‹ Fr. Schubert: sa vie, ses œuvres, son tempsChapitre 6 sur 33 · FRAGMENTS DU JOURNAL DE FRA^Z SCHUBERT · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DU JOURNAL DE FRA^Z SCHUBERT

(Henri Kraiitle, pages 100 et laWanlef)

13 juin 1816. —Jour qui restera un des plus limpides, des plus écla* lants, des plus doux de ma vie! — Comme, de loin, doucement vibraient en Hioi les accents magiques de la musique de Mozail ! Avec quelle puissance inci'oyable et, en même temps, avec quelle finesse, sons le jeu

magistrdi de SchUsinger (1), elle s'imprimait au plus profond de mon cœur ! Ce sont là de bienfaisantes impressions, qu'aucun temps, aucune circonstance ne font évanouir, et qui agissent d'une manière bienfaisante sur notre vie ; elles nous montrent, dans les ténèbres de cette existence, un point lumineux vers lequel nous aspirons avec confiance. — Mozart! immortel Mozart! qu'ils sont nombreux, infiniment nombreux, ces bienfaisants pressentiments d'une vie meilleure que tu as empreints dans mon àmel... — Ce quintette n'était pourtant pas une de tes œuvres les plus grandes. — A cette occasion, j'ai dû encore me produire : j'ai joué les variations de Beethoven; j'ai chanté Amour infatigable^ de Gœlhe, cl Amélie, i& Schiller. Le premier lied a été unanimement applaudi, le second moins. Je considère volontiei's, moi-même, Amour infatigable comme mieux réussi qiï Amélie. Le génie poétique de Goethe, éminemment musical, influe beaucoup sur la réussite. — J'ai appris à connaître M**' J..., une pianiste fort agile; mais, elle ne me paraît pas posséder la véritable expression.

H juin 1816. — J'ai fait encore une promenade du soir. Connaissezvous quelque chose de plus agréable que d'aller, le soir d'un brûlant jour d'été, se plonger dans la verdure, et les campagnes entre Wachring et Docbling ne vous semblent-elles pas avoir été créées pour cela? — Comme cett6 excui'sion, au douteux crépuscule, en comiiagnie de mon jeune frèR* Gbaries, était bien selon mon cœur! comme nous prenions plaisir à songer, à nous communiquer nos pensées, à nous arrêter par moment! — Lit proximité du champ de repos nous remémorait le souvenir de notre bonne mëre* Pendant que nous cheminions, en nous entretenant ainsi avec une mélancolique familiarité, vers le point où se partage la route de DoebUng, nous entendîmes, comme venant du ciel, une voix connue. C'était celle de M. Weinmûller (2), qui nous observait et qui vint nous saluer de sa bonne voix loyale; il se mêla à notre conversation. Nous causàjnes.de^ signes extérieure qui, dans les discours des hommes, révèlent la sincérité et la droiture du cœur. Combien en est-il qui exagèrent ces signes pour faire croire à leur franchise, et ne réussissent qu'à servir de risée! En vérité, ce n'est pas là une chose qui puisse s'acquérir, mais un don de la nature.

16 juin 1816. — Une trop longue attente donne habituellement une idée trop haute des objets. J*en ai fait Texpérience en visitant les peintures

(i)Il ft'agifc probablement d*an concert -—Martin Scblesinger, né en 1751, à Wildeosehwert, en Bohême, mort à Vienne, le 12 août 1818, était un exceUent violoniste. Quel- H a Wtt ttei de ei» oempoeitlonâ aana importance ont été seulement gravées*

(3) WeinmttUer (Carie), né en 1755, près d^AugKburg, voyagea d'abord avec une troupe de théâtre ambulante, se fiia ensuite à Vienne en 1795. S*élevant de degré en degré, il devint, Wefitdt, lé favori du pnbUc II possédait une magniflqne volt de basse et une dédamaHoo pWne dé IIm» aUaol droit au cceur. U tioeUalt eoflSiiie ittaiire d« cliapeile* Yen 18^5,11 prit sa retraite^ et mourut en mars 1828, dans sa villa de Doebling.

nationales exposées à Sainte-Anne. Ce qui m'a le plus impressionné a été un6 madone et son enfant, A'Abel; j'ai été fort désillusionné à t'endi^ûit d'un Certain prince en grand manteau de cour. Du reste, je m'apei*çôis que, pour percevoir l'expression et Timpression justes des choses, il faut les voir souvent et longtemps.

16 juin 1816 (1). — Ce doit être une belle et consolante chose pom* un artiste qm de voir ses élèves l'éunis autour de lui, faisant tous leurç eflorU pour dignement le fêter; — que de discerner, dans leurs compositions, ta simple expression naturelle, affranchie de toute cette bizarrerie qui commence il dominer aujourd'hui chez la plupart des musiciens, et dont nous sommes redevables k un de nos plus grands (îomposltem*s allemands, — bizari-erie qui unit le tragique au comique , le gracieux au rebutant, Théroique au furieux, la sainteté à la mascarade, mêle tout, ne sépare rien, met les hommes en rage là où ils devraient.se confondre en amour, les fait éclater de rire là où ils devraient s'élever à Dieu. Avoir banni cette bizarrerie du cercle de ses élèves pour ne leur laisser envisager que la limpide et sainte nature, doit être le plus grand sujet de bonheur d'un mattre qui, guidé par un Gluck, apprit à la connaître, cette nature, et sut s'élever audessus des divagations antinalurelles de notre temps (2) .

M. Salieri a célébré sa fête de jubilé pour les cinquante années qu'il a passées à Vienne, presque toutes au service de l'empereur. Celui-ci lui a envoyé eu récompense une médaille d'or. M. Salieri avait invité un grand nombre de ses élèves de l'un et l'autre sexe, qui ont proiluit des compositions, pré])arées pour la circonstance, dans l'ordi'O de leur admission à l'école du maître, depuis le premier jusqu'au derniei*. Le tout a été couronné par un chœui* de l'oratorio Jéms aux Limbesy paroles et nmsique de Salieri. L'oratorio est travaillé à la manière de Gluck; le livret a paru très-intéressant.

Ce jour-là, j'ai composé poui* de l'argent. C'était la première fois. J'ai fait une cantate (3) pour l'anniversaire de M. le professeur Watteroth de Dracxler. Les honoraires étaient de 100 florins.

L'tiomme est semblable à une balle livrée aux caprices du hasard et des passions.

(1) Notes asses confases, rédigées le soir de la fdte de Salieri, à laqnsUs 8«li«ktrt wrak assisté*

(2) A moini de suppoeer une teiate d'ironie dana ces parole», on doit croire qn'à cette époque, Schubert (Il a?ait à peine vingt ans) était sous Pinfloence des idées de Mieri, qu'il abandonna bientôt pour derenlr un admirateur passionné de Seethofen.

(S) PrùmithH.

J'ai souvent lu, dans les écrivains, que le monde était semblable à une scène de théâtre, où cliaque homme remplissait un peisonnage. Considérons cependant que c'est dans un autre monde que nous recueillons le blàmc ou l'éloge. Je veux que, dans ce monde, les rôles soient distribués comme ils le sont à la scène. iVfais qui peut dire si nous avons bien ou nuil joué? Ce serait un triste régisseur de théâtre, c^lui qui donnerait à ses sujets des rôles qu'ils ne seraient pus en étiit de tenir! La négligenc^î, ici, ne se peut pas supposer, et le monde n'offre pas un seul exemple qu'un acteur ail été congédié pour sa mauvaise récitation. — Qu'il rencontre un rôle approprié à ses moyens, il le jouera convenablement; à la scène, qu'il recueille ou non des applaudissements, cela dépend d'un public disposé de mille façons diverses. Là-haut, c'est le régisseur du monde lui-môme qui dispense l'éloge ou le blàme. Le blâme n'a pas sa raison d'être.

La disposition naturelle, l'éducation déterminent l'esprit et le cœur des hommes. Le cœur est le maître, ce devrait être l'esprit.

Prenez les hommes pour ce qu'ils sont , non pour ce qu'ils doivent cti-e.

Heureux qui trouve un véritable ami. Plus heureux qui trouve dans sa femme une amie véritable. C'est, en vérité, de nos jours, une pensée faite pour troubler, que celle du mariage; les uns l'envisagent avec tristesse, d'autres avec une grossière sensualité.

Rois de l'époque, vous vovez ces choses et vous vous taisez ; ou bien ne les voNez-\ous donc pas? — Aloi's, ô Dieu! envelopi)e nos sens et notre âme de ténèbres! — Non! plutôt déchire tous les voiles, sans souci de C€ qui peut aiTiver (1) !

L'homme supporte le nuilheur sans plainte; pourtant il en souffre, par cela même, davantage. — Pourquoi Dieu nous a-t-il donné la sympathie?

Esprit léger, c<eur léger, dit-on; esprit trop léger cache le plus souvent cœur trop lounl.

(1) Passage complétemedt iocompréliensible. — Ces notes n'étaient pas destinées à la pubUciié. Schubert répondait sans doute à de secrètes pensées qu'il no dit pas. Nous avons ici la répê/we^ nais nous n*aYons pas la demande*

L'antipode de la franchise humaine, c'est v<^rilablement la civilité bour- «çeoise. L'observation des convenances constitne le honhenr des imbéciles et le tourment de l'homme sensé.

Un cœur noble, dans l'infortune, sent son infortune et en voit la limite. Un cœur noble, dans le bonheur, sent son bonheur et en voit les bornes (1),

Maintenant, je n'ai plus rien adiré; demain, j'en saurai cerli^inement davantage. D'où cela vient-il? Mon esprit est-il aujourd'hui plus lourd qu'il ne le sera demain? Est-ce parc4^ que je suis i-epu et somnolent? Pour quelle raison mon esprit ne pensc-t-il pas quand mon corps dort ? il va sans doute se promener, cur lui ne peut pas dormir.

Qaestion singalièrel

Eniends-Je tous me dire ; n ne faut pas ft*aventurer ainsi, Il faut accepter cela avec sontnÎBsioo.

Alors, bonne nuit.

Jusqu'au réveil (2).

(1) I^ texte est très-obscur et intraduisible mot à mot. (3) Ces dernières lignes sont en vers.

SCHUBERT ET R0S8INI

itia

( Henri Kreiisle , p. tSO ot tDivaBtcs. )

« Dans Iq temps oii Sclinberl sVsSfayait h la composition de cantateg et do petits opéras, Tastre éclatant dû Rossinî se leva soudain sur le ciel thé&tral. Comment cet homme de génie, faisant véritablement époque, transforma Tancien art italien, quels triomphes obtint de toutes parts sa muse cares* gante, comme elle conquit d'assaut les plus grandes scènes, comment e« fut précisément k Vienne, cette ville si chatouilleuse et facilement irritable, que fut consacré un culte au réformateur étranger j tout cela est vivant encore dans le souvenir des vieux amateurs de théfttre qui virent cette époque et ont entendu cette merveilleuse réunion d'artistes dont pareille au monde ne s'entendra jamais. Ces artistes, par leurs érainents talents, contribuèrent beaucoup au succès de Rossini et fondèrent pour longtemps sa suprématie. Le goût du public se porta vers lui avec entraînement, et le succès énorme qu'obtint l'opéra italien, sous Barbaja et Duport, s'accnit encore lorsque Rossini vint à Vienne en 1822. »

« Ces événements contrarièrent indirectement les efforts que faisait Schubert en vue de la carrière théâtrale. Ils brisèrent même définitivement l'espérance qu'il avait conçue de voir enfin briller sur la scène deux de ses grands opéras, dont un, Fierabrasy offrait certaines difficultés de mise en scène. Ces pénibles circonstances ne réussirent cependant pas à faire entrer dans son cœur l'ombre de l'envie. Le naïf et bon Schubert ne méconnut

pas un instant les brillantes qualités du Cygne de Pesaro. Il se montra vrai admirateur du mélodieux maestro, fréquenta l)eaucoup le Théâtre Italien, et ne fit aucun mystère d'avoir emprunté plus d'un trait à son art merveilleux d'instnunen talion, rejetant ainsi l'opinion extrême de ces excentriques, qui veulent voir, toujours et quand même, dans les compositeurs Italiens, les cornipteurs du goût. »

Suit une lettre de Schubert adressée à son ami Anselme Hûttenbrenner, et datée du 19 mai*s 1819. Il plaisante Anselme, qui semble avoir renoncé au séjour de Vienne : « Est-ce que, comme César, il te serait plus doux d'être le premier [i Graz que le second à Vienne ? Reviens-nous vite, ou crains que, moi aussi, je n'aille à Graz pour rivaliser avec toi ! » — Schubert rend compte de sa première impression au sujet de la musique rossinienne:

« On nous a donné enfin Othello^ de Rossini. Notre ami Radichi (1) a été parfait dans tout ce qu'il a exécuté. Je trouve cet opéra bien meilleni* et surtout bien plus caractéristique que Tancrède, Je ne puis refuser à cet homme un génie extraordinaire. I/instrumentation est mainte fois d'une extrême originahté ; il en est de même du chant, et, à part les Galopades italiennes ordinaires et pas mal de réminiscences de Tancrède, celte musique ne laisse prise à aucun reproche. »

Il fait ensuite alhision h la cabale (jui, dans les derniei's temps, s'était formée contre lui, cabale qui disparut, du reste, bientôt elle-même, noyée dans le courant italien :

« Quant h moi, malgré les efforts de Vogl, je ne puis plus lutter contre les manœuvres de Weigl, Treitschke, etc.... On préfère à mes opérettes certaines pièces allemandes mauvaises à faire dresser les cheveux sur la tête. — On doit bientôt représenter la Sémiramis, de Catel, dont la musique est très-belle. M. Stamm, ténor de Berlin, qui a déjà chanté plusieurs opéras, doit s'y produire. Sa voix est un peu faible, sans profondeur, toujours en fausset. Je n'ai plus rien à te dire.

» Maintenant, travaille avec courage, mais laisse-nous quelque chose à faire. Porte-toi bien.

» Ton véritable ami,

» Franz. »

(1) Célèbre chnntenr mort en 18)6.

Page 1