‹ Fragmens philosophiquesChapitre 12 sur 27 · DES VERBES INTELLECTI’EI.S ET DE I,E( US RAPPORTS A\ EC. LES IDÉES · texte numérisé non relu

DES VERBES INTELLECTI’EI.S ET DE I,E( US RAPPORTS A\ EC. LES IDÉES

L ^existence n’est jamais exprimée par une idée; et même elle ne peut absolument pas l’étre. Ce principe fondamental d’idéologie fut reconnu par Kant, qui l’énonça le premier dans les âges modenies , mais qui n’aperçut point à côté de lui le correctif nécessaire pour garantir la raison du scepticisme auquel l’expose la connaissance de cette vérité. Ceci peut nous donner la clé des tâtonnemens et des écarts de la philosophie Germani(|ue, qui depuis Kant a retourné et tourmenté de mille manières l’insoluble problème qui consiste à trouver l’existence dans les idées.

Cependant, puisque l’homme croit à l’existence du monde et à la sienne propre, ce qu’il faut faire, c’est de rechercher dans la pensée humaine la cause de cette croyance. Quand cette cause sera reconnue pour n’ètre point une idée, comme, en effet, elle n’en est point une, cela ne nous donnera point encore un motif suffisant de désespérer de la cause de la raison. S’il n’y a d’évidence que dans les idées, il peut y avoir certitude, et même certitude absolue, par un moyen en dehors des idées. Il y aurait d’ailleurs déineuce à de pas nous contenter de la certitude absolue , quand il nous est démontré que nous ne pouvons atteindre l’évidence.

Les métaphysiciens du moyen âge, envers lesquels on a été depuis si injuste, avaient senti cette nécessité de reconnaître dans la pensée quelque chose de distinct des idées, qui affirmât la réalité des existences. Ils nommaient verhum mentis l’acte de la pensée affirmant une réaUté, et nous pouvons rendre cette expression par celle de verbe intellectuel. Un pareil verbe intérieur implique à la vérité une idée que l’intelligence aperçoit; mais il indique de plus une action de l’àme toute entière, qui affirme l’existence qu’elle n’aperçoit pas dans l’idée, mais dont elle a d’ailleurs la conviction.

L’intelligence, prise dans une stricte signification indiquant la faculté de recevoir les idées, n’est qu’une faculté passive. C’est, comme nous l’avons dit, un œil immatériel par lequel nous voyons ce qui est évident. Le verbe intellectuel, au contraire, est le produit de l’àme toute entière, qui agit pour affirmer quelque chose. Il a un rapport essentiel avec la volonté qui est le principe

immédiat des opérations de l’àme. fl en a an autre avec la substance de l’àme elle-méme, ou avec la force primiÜTe qui est proprement le mot, et qui se trouve présupposée et impliquée par l’intelligence.

La première fois que l’esprit prononce en nous un pareil verbe , c’est dans la perception du premier objet extérieur dont l’enfant nouveau-né se forme la connaissance. Nous avons déjà décrit cet événement important. L’àme, douée d’une sensibilité positive et réelle, se trouve affectée par l’action des objets extérieurs; par-là même son activité 'propre est stimulée: entrant aussitôt en exercice, elle rapporte spontanément la sensation à l’idée de l’Être qui est déjà en elle , et appliquant cette idée universelle sous la forme du principe de cause, elle prononce un verbe intellectuel, aflirme une existence, et acquiert simultanément une idée déterminée.

Dans ces premiers verbes intellectuels , l’àme agit sans aucune liberté : l’action des sens détermine nécessairement son activité à entrer en exercice. La relation de la sensation à l’idée de l’Être est également nécessaire, parce que l’idée de l’Être, étant universelle, indique un rapport nécessaire de tous les phénomènes avec l’Être lui-méme. Cependant, il ne serait pas exact de dire que la volonté n’a aucune part à cet acte , par lequel se prononce un verbe intellectuel. La volonté peut être nécessitée sans cesser d’étre elle-même; et la liberté même, comme nous le verrons plus tard, n’est concevable qu’à la condition de s’appuyer sur une volonté, naturelle ou spontanée, qui n’est point encore libre.

Toutes les fois que l’éme agit, la volonté a part à l’action:

elle est même essentiellement la faculté active de l’âme; ainsi dans la prolation d’un verbe intellectuel quelconque elle a une part réelle.

C’est ce fait qui avait obscurément frappé la Komiguiëre, et qui l’a conduit à porter en France les premiers coups au sensualisme. Dans la sensation, disaibil, le mot n’est que passif; mais pour qu’il perçoive, il faut qu’il agisse eu quelque manière, et cette action constitue l’attention. Cette observation, poussée plus loin, pouvait mener la science de l’idéologie à reconquérir cette ancienne notion du verbe intellectuel, qui semblait depuis long-tems perdue, et qu’il est si important de rétablir.

Pareillement, Aristote avait observé avec plus de profondeur encore, que l’intelligence est toujours passive, mais que la science s’acquiert par une action. L’intelligence se prend ici dans son acception rigoureuse pour la réceptivité des idées. Dans ce sens, il est indubitable qu’elle est toujours passive, et se borne à contempler les idées. La science, au contraire , comprend la croyance aux réalités existantes; et elle ne peut jamais s’acquérir, sinon par de nombreuses actions de l’àme proférant des verbes intellectuels.

EnKn, ce fait important et inobservé par la philosophie moderne, nous donne la clé des égaremens de Fichte, et en général de ceux de l’idéalisme. Frappé de l’observation que le mot est toujours actif en allirmant l’existence , Fichte en tira la conclusion exorbitante que le moi pose ou crée l’existence extérieure. La meilleure manière de réfuter l’idéalisme c’est de réduire à sa juste valeur

le fait important sur lequel il s’appuie: et c'est ce que nous nous efforçons de faire dans ce chapitre.

Mais les verbes intellectuels dont nous venons de parler, ne forment encore que le premier développement de la pensée. Le raisonnement proprement dit n’est point encore possible, tant que l’àme ne s’est pas élevée à une sphère supérieure de notions; tant qu’elle n’a pas formé, à l’aide d’un verbe intellectuel particulier, les idées abstraites.

Nous avons déjà reconnu qu’il est un genre particulier d’abstraction, par lequel l’idée pure est séparée de la perception dont elle fait partie comme se trouvant mélangée avec l’anirmation d’une existence réelle. En qualifiant comme une abstraction cette opération intellectuelle, nous nous sommes conformés à l’usage moderne; mais nous eussions préféré l’ancien nom d’universalisation. L’abstraction proprement dite en diffère essentiellement (t).

Celle-ci s’exerce sur des idées déjà formées, et, procédant ordinairement par comparaison, elle concentre l’attention sur une partie seulement des caractères des idées sur lesquelles elle opère, supprimant les autres par la pensée. Dans cette limitation, ce qui dans plusieurs idées se trouve être semblable , est ce que la jiensée fixe communément dans la mémoire comme une notion abstraite.

Pour concentrer l’attention sur une pareille abstraction,

(I) Entre plusieurs différences qui séparent ces deux opérations de l’esprit, nous observerons, que l'univcrsalisaliuii n’rxi;;e |H>iot nécessairement remploi de signes arbitraires, eonime le sont les mots de langage; tandis que l'abstraction pmprenient dite implit|iie nécessairement cet emploi

il est absolument nécessaire d’y attaclier un signe arbitraire, qui détermine avec précision la notion elle-même. Ce signe arbitraire est ordinairement la parole. En attachant par la pensée un sens précis à une expression abstraite, Tàme prononce un verbe intellectuel , qui attribue au signe choisi une sorte d’existence purement logique.

Cette opération où Tàme est active, a été quelquefois considérée comme la formation d’une idée abstraite. Mais, en y regardant de près, on voit clairement que l’idée proprement dite préexiste déjà dans l’intelligence, à l’opération par laquelle on la fixe en la liant à im mot qui l’exprime, et qui permet de la faire entrer dans un raisonnement suivi.

Prenons pour exemple la notion abstraite d’une <;ouleur. Pour que l’enfant apprenne la signification de ce mot, il faut évidemment qu’il ait déjà quelques idées des couleurs particulières. S’il était aveugle, jamais il ne pourrait par un verbe intellectuel attribuer un sens précis à ce mot. Mais ayant j>erçu des objets blancs, verts, rouges et d’autres nuances, il peut facilement arrêter son attention sur la qualité commune à tous ces objets qui se peignent également dans son œil, quoique chacun excite une sensation différente. La couleur doit donc avoir été perçue avant que l’on puisse comprendre le sens de l’expression qui la désigne d’une manière générale. Ainsi, en établissant par un acte positif et volontaire, un rapport entre un son et une idée abstraite, on ne crée nullement une notion ni une idée nouvelle. Bien loin de-là, l’existence de l’idée, impliquée dans des j>erceptions antérieures, est une con-

dilion ioilispeusable de tout verbe intellectuel de cette espèce.

Cependant il est nécessaire de remarquer, que nous ne pouvons réellement faire usage d’une notion abstraite, qu’aprës l’avoir fixée en quelque soile par un signe qui la représente à notre esprit. Ce signe seul lui attribue ce que nous n’avons pas craint de désigner comme une existence logique, c’est-à-dire, une valeur fixe et positive qui noos garantit, dans nos raisonnemens, la permanence de la notion même sur laquelle opère notre pensée.

Ici se présente une question fort grave eu philosophie, que nous ne pouvons qu’indiquer , parce que sa résolution nous entraînerait trop loin de notre sujet actuel. La faculté, possédée par l’esprit humain, d’attacher un sens abstrait à des signes conventionnels, pourrait-elle se développer spontanément dans des individus qui n’auraient reçu à cet égard aucune leçon, si ce n’est de la nature? ou cette précieuse faculté ne peut-elle point être mise en activité sans une impulsion primitive, communiquée par une intelligence déjà en possession de ce précieux moyen de raisonnement?

C’est là, comme on l’aperçoit facilement, la grande question de l’origine du langage. Comme l’esprit a besoin d’une excitation venue du dehors, pour proférer les premiers verbes intellectuels, par lesquels, à l’occasion des sensations, il accomplit les premières perceptions; nous croyons aussi qu’il a besoin d’une excitation venue du dehors, pour s’élever à réfléchir sur des abstractions représentées par des signes. Une pareille excitation ne peut naître , suivant notre opinion , que du commerce avec une

uutre intelligence, déjà en possessiuii de cette faculté nier^ veilleuse.

Enfin, après les deux espèces de verbes intellectuels dont nous venons de nous occuper, il faut encore en admettre une troisième, qui introduit l’esprit dans une sphère nouvelle et réellement transcendante. Nous voulons parler des verbes intellectuels et moraux , par lesquels l’àme reconnaît et alTirme la moralité d’une action , et la réalité de ses conséquences, sous le rapport du mérite un de la culpabilité de l’agent.

Ici encore, le verbe intellectuel et moral, totalement distinct de l’idée, impliqne une action de l’àme toute entière, à laquelle la volonté concourt toujours, au moins par son consentement.

Pour nous convaincre de cette vérité, il suffit d’observer qu’il y a eu souvent des gens assez malheureux pour nier la réalité du devoir, quoique d’ailleurs ils fussent de subtils raisonneurs. Or, ce que ces hommes niaient, ne peut être l’idée du devoir, mais bien sa réalité. En effet, en niant la réalité du devoir, on affirme nécessairement son idée; seulement on ajoute que celle idée, à laquelle les hommes vertueux attachent une valeur absolue, n’a aucun droit réel au respect de la volonté.

Ainsi, ce qui manque aux sceptiques en morale, ce n’est point une idée dans .l’intelligence ; mais bien ce don précieux qui décide l’homme moral et pur à prononcer avec confiance, que l’idée du devoir est le seul guide qu’il veuille à jamais suivre.

La distinction des verbes moraux et des idées morales, peut seule expliquer comment de grands jurisconsultes ont

souvent comoiis de grandes injustices, et comment de grands philosophes se sont souillés par d’insignes bassesses. C’est un des points sur lesquels se rencontrent , dans des ouvrages les plus estimables d’ailleurs , les plus étranges méprises. Nous pensons que c’est un des points sur lesquels un écrivain doit le plus insister, pour bien mériter de la philosophie.

Ici se reproduit de nouveau la question que nous venons de poser. Pour s’élever, de la sphère des verbes relatifs à des idées complètement déterminées, à la sphère des verbes relatifs à des idées abstraites, l’homme a besoin de se trouver en contact avec une intelligence qui (tossède déjà ce degré supérieur de développement. £n est-il de- même pour pénétrer dans la sphère de la moralité ? et l’àme humaine peut-elle primitivement prononcer un verbe moral, sans une impulsion communiquée par un esprit qui lui-même soit déjà doué de moralité?

Nous croyons pouvoir encore répondre négativement à cette question iniporlante , que nous traiterons plus lard avec plus d’étendue. Suivant notre manière de voir, l’inlelligeuçe humaine, toujours passive dans ses premières opérations, a toujours besoin d’être fécondée par un principe extérieur, pour enfanter ses conceptions primitives. Les trois sphères de notions que nous venons d’indiquer, sont en eQ’et trop diverses, {tour que la pensée puisse s’élever de l’une à l’autre, sans y être aidée par un secours qu’elle ne saurait créer, mais qui lui vient du dehors.

ilésumons maintenant ce que nous venons de dire.

Trois s4irtes de verbes intellectuels se rencontrent dans la )>eDsée humaine.

Ceux de la première espèce, à l’uccasiun de la sensation, affirment l’existence réelle des objets sensibles.

Ceux de la seconde espèce, par lesquels l’esprit attache un sens déterminé à des expressions abstraites , rendent les idées que ces expressions signifient propres, à serrir à un usage logique et aux raisonnemens.

Ceux de la troisième, à l’idée purement logique et abstraite du devoir, et à toutes les notions morales qui en dérivent, joignent l’affirmation de leur autorité irrécusable sur la volonté.

Toutes les notions de l’homme, sans aucune exception, rentrent dans l’one de ces trois catégories. La réalité, l’idéalité et la moralité, sont trois principes qui ne peuvent se confondre, et qui restent constamment distincts; mais auxquels se ramène, en dernière analyse, tout ce qui existe ou qui peut être conçu par la pensée.

Il y a donc trois mondes pour la pensée de l’homme: le monde réel, le monde idéal et le monde moral. L’esprit humain possède également ce que nous oserions appeler trois faces, par lesquelles il communique avec chacun de ces mondes. Les sens le mettent en rapport avec les réalités matérielles; l’intelligence proprement dite, qui n’est que la faculté des idées, lui donne connaissance du monde idéal; la faculté morale, enfin, une fois développée, le transporte dans le monde moral, et lui garantit l’existence de réalités infiniment supérieures à l’ordre matériel.

Telle est, cependant, la nature particulière des idées, que, tout en admettant la différence positive et absolue des trois ordres de notions que nous venons d’indiquer.

nous regardons comme plus exact et plus philosophique de dire qu’il n’y a qu’une seule nature d’idées, malgré celle diflférence des verbes intellectuels. En eflét, l’idée, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, n’indique point l’existence de l’objet qu’elle représente, mais seulement sa possibilité. L’existence, dont nous n’avons, à proprement parler, aucune idée, nous est indiquée par les sensations réelles qu’occasionnent en nous les êtres matériels. La sainteté et la valeur objective des idées morales, nous sont manifestées par une disposition intérieure, qui n’altère en rien l’idée même, mais qui incline seulement notre volonté à la prendre pour guide. Les idées proprement dites considérées en elles-mêmes, qu’elles se se rapportent à des objets physiques, ou bien à des réalités transcendantes de l’ordre moral, ne sont donc encore que de simples [X)ssibilités vues par l’œil immatériel de l’intelligence , comme les simples abstractions.

La réalité matérielle et la réalité morale , sont deux élémens qui s’ajoutent à des idées d’un certain ordre, et s’identifient avec elles, à la suite des verbes intellectuels que nous avons énumérés. Mais ces éléinens sortent de l’ordre idéal pur, quoique l’on ait souvent assez de peine à les en séparer par la pensée. Ce qui prouve néanmoins que celte séparation est possible , c’est que les sceptiques l’opèrent réellement. On a vu des penseurs exercés nier l’existence de la matière; d’autres, celle de l’esprit; d’autres enfin,

la réalité de tous les devoirs. Ainsi, par une école ou

par une autre, toutes les existences ont été successive- *

meut contestées, ce qui aurait éliî impossible, si la notion

de l’existence ne pouvait pas toujours se séparer des idées de tous les ordres.

L’homme ne peut nier les idées, parce qu’à leur égard l’intelligence est aussi passive que l’œil matériel à l’égard d’un spectacle qu’il contemple. Voilà pourquoi l’évidence qui s’attache aux rapports idéaux dans les mathématiques pures et dans la logique , exerce sur tous les hommes un empire absolu et irrésistible.

L’homme peut nier toutes les existences, quoiqu’il soit naturellement porté à les reconnaître dès qu’elles sont suffisamment indiquées. En lui, cependant, la volonté peut être plus forte que la nature; il jîeut s’interdire de prononcer le verbe intellectuel qui affirme l’existence, parce que c’est là une action qui lui appartient en propre, et de laquelle il peut parfois s’abstenir, malgré tout ce qui l’y inviterait.

Distinguer nettement les verbes intellectuels, des idées avec lesquelles ils ont une si intime analogie, nous parait une œuvre importante pour les progrès d’une saine philosophie , et le seul moyen de renverser bien des erreurs qui ne sont encore que trop accréditées.

DE LA iNATL’RE ET DES CARACTÈRES

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