la sollicitation de ses amis, il se dérida à organiser un concert,
le seul qu'il ait donné de sa vie. Il eut lieu, le 26 mars, dans la salle de TAssociation des Chanteurs autrichiens, en présence d'un public considt'^ rable, et avec un succès trè&-grand. Le programme se composait : 1* d'un quatuor d'instruments à cordes ; 2* de quatre mélodies chantées par Vogl [le Croisét les Étoiles, le Voyage dans la Luncy le fragment i'Eschyle] ; 3* de la Sérénade, pour soprano et chœur, chantée par M"*" Frœhlich; d'un trio pour piano, Hiolon, violoncelle; 5« du Torrent, mélodie, avec accompagnement de piano et cor; 6* de la Toute-Puissance, de PjTker, chantée par Vogl; 7* du Chant de la Bataille, de Klopstock, pour double chœur d'hommes.
Schubert devenait ^e plus en plus triste et mélancolique. Sa santé était gravement atteinte; « une f)ue plus trouble du monde, » dit son biographe allemand, avait pris possession de son être. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il composa les vingt-quatre lieder du Voyage d'Hiver, de Willielm Mûller. Ces poésies agirent sur lui d'une manière inconcevable. Il se livra avec exaltation à la composition d'une œuvxe dont le caractère sombre et douloureux répondait si bien à l'état de son âme. Un jour, ses amis le trouvèrent absorbé dans ce travail; tout son être semblait transformé : un feu sombre brillait dans ses yeux ; il était agité de mouvements fébriles. On fut effrayé de son exaltiition. « Attendez, dit-il, attendez, vous allez comprendre. » Et il chanta quelques lieder d'une façon si déchirante que tout le monde fondit en larmes.
ïln septembre, il faillit mourir; la mort ne fit que l'effleurer de son aile. H eut quelques semaines de répit, et, dans ce court espace, on eut, comme pour Mozart, l'espérance d'une guérison.
Son frère Ferdinand raconte comme il suit ses derniers instants :
« Dans le courant d'octobre, il se trouvait un peu mieux. J'entrepris avec lui un petit voyage d'agrément à Unterwaltersdorf. A Eisenstadt, il s'arrêta quelque temps à chercher la tombe de Joseph Haydn. Pendant trois jours, il fut gai et eut môme quelques boutades assez plaisantes. De retour à Vienne, il fut repris par la maladie. Dans une des dernières soirées d'octobre, nous soupions à l'auberge de la Croix-Rouge (où se faisaient autrefois nos réunions de famille) : il voulut manger un poisson. A peine en eut-il goûté, qu'il rejeta son couteau et sa fourchette dans son assiette, et sortit de table avec un dégoût si prononcé que nous le crûmes
empoisonné.
» A partir de ce moment, il cessa presque de boire et de manger, et ne prit que (les remèdes. Le 3 novembre, il voulut encore se promener; il fit avec moi, le matin, le chemin de Neuwieden à Hernals, pour entendre un Requiem composé par moi. Ce fut la dernière musique qu'il entendit. Après le service divin, il se promena encore trois longues heures. A son retour à la maison, il se plaignit d'être très-faible.
» Dès lors, il ne fit plus que s'affaiblir, et fut obligé de s'aliter. Il se
mit au Ut le 14 novembre ; dans le jour, il se leva quelques heures et corrigea encore les deux parties de son Voyage d'Hiver,
» Le 19, à trois heures do l'après-midi, il mourut. La veille, il m'avait appelé près de son lit en me disant : « Ferdinand, approche ton oreille de mes lè\Tes. » Et il ajouta mystérieusement : « Que va-t-il devenir de moi? — Cher Franz, répliquai-je, il est difficile de se prononcer encore : le médecin affirme que tu peux revenir à la santé en gardant le lit assidûment. » Il voulait à toute force se lever, se croyant dans une maison étrangère. Le médecin arriva et chercha k le rassurer; mais lui, le regardant fixement et s'appuyant sur le mur de sa main amaigrie, dit lentement et gravement : « Hélas ! docteur, c'est ma fin ! »
Il fut enferré le 21 novembre, près de l'église de Wahring, et sa tombe est proche de celle de Beethoven, son illustre modèle.
Le 27 novembre, on chanta pour lui, dans l'église de Saint-Ulrich, le Requiem de Mozart, et, le 23 décembre, dans l'église des Augustins, le Requiem h double chœur de son ami d'enfance, Anselme Huttenbrenner.
Il fallut donner deux concerts pour payer sa tombe et les frais du service funèbre. Le premier eut lieu le 30 janvier 1829. On y fit entendre son admirable chœur, la Victoire des Hébreux^ et son trio en mi bémol, ainsi que plusieurs de ses lieder, qui furent merveilleusement interprétés par Vogl.
Le produit total fut de 360 florins 46 kreutzer. On mit l'inscription suivante sur la pierre :
La musique a perdu un riche trésor,
Mais encore de plus riches espérances :
Ici repose Franz Schubert,
Né le 31 janvier 1797,
Mort le 19 novembre 1828,
A l'Age de 31 ans.
La mort de Schubert causa une douleur universelle. Presque toute la population de Vienne assista h ses funérailles. Les poètes déposèrent des vers sur sa tombe, et ses amis ne se consolèrent jamais de sa perte.
Schubert, sMl faut s*en rapporter à un portrait qui circula à Vienne après sa mort, avait un aspect étrange. Il était petit et ses traits rappelaient le type nègre , mais dans ses yeux brillait un éclaf extraordinaire, indice du feu intérieur qui le brûlait.
Chaque jour il travaillait jusqu'à l'heure du repas ; tout son être était, dans ces moments-là, tendu vers la musique d'une manière vraiment effrayante. Son regard était comme égaré, sa voix altérée, son corps agité d'un tressaillement général ; il écrivait avec une rapidité et une fécondité prodigieuses ; presque jamais il ne faisait de ratures ou de corrections. Après son repas, il se livrait à la promenade avec ses amis; et là, en présence de la riche nature, les ressorts de son être se détendaient ; le calme se faisait dans son cœur. D restait en extase devant les ravissants paysages qui s'offraient à ses yeux ; il se laissait aller aux saillies les plus spirituelles , aux boutades les plus inattendues ; autant il était taciturne dans leononde, autant il était gai et communicatif avec ses amis. Son génie n'était pourtant jamais complètement en repos ; il suflBsait de la moindre impression pour lui donner l'éveil et faire naître, en foule, les pensées musicales que, le lendemain, il fixait sur le papier.
Une fois échappé, Schubert oubliait tout. Combien d'invitations négligea-t-il, dont il pouvait espérer gloire et argent I II était plein d indifférence pour le monde, pour les petitesses sociales, pour les grandeurs officielles ; il n'aimait que trois choses : son art, la nature, la société de ses amis.
11 avait un grand respect de sa propre dignité ; jamais il ne s'abaissa devant les personnes de haut rang et de grande valeur qui recherchèrent son amitié. Il était d'une modestie extraordinaire ; loin de lui plaire, la louange bruyante lui était presque pénible; il s'effaçait toujours, «Que de fois, raconte Henri de Kreissle, que de fois, dans les cercles musicaux, aiTÎva-t-il qu'un chanteur était couvert d'applaudissements en interprétant les lieder de Schubert ! et personne ne se doutait que l'auteur de la musique fût ce petit homme assis au piano qui accompagnait avec un jeu plein d'âme. »
Un soir, chez la princesse K..., il avait chanté quelques-uns de ses Ueder sans que personne fît attention à lui. La maîtresse de la maison s'approcha de l'artiste, témoigna de l'admiration pour ses belles mélodies et chercha à excuser le procédé de ses hôtes. « Soyez sans inquiétude, madame, lui dit Schubert, j'y suis habitué et je ne me sens pas humilié. »
Quand il jouait du piano, sa tenue était sérieuse, impassible; on ne pouvait deviner son émotion qu'à un certain renflement du nez et à l'extraordinaire animation de son regard ; quand il avait fini, il s'esquivait, gardant son sérieux longtemps encore , et sensible seulement à la muette poignée de main d'un ami.
Il se plaisait au bal et se mettait volontiers au piano ; il improvisait toute la soirée, répétant ses improvisations si elles étaient heureuses , et tâchant de les graver dans sa mémoire pour les transcrire le lendemain. Ses délicieuses valses n'ont pas d'autre origine.
Dans les derniers temps de sa vie, il fréquentait peu le théâtre, et passait volontiers la soirée avec ses camarades, à l'auberge. Il se coadiait fort tard ; il lui arriva, deux ou trois fois, de boire avec excès, ce qui le fit accuser du vice d'ivrognerie, accusation exagérée et iiguste.
Schubert avait une ignorance complète de la vie pratique; sans ambition, vivant de peu, il ne fit jamais rien pour améliorer sa position ; il donnait, avec une insouciante prodigalité, les œuvres qu'il composait; plusieurs se sont perdues de cette manière, entre autres de beaux menuets pour le piano et une admirable cantate de FrométKée^ que luinnéme chercha longtemps, mais en vain. Il fut, toute sa vie, la dupe de ses éditeurs, qui firent dos bénéflœs avec ses œuvres sans qu'il en ait jamais profité.
Schubert composait avec une facilité extracNrdinaire dont on cite mille exemples. Il «omposa l'émouvante Sérénade de Skakeipeare , sur une taUe d'aubei^, pendant une partie de plaisir; il l'écrivit au courant de la plume et la chanta inunédiatement. —Ainsi, pour le Lied du Voffagewr. —Il lut, un jour, trois fois, avec une excilati<m très-grande, la ballade du Rai des Aulnes, Quand la troisième lecture fut achevée, la musique était composée; il n'eut plus qu'à l'écrire, et le fit avec une rapidité vraiment incroyable.
Un jour, la célèbre chanteuse Anna Frœhlich lui demanda de inettre eu nmsique, pour une fôie de famille, le Calme du Cr^ueculefie Grillparzer. Schubert prit la poésie, se retira dans l'embrasure d'une (enéti-e, la lut
avec une gi*ande attention; au bout de quelque temps, il s'approclu de niademoiselle Frœhlich et lui dit en souriant : « Je la tiens, elle est foite. » Le surlendemain il lui apporta une magniflque mélodie avec chœurs. Schubert lisait et pensait en musique.
Son cœur était fort impressionnable; il aima souvent; mais, comme chez tous les hommes de grand génie et de vive fantaisie, ses amours étaient de peu de durée; une fois seulement, il aima sérieusement une très-grande dame, à laquelle il dédia quelques-unes de ses œuvres les plus belles.
XUf
Schubert professa, toute sa vie, un culte pour Beethoven. — Alors qu'il était tout jeune , il faisait voir un jour à des amis quelques petits lieder quMl avait composés sur des paroles de Klopstock : « Puisrje espérer, demandait-il, de devenir un jour quelque chose? » Et, comme ses amis l'encourageaient, il dit avec tristesse : « Et qui peut espérer devenir quelque chose après Beethoven ! »
Trois mois avant son entrée à Técole , il avait vu pour la première fois, à Schœnbrunn, Beethoven causant avec Tauber , maître de chapelle de Farchiduc Rodolphe. L*aspect de ce grand homme lui avait donné une vive émotion dont il se plaisait à parler. — Il le rencontra souvent, parla suite, mais ne put jamais parvenir à lier des relations avec lui. Beethoven, on le sait, était inaccessible.
Ce ne fut, du reste, que dans les dernières années de sa vie que Beethoven connut les compositions de Schuberk II trouvait une grande consolation et un grand plaisir à entendre ses lieder. Quelques heures avant sa mort, il demandait qu'on lui chantât le Boi des Aulnes.
Laissons parler, à cet égard, Schindler, Tami et le biographe de Beethoven.
« Lors de la maladie qui devait emporter Beethoven après cinq mois de souffrances , son activité habituelle ne pouvant plus se satisfaire, il fallait lui trouver des distractions en rapport avec son génie et ses goûts. On lui présenta un jour une collection d'environ soixante lieder de Schubert ,
presque tous en manuscrit. Ce fut pour lui une grande distraction. Il connut et apprécia le talent de Schubert qu'il prit dès lors en haute estime.
» Le grand maître qui, jusqu'alors, en connaissait cinq à peine, s'étonnait de leur quantité, et ne voulait pas croire que Schubert, jusqu'à ce moment (février 1827), en eût écrit k peu près cinq cents. Non-seulement leur nombre, mais encore leur valeur, le frappaient d'admii-ation. Pendant bien des jours, il ne put s'en arracher: il restait des heures entières à méditer Iphi^ génie, Violette, les licdcr de Mûller, « Vraiment, disait-il, il y a en ce Schubert une étincelle divine ! comme j'aurais aimé à mettre ces poëmes en musique l » — Il admirait le travail original de Schubert, et ne comprenait pas comment il avait pu travailler sur de si longs poëmes, longs comme dix poëmes ordinaires. Schubert en a traité une centaine en effet, qui, nonseulement sont de caractère purement lyrique, mais renferment encore des ballades très-développées, des scènes dialoguées et assez dramatiques pour tenir leur place dans de grands opéras. — Qu'aurait dit le mattre s'il avait pu connaître les scènes d'Ossian, VOtage, VÉlysée^ le Plongeur et d'autres qui ont paru depuis? Bref, Beethoven conçut tant d'estime pour le talent de Schubert, qu'il voulait voir ses opéras, sa musique de piano; mais sa maladie fit tant de progrès qu'il ne put réaliser ce vœu. Il prophétisait que cet artiste ferait un jour grand bruit dans le monde , et regrettait de ne l'avoir pas connu plus tôt. »
Si Beethoven ne connaissait qu'en partie les œuvres de Schubert, Schubert, depuis longtemps, pâlissait sur les œuvres de Beethoven, et vivait en commerce intime avec les productions de ce grand génie. Beaucoup de ses (M)mpositions laissent voir des traces de cette inHuence ; elle éclate surtout dans ses œuvres de piano et ses œu^ res instrumentales, sans cependant nuire à leur originalité.
Schubert ne négligeait aucune occasion d'approcher les hommes dont i4 admirait le génie. Il a>ait vu Weber assidûment, à son passage à Vienne ; il connaissait Ilummel, qui le combla d'aise en improvisant, un soir, devant lui, sur le lied VEnfani Àveugh, que Vogl venait de chanter. Il se lia avec Lablache, auquel il dédia ses trois derniers chants italiens, et avec lequel il chanta le Gondolier dans une soirée musicale. De 1811 à 1813, Théodore Kœrner était venu à Vienne, et l'avait encouragé à suivre la voie que lui traçait son génie.
Il est touchant de recueillir les témoignages que lui rendii*ent ses amis après sa mort. Mayrhofer parle ainsi de Schubert dans les notes qu'il a laissées :
« Combien dut pai^altre lourd à ce jeune homme bouillant et impétueux l'ingrat métier de malti-e d'école! —de là vint, sans doute, sa répugnance à donner des leçons, ce dont il avait cependant grand besoin. L'amour de Fart, ta société de ses amis étaient pour lui de précieuses consolations dans son existence géué«. En 1819, un peu plus d'aisance; se fit dans sa vie par suite
de la protection d'un homme généreux qu'on pourrait appeler son second père (le comte de Spaun). Le Roi des Aulnes parut. Cette composition n'excita pas tout d'abord l'admiration qu'elle méritait et resta longtemps dans
l'oubli.
» Que de fois le vis-je tomber dans mes bras, sombre et découragé, harcelé par la pauvreté et déjà hanté par la maladie! Il n'avait pas d'énergie, il ignojait le monde , il se démunissait inconsidérément de ses œu\Tes ; il ne savait pas en tirer parti.
» Dans le temps où il faillit être maître d'école, il avait fait placer, dans la maison de son père, dans une chambre étroite, un méchant piano. J'avais été bien souvent le trouver : que de fois n'avais-je pas prophétisé à son père la gloire future de l'enfant!
» Quelle émotion s'empara de moi lorsque, en novembre 1828, je revins dans cette maison pour suivre son corps et chanter sur lui le Requiem de l'éternité !
» Les hasards de la vie m'ont , depuis , porté ailleurs , mais le passé ne perd jamais ses droits. Je n'oublierai jamais les temps heureux de notre cohabitation. Notre liaison fut d'autant plus étroite que nos caractères différaient et se complétaient mutuellement. J'étais sombre et attristé; lui, était d'une humeur douce et gtiie. C'était pour moi un génie bienfaisant qui me guidait dans la vie au son de ses mélodies divines.
» Il était modeste, bon, sincère au delà des bornes de la |)rudence; sa franchise était tout aimable, et, comme dit le poëte,
« Les portes de son cœar étaient oayertes. »
» Quand sa tache quotidienne était achevée, comme il était héun^ux, cheminant avec ses amis ! Il aimait la nature et se retrempait en elle commet tous les hommes bons. Il fut un fils tendre, un frère dévoué, un véritable ami pour ses amis; il était bienveillant, généreux, aimé et apprécié de tons ceux qui l'approchaient. Sa vie privée était honorable et digne. »
Schubert est certainement une des grandes figures de Tart allemand ; il se fût élevé au premier rang si la mort ne Feût moissonné à la fleur de Tâge, au moment où son talent grandissait et s*étendait.sur tous les genres de musique.
L*oauvre qu'il a laissé est immense , et Ton commence à peine à le connaître. Indépendamment de six cents lieder, il a écrit des opéras, des ouvertures, des symphonies, des messes, des trios, des quatuors et des quintettes, un grand octuor, des chœurs, des cantates, des offertoires et des graduels; deux Skibat Mater et des Alléluias, de? quatuors vocaux, des aii-s italiens et une foule de morceaux de piano à denx et quatre mains, tels que sonates, variations, fantaisies, rondos, impromptus, inspirations musicales, divertissements, danses et marches.
Mais ce qui fait sa gloire, ce sont ses lieder. Les. œuvres de Haendel, de Bach, de Gluck, d'Haydn, de Mozart, de Beethoven, de Weber, de Mendelssohn, de Schumann présentent une suite innombrable de chefs-d'œuvre dans tous les genre de musique; mais aucun n'a atteint la grandeur de Schubert dans le lied. Dans ce genre, il fut vraiment créateur. La collection de ses lieder forme comme le tableau mouvant de la vie humaine ; toutes les joies, toutes les tristesses de l'existence y sont reproduites. « Il avait, dit Robert Schumann, des accents pour les plus fines sensations, et il avait rendu sa musique aussi multiple que peuvent l'être les pensées et les volontés multiples de l'homme. »
On avait bien, avant lui, composé des lieder, mais suivant un plan tout différent. On considérait, dans la poésie, la teinte générale sans s'arrêter aux nuances d'expression de chaque partie. Schubert donna, au contraire, k chaque partie une importance individuelle. Le chant concorda partout avec les paroles ; aux nobles pensées correspondaient les nobles mélodies. De là un élément dramatique qui jeta sur ses œuvres un éclat et une richesse incomparables. Le lied, disposé jusqu'alors d'après une forme à peu près unique, se transforma et devint comme le « miroir de la vie humaine. »
Schubert a suscité d'innombrables imitateurs , mais aucun ne Ta approché, même de loin. Seuls, deux hommes de génie peuvent être cités après lui : ce sont Mendelssohn et Robert Schumann ; doués tous les deux d'une organisation extrêmement riche , d'une culture intellectuelle très-développée, d'une compréhension profonde du monde extérieur, ils s'approprièrent la forme du lied, trouvèrent des modes nouveaux et surent se faire écouter après Schubert,
« Si la fécondité est l'indice du génie, dit Robert Schumann , Schubert doit être compté parmi les plus grands ; il eût mis en musique toute la littérature allemande; dès qu'il sentait vivement, son émotion se traduisait en musique. Eschyle, Klopstock, si durs pour la composition, faisaient vibrer en lui les cordes les plus profondes , aussi bien que les faciles poésies de •Wilhelm MùUer.
En 1820, Schubert avait composé environ cinq cents lieder; de 1820 à 1828, il en composa encore une centaine.
Comme Beethoven, et après lui Mendelssohn et Schumann, il était tout particulièrement attiré par les poésies de Goethe, dont il mit en musique une cinquantaine : le Roi des Aulnes^ les poésies tirées de Vilhelm Meister et du Divan, Ganymèdey Kronos^ Amour infatigable^ Bienvenue ei départ, les Bornes de l'humanité y comptent au nombre de ses plus belles mélodies. On doit citer encore : la Rose sauvage, Près de la bien-aimée. Première perte, le Pêcheur, Chant de départ du Chasseur, Silence des mersy Chanson de nuit du Voyageur, le Secret , Plaintes du Berger , V Enfant des Muses, A la Mer, Salutation du Spectre, Délices de la tristesse , Chanson de table, consolation dans les larmes. Chant de Claire dans Egmont, le Désir, Prométhée^ P Amour divin, le Compagnon orfèvre, A la Lune, Chant de la Nuit , Lettre de la bien-aim4e , Chant d^ alliance, A V Absente, Mahomet, les Scènes de Faust et les ballades : le Roi de Thulé, le Chanteur, le Preneur de Rats, la Pileuse, le Dieu et laBayadère, etc.
Après Goethe il préférait Schiller dont il mit en musique une vingtaine de pièces : P Otage, le Plongeur, le Chevalier Toggenburg , f Elysée, Emma, le Départ d'Hector, les Plaintes de la Jeune Fille, Groupe du Tartare, Thekla [U Chant d'une Ombre), le Dithyrambe et la Bataille, la Joie, V Attente, le Chasseur des Alpes, le Désir, le Pèlerin, Nuits et Rêves, t Espérance, le Jeune homme au Ruisseau, les Quatre Ages du Monde, Amitié, le
Printemps j le Secret , les Dieux de la Grèce , le Fugitifs l'Hymne à Vinfini, etc.
Il composa également la musique d'une trentaine de poèmes de son ami Mayrhofer : le Désir ^ le Lae^ Au Torrent^ le Chasseur des Alpes, le Voyage de PHadrèSy AtySj A la Mer, Chant des Yeux, Retour, Fuite d'Uranie, Génie de [Amour, le Pâtre, le Mystère, le Punch, V Astre du Soir^ Consolation, la Nuit étoiUe, le Gondolier; les poèmes antiques, tels que Memnon, Antigone et Œdipe, Diane irritée, la Nuit, Héliopolis, Iphigénie, Orepte en Tauride, Philoctète, Oreste réconcilié, le Lied du Voyageur (dans les Dioscures) figurent parmi les œuvres les plus achevées et les plus sublimes de Schubert.
Schober a fourni un contingent d'une douzaine de pièces : les Lieder religieux, le Chant d'Amour du Chasseur ^ le Chant du Pèlerin y Chant de Mort, le Cherchewr de Trésors, le Rôti de Noces, le Clair de Lune.
Wilhelm MùUer fut un des poètes favoris de Schubert. Né à Dessau, le 7 octobre 1795, il reçut de son père, riche artisan de cette ville, une éducation très-soignée et très-étendue, à laquelle il dut plus tard le développement de son génie et la prodigieuse extension de ses facultés. En 1812, il étudia à Berlin, la philologie et Thistoire; en 1813, il fit la campagne « pour la délivrance du pays » dans les rangs de Tarmée prussienne. En 1814, il fit encore de nouvelles études à Berlin et s'instruisit particulièrement dans le vieux langage et la vieille littérature allemande. En 1817, il fit un voyage en Italie, et, à son retour à Berlin, en 1819, il fut mandé à Dessau pour réorganiser les écoles et la bibliothèque ducale, dont il fut plus tard conservateur. Il mourut le 1«' octobre 1827, dans sa ville natale, après un voyage des bords du Rhin. Sa vie fut aussi courte que celle de Schubert. C'était une nature chaste et noble, un homme plein de savoir, un grand poète lyrique. Ses œuvres complètes en cinq volumes ont été publiées par Gustave Schwab en 1830. Mûller brille par la vérité de l'expression, le sentiment vif et profond de la nature, la fraîcheur de l'imagination, une aptitude très-grande à faire revivre des personnalités réelles ou imaginaires.
Schubert mit tout d*abord en musique un Cycle de poésies connu sous le nom de la Belle Meunière. La Belle Meunière se compose de vingWcinq pièces, débutant par un prologue et finissant par un épilogue. Chaque lied est complet en lui-même, mais se relie cependant à un ensemble unique. C'est le développement d'une passion, depuis les premiers battements du cœur jusqu'à l'explosion la plus violente.
Les lieder de la Belle Meunière sont une des belles créations de Schubert. L'affection douce et paisible , l'impatience de l'amoureux, l'enivrant sentiment du bonheur, l'orgueil, la jalousie, la haine, le désespoir s'y trouvent dépeints de la manière la plus émouvante; il y a quelque chose d'approchant dans les lieder A la Bien-Aimée absente, de Beethoven , mais avec beaucoup moins de développements et sous une forme moins romani iqne.