DIFFÉRENCE ENTRE LE PRINCIPE DE L’ABBÉ ROSMINI ET CELLI DE SCHELLINC
Quelle que soit notre admiration pour le génie de Platon, nous ne pouvons avec lui regarder les essences des choses comme ayant par elles-mêmes une subsistance indépendante et invariable. Ces essences, dont noos venons de considérer la nature , ne peuvent avoir une réalité que de deux manières. On elles existent dans une intelligence qui les voit et les contemple, alors nous les nommons des idées; ou bien elles subsistent dans les choses mêmes, et alors, à l’essence s’ajoute une forme réelle, qui se nomme proprement l’existence, et qui n’est plus une simple idée, mais quelque chose de bien différent.
Mainleuaut nuus allons poser uue question dont le seul énoncé pourra paraître étrange, mais qui n’est pas moius d’une haute importance pour acquérir uue notion claire de plusieurs vérités philosophiques.
Nous craignons néanmoins d’étre difficilement compris par quelques lecteurs. L’homme, par sa nature même , a une certaine difficulté à se soulever au-dessus de l’imagination, qui est la faculté des images sensibles; pour s’élever jusqu’à la pure intelligence, qui est la faculté des idées immatérielles et absolues. Cette difficulté naturelle se trouve encore augmentée et fortifiée dans beaucoup d’esprits , par certaines habitudes de la pensée, que la domination étendue et durable de la philosophie sensualiste, dans les tems rapprochés de nous, a fomentées chez beaucoup de personnes instruites. Il est parfois difficile à l’homme d’un esprit le plus cultivé, qui, dans sa jeunesse, a reçu sans aucune défiance les enseignemens d’une philosophie imprégnée des doctrines de Condillac, de se dépouiller entièrement de certaines habitudes intellectuelles fort trompeuses, et de s’interdire des efforts nécessairement stériles, pour imaginer ce qui est positivement inimaginable; et cela, parce qu’il a contracté une sorte de persuasion instinctive qu’on ne saurait rien comprendre sans le secours de l’imagination.
Après cette observation indispensable, nous revenons à la question que nous indiquions naguères, et nous demandons si l’essence qui réside dans l’intelligence sous lu forme d’une idée, est bien celle-là même qui dans l’objet matériel se trouve complétée par l’existence. Ce qu’il faut
savoir, c’est s’il y a identité absolue du principe qui subsiste sons ces deux manifestations.
Notre réponse sera positive. Nous soutenons que dans ces circonstances, il y a vraiment identité de l’essence, qui ici est pensée, là se trouve réalisée, mais qui est néanmoins une et identique. Précisément parce que les essences sont indépendantes de l’espace ainsi que du tems, et positivement universelles, la' même essence peut être réalisée en mille endroits différens, et se retrouver )>artout inal^ térable. Pareillement elle peut exister à la fois dans une intelligence, ou dans mille; et de plus elle peut exister dans l’espace, revêtue de ce cêmplément qui se nomme l’existence réelle. Mais noos disons aussi que les deux manières d’exister que nous venons d’indiquer, sont absolument et éternellement distinctes, constituant ainsi ce que nous nommerons deux formes primitives et incommunicables de l’être: sa forme réelle et sa forme idéale.
En employant ici le mot de forme dans un sens qui n’est point matériel, nous avons besoin de présenter encore une explication à ceux de nos lecteurs qui n’ont jamais attribué à ce mot, d’antre signilication que celle que la pliilosophie sensualiste lui avait laissée. Dans cette acception, il exprime seulement la conliguration d’un corps: au contraire , dans l’ancienne philosophie, le mot de forme désignait avant tout un principe actif. La forme et la matière étaient corrélatives dans ce vieux langage; l’une, agissante; l’autre, passive. La forme était ce que nous nommerions aujourd’hui un principe plastique , doué parfois d’une existence indépendante.
On disait en consé<]uence que l’àiue est la forme du
curps, et que la vérité est la forme de riutelligence: un disait que le principe vital dans l’animal, ainsi que dans la plante, constitue la forme de leur existence; et l’on n’hésitait point à désigner l’idée d’un sculpteur, comme le principe formel de l’existence de la statue qu’il a tirée d’un bloc de marbre.
C’est dans ce sens presque oublié, que nous disons que tous les êtres ont deux formes; bu plutôt, que l’Étre luimême, dans le sens absolu de ce mot, a inséparablement une forme réelle et une forme idéale, qui ne peuvent jamais se confondre et sont incommunicables, sans que cela altère l’unité même de l’Étre.
L’Étre ne peut évidenuuent nous être connu que par une action sur nous-mêmes; c’est, en effet, à quoi se réduit toute manifestation. L’être qui ne se manifesterait pas, serait pour nous comme s’il n’existait point: il serait vraiment le néant à nos yeux. Mais en se manifestant à notre intelligence, l’Être lui apparaît sous une forme idéale, dans laquelle il n’a aucun rapport nécessaire avec notre sensibilité physique. Au contraire, les objets sensibles sous leur forme réelle, agissent sur les organes matériels que nous possédons; et ce qui, dans cette forme, s’ajoute à la possibilité, est ce que nous nommons l’existence.
Cette distinction des deux formes primordiales de l’Étre nous paraît avoir jusqu’ici échappé aux écrivains modernes. L’abbé Rosmini en la démontrant et en l’expliquant, nous parait avoir fait faire à la science de la métaphysique un progrès remarquable, qui nous met aujourd’hui il inênie d’expliquer bien des énigmes insolubles à nos devanciers.
On pourra peut-être se demander si ce système n’est pas au fond celui de Schelling , puisque comme lui nous admettons l’identité absolue des idées et de l’essence des choses réelles. Nous répondrons qu’il en diffère beaucoup, parce qu’il tient compte d’un principe qui nous parait négligé par Schelling: c’est que dans les choses, outre l’essence qui est leur possibilité, il y a une réalité qui ne ressemble nullement à une idée, et que nous nommons l’existence.
D’après ce que nous avons dit jusqu’ici, il est démontré que l’existence ne se trouve dans aucune idée. Nous pouvons la sentir, et nous la sentons en efi'et; mais nous ne pouvons la concevoir: noos en avons la perception et le sentiment, mais non point l’idée: nous savons qu’elle est; mais noos ignorons complètement comment elle est.
Aussi Schelling noos parait-il s’étre trompé, pour avoir fait de nos idées l’expression absolue des choses, tandis que noos n’en faisons que l’expression de leur possibilité. Cette confusion dans des notions fondamentales, devait mener la philosophie de Schelling an panthéisme et à l’idéalisme.
Elle avait une tendance naturelle an panthéisme , parce qu’en ne distinguant pas l’existence des êtres passagers et créés, de leur essence absolue, on est conduit à leur attribuer une existence également absolue , et par-là, à les confondre avec Dieu , qui seul a une existence absolue. Ce qui sépare entièrement le monde de Dieu , c’est précisément la différence de leur existence. Celle du Créateur est absolue et nécessaire, celle des créatures est contingente et dépendante d’une volonté libre. 1/essence de
Dieu et celle de scs œuvres paraissent à l’intelligence phis connexes, et la dernière rentre davantage dans la première.
I.es écoles chrétiennes du moyen âge ont fait souvent cette observation profonde. Dans une seule et même pensée, enseignent-elles, Dieu se connaît lui-méme, et connaît l’universalité de ses œuvres. Autant ceci est vrai dans l’ordre idéal, autant il serait déplacé d’attribuer à Dieu et an monde une seule et même existence; ce qui est le panthéisme dans sa plus simple expression.
Nons avons dit que le système de Schelling renferme de plus un germe d'idéalisme. Cela se conçoit clairement, si l’on pense que, n’ayant pas reconnu nettement l’existence comme étant un élément absolument distinct des idées, il est réduit à faire les plus grands elTorls pour la chercher dans l’intelligence. Mais on ne peut trouver dans une faculté que ce qu’elle contient réellement. Il doit donc arriver qu’après avoir bien cherché l’existence dans les idées, et après ne l’y avoir point trouvée, on en vient à la nier presqn’entièrement, et à croire que la seule réalité positive est l’Être sous sa forme idéale. Il nous paraît d’entrevoir dans Hegel, sorti de l’école de Schelling, une pareille tendance: toutefois nous n’osons pas affirmer positivement ce fait, faute d’une connaissance suffisante de ses ouvrages. Seulement, nous croyons (jouvoir établir, qu’une pareille conséquence serait entièrement dans le cours ordinaire do développement des systèmes philosophiques.
Notre distinction des deux formes primordiales de l’Être, . nons parait offrir une garantie suffisante contre les deux écueils que nous venons de signaler.
§ fV