DE L’IDÉE DE L’ÊTRE
Séparer avec précisioo et netteté, dans les connaissances de l’homme, ce qui est subjectif d’avec ce qui est objectif, est une tâche dont la grande importance philosophique a été généralement sentie depuis Kant.
Le problème soulevé par ce philosophe rendait, en effet, cette distinction nécessaire. Des notions purement subjectives, c’est-à-dire, produites et enfantées par des actes de l’esprit humain lui-même, ne peuvent avoir le caractère absolu et invariable que le sens commun de l’humanité attribue à la vérité. C’est dans des notions objectives, c’est-à-dire, engendrées par un objet indépendant de notre propre existence, que peut uniquement se rencontrer un point d’appui solide pour la pensée.
l>éjà, par la distinctiou fort importante que nous venons d’établir entre les idées et les verbes intellectuels, nous nous sommes avancés vers la solution de cette question. Nous avons vu que les verbes intellectuels sont un produit de l’activité de l’àme elle-même; qu’ils impliquent une idée aperçue par l’intelligence, et déplus, une action de l’esprit.
Les verbes intellectuels sont en conséquence bien plus subjectifs que les idées: mais les idées même, une seule exceptée, ont encore un élément subjectif que l’on peut facilement prendre pour l’idée entière. Si l’on commet une fois cette méprise, il ne reste plus rien dans l’intelligence , à quoi nous puissions attribuer le caractère d’objectivité; et l’idéalisme de Ficlite s’impose à nous sans que nous puissions l’éviter.
Voilà pourquoi, en décrivant la perception intellectuelle, nous avons distingué dans chaque idée l’élément matériel fourni par la sensation , d’avec l’élément transcendant qui est seul réellement objectif, et que nous avons appelé l’idée de l’Étre. Nous avons noté, qu’en vertu de son universalité absolue, cette idée fondamentale se place toujours au fond de tous les phénomènes; que la pensée même ne peut l’en séparer; qu’un événement sans cause, ou une qualité sans substance, paraissent radicalement absurdes, parce que cette supposition séparerait l’idée de l’Étre, de ses manifestations particulières.
Kien, absolument rien, ne peut être conçu qui ne soit un être, ou une manifestation de l’Étre; c’est là le principe transcendant de l’intelligence.
Mais celte idée qui sert de fondement nécessaire à tous les phénomènes, quoiqu’elle soit en nous-mêmes, et qu’elle
éclaire notre intelligence, est-elle une partie du moi, ou de l’âme? A-t-elle, au contraire, une existence distincte de la nôtre?
Pour saisir la portée de cette question, il faut avant tout que notre pensée se dépouille de ces habitudes intellectuelles par lesquelles nous cherchons à nous représenter par des images matérielles, ce qui n’est point susceptible d’ôtre conçu de cette manière. Le long règne de la philosophie sensualiste, comme nous l’avons déjà observé, a fortiûé d’une manière déplorable dans beaucoup d’esprits, cette disposition, naturelle à l’homme qui a peu réfléchi sur les questions méta[)hysiquesi Ainsi, parce que l’impénétrabilité est la loi des corps, on veut souvent l’appliquer d’une manière tout-à-fait fausse , dans l’ordre spirituel: parce qu’une idée est dans une intelligence, on a quelque peine à admettre qu’elle n’a point une existence identique avec celle de l’esprit qui la possède.
Et cependant, le caractère impersonnel et absolu de la vérité, ne peut être méconnu sans détruire la notion même de vérité. Ce n’est point notre existence passagère et variable qui peut servir de base à la vérité immuable des matliématiques et de la logique. Il y a donc dans les idées quelque chose d’absolu , dont on peut dire qu’il est en nous, mais qui n’est point nous-mêmes. Mais cet élément absolu n’est point fourni par la sensation qui n’est elle-même qu’une modifleation du moi; c’est donc l’idée de l’Étre, élément objectif et absolu, qui, tout en agissant en nous, ne fait point partie de nous-mêmes.
Pour indiquer celte objectivité et cette indépendance dont l’idée de l’Être est marquée à l’égard de nous-mêmes,
nous emploirons désormais un mot qui exprime nettement cette indépendance. Dans ce but, pour désigner l’élément transcendant de notre pensée, noos emprunterons au langage philosophique de l’abbé Rosmini, une nouvelle façon de parler. Nous dirons l’Étre idéal aperçu par l’intelligence, et non plus simplement, l’idée de l’Étre.
Ce changement de termes peut avoir une haute portée. Il familiarise notre pensée avec une vérité importante. Il lui rappelle que l’idée est par sa nature distincte du moi; quoique bien souvent le mot, faute d’une réfléxion suffisante, ne sache pas se distinguer de ses idées.
Si on de nos lecteurs a quelque peine à admettre qu’il puisse se trouver dans le moi quelque chose qui ne soit pas nous-mêmes, l’expression qui désigne l’Étre idéal comme un objet distinct du sujet pensant, l’avertira constamment de la nécessité de renoncer à transporter dans le monde spirituel cette loi de la nature sensible, qui empêche deux corps d’occuper le même lieu.
L’Être idéal, tel que noos venons de le définir, constitue donc le fond et la base de toutes nos idées; ou pour mieux dire, il n’y a réellement qu’une idée, dont toutes les autres ne sont que des manifestations, des déterminations ou des limitations.
Rappelons, en effet, les caractères que noos avons reconnus à l’idée de l’Étre , et que noos devons maintenant attribuer à l’Étre idéal. Le premier de ces caractères est une universalité absolue qui embrasse tous les lieux et tous les tems. C’est par-là que l’Étre idéal est essentiellement propre à s’identifier avec toutes les réalités possibles et imaginables. Ceci tient à la nature merveilleuse
et particulière de l’infini, qui comprend et enveloppe toutes les réalités finies de nature analogue. L’espace n’est saisi par nous que comme une idée; et néanmoins parce qu’elle est infinie, il est absurde de penser un corps hors de l’espace. L’éternité pareillement n’est encore pour nous qu’une idée; et cependant nul tems et nul événement ne peuvent être supposés hors de celte idée infinie. Pareillement, nul phénomène ne peut être pensé comme indépendant de l’Être idéal, précisément parce qu’il s’agit d’une idée infinie.
Mais, si l’Être ainsi pensé s’identifie avec tous les phénomènes, ce qu’il y a dans chaque phénomène de variable et de passager, ne s’attache jamais à l’idée même, mais uniquement à sa réalisation, c’est-à-dire, à l’existence, dont, comme nous l’avons répété à plusieurs reprises, nous n’avons point l’idée.
L’idée de l’objet le plus variable est, en elTet , toujours immuable en jîlle-même. Ainsi l’arc-en-ciel , par exemple, n’a qu’une existence éphémère et presque sans durée; mais son idée, c’est-à-dire, la vue intellectuelle de sa possibilité, est absolue et ne peut jamais être modifiée. Il s’en suit que l’Être idéal , dont toutes les idées particulières ne sont que des déterminations, a une essence absolue que notre intelligence entrevoit; et de plus, qu’il a une liaison nécessaire avec tpules les existences passagères. Ce lien, dont la réalité est évidente en vertu de l’évidence même de l’idée de l’Être , est pourtant absolument inconnu à l’homme dans son état actuel, parce qu’il no peut encore savoir ce que c’est que l’existence elle-même.
L’essence absolue, au contraire, est en partie saisie par
l’inlelligencc, [larce que l’idée de l’Étrc est une donnée d’origine transcendante, que l’expérience de l’homme revêt de plusieurs déterminations partielles. Ainsi les idées d’éternité et d’immensité, se rapportent nécessairement à l’essence absolue. L’expérience nous ayant fait connaître des successions d’événemens, et des corps étendus , nous saisissons aussitôt par la pensée, la possibilité inGnie de la succession et de l’étendue, possibilité qui a sa racine dans l’essence absolue. Nous formons ainsi ces deux notions où l’inûni se réfléchit avec tant de clarté, qui ne sont pourtant point primitives et innées, mais acquises et formées au moyen d’un verbe intellectuel.
Kant a décrit avec précision les caractères que présente dans l’intelligence la notion de l’essence absolue. Il indi- (|ue, avec sa rigueur scientiflque ordinaire, la déduction naturelle d’une idée dont l’expérience ne peut expliquer l’origine; il la nomme l’idéal transcendental, et il prouve que cette notion est contenue en germe dans la raison de l’homme. Ce grand logicien attribue à cet idéal tous les caractères qui appartiennent, à l’essence absolue; mais il tombe dans une grande erreur quand il donne cette notion pour l’idée de Dieu. Nous verrons bientôt que la philosophie du christianisme fournit de l’Étre souverain une notion bien plus vaste que n’est celle de l’essence absolue: quoique les caractères de cette essence s’appliquent à la Divinité.
Maintenant, il nous suflit de remarquer avec Kant, que les caractères primitifs de l’essence absolue, comme ceux de la vérité, consistent surtout à ne pouvoir jamais se contredire, et à être indépendante de l’espace et du tems. De ces attributs fondamentaux, un peut facilement
déduire plusieurs autres propriétés importantes de cette essence immuable.
Ainsi, nulle négation ne peut faire partie de la notion de l’essence absolue. En effet, en analysant avec quelque soin la pensée, on trouve qu’on ne peut jamais concevoir une négation déterminée, sans qu’elle implique comme antécédent indispensable, une idée positive. Les négations ne peuvent offrir un sens intelligible, qu’en se limitant à nier l’existence de l’objet de l’idée, non pas celle de l’idée même. Ainsi les matérialistes qui contestent la réalité de l’àme, ne pourraient énoncer cette déplorable opinion, s’ils n’avaient de l’àme une idée quelconque, qui leur permit d’attribuer un sens aux mots qu’ils emploient. D’antres uégations portent sur l’incompatibilité de deux idées particulières; mais toujours une idée, c’est-à-dire, une possibilité saisie par l’intelligence, sert de base au raisonnement. Or l’essence absolue est réellement la base logique de toute possibilité et de toutes les idées; donc, par rapport à elle, toutes les négations ne sont que des bornes, par lesquelles les idées particulières diffèrent toutes de l’essence absolue, tandis qu’elles lui ressemblent par ce qu’elles possèdent d’ètre et de réalité.
Noos voici donc revenus à un grand principe philosophique , hautement professé par les écoles chrétiennes du moyen âge, mais dont le sens profond a échappé dans les tems modernes à bien des intelligences matérialisées. Toutes les choses qui existent, disait Saint-Thomas d’A- <]uin , sans en excepter les êtres malfaisans en apparence, ressemblent à Dieu par ce qu’elles sont, et en diffèrent par ce qui leur manque. Toutes les actions, même les plus
criminelles, viennent de Dieu par l’activité qui les enfante: ce n’est que par le manque de la vertu qui devrait se trouver dans la volonté libre qui les produit, qu’elles appartiennent spécialement à l’esprit du coupable (1).
En effet, rien n’exprime mieux le rapport de Dieu avec ses œuvres, que le rapport de l’Être idéal dans son essence invariable et absolue, avec toutes les idées particulières et déterminées.
Cependant, il est d’une hante importance de ne point se représenter l’essence absolue comme l’ensemble de toutes les possibilités particulières, tandis qu’elle en est le fondement et la condition, mais nullement l’agrégation. Ainsi, pour descendre à une application triviale de nos principes, il serait insensé de dire que l’essence absolue est tout à-la-fois le rouge, le vert, le jaune et toutes les nuances des couleurs. En elle cependant se trouve la raison première de la possibilité de toutes ces couleurs, «jui peuvent se réaliser, l’une ici, et les autres ailleurs, mais jamais ensemble dans le même point et le même instant. Pareillement,, l’essence absolue n’ayant aucune borne possible, ne peut avoir une figure comme les corps étendus; et néanmoins la possibilité même de l’étendue a sa
(I) Celte dernière assertion étonnera peut-être pius d’un lecteur: je dois donc citer les paroles teituelles de celui qui fut nommé l'.4npe de l’école. • Actus peccati el est ens , et est actus , et ex utroqxe habel quod sit a i)eo...Sed peccatum nominat ens et actionem nim qiiodam defectii: defectus autem iüe est ex causa creata, scilicet libéra arhilrio in quantum déficit ab ordine. . . Et secundum hoc, J)eus est causa actus peccati , non, tamen est causa peccati: quia non est causa hujus; quod actus sit cum defectu ». Somme de Saint-Tliomas, Première seclioii de l.i seconde partie: ipiestion "JO, art. 2.
racine dans cette essence absolue, puisqu’elle l’a dans l’espace, que son universalité nous force à concevoir comme coexistant à tous les corps de l’univers.
Ceci nous conduit à concevoir comment l’Étre idéal possède au plus haut degré le caractère de simplicité métaphysique, qui s’allie parfaitement avec celui de son universalité. Mais ici encore, il faut nous tenir en garde contre ces habitudes matérielles de la pensée, qui portent l’esprit à ne concevoir d’autre simplicité que celle du point mathématique inétendu.
La notion métaphysique de la simplicité des esprits et des idées, est bien différente de celle de cette abstraction des géomètres. Un esprit et une idée ne sont point soumis aux lois de l’espace, comme le sont les corps; leur simplicité exclut seulement la possibilité d’une composition matérielle de parties intégrantes, et nullement celle d’une action efficace et simultanée en mille points divers. La simplicité de l’Être idéal se trouve établie par cela seul qu’il est indépendant de l’espace ainsi que du tems, et réellement infini; car l’inflni ne peut se composer de parties finies , dont l’ensemble ne pourrait jamais être que fini. Mais cette simplicité n’a aucun rapport avec la simplicité du point géométrique: elle ressemble plutôt à celle de l’espace pur considéré en lui-même.
Ainsi, quoique toute réalité finie soit nécessairement une manifestation de l’essence absolue; l’idée type de cette réalité, par cela même qu’elle est limitée, n’est point identique avec cette essence. Pareillement l’objet perçu lui-même, ne se rapporte à l’Étre primitif qui possède
les caractères de l’essence absolue, que par le lien toujours obscur qui unit les effets à leurs causes.
Cette observation est importante; car elle garantit entièrement la doctrine que nous professons , de la tendance au panthéisme, signalée dans le système de Schelling. Nous avons soigneusement distingué l’idée et l’existence. Nous sommes donc en droit de dire que, si Dieu et le monde peuvent être pensés par une seule idée qui est celle de l’Étre , il n’en est pourtant pas moins nécessaire d’admettre une diversité absolue entre leurs existences.
Quoique l’univers soit une manifestation de Dieu, cette manifestation, par cela même qu’elle est limitée et variable, ne peut être identique avec l’Étre tout-puissant, dont l’essence est absolue, aussi bien qu’indépendante de l’espace et du tems. Il est, au contraire, absurde d’identifier la substance créée dans le tems, avec l’éternelle substance créatrice, ce qui est précisément l’erreur fondamentale du panthéisme.
Mais, s’il est illogique et absurde de diviniser la nature, le sera-t-il autant de diviniser les idées?
La philosophie moderne est aussi tombée dans cet écart. Un éloquent professeur a été jusqu’à énoncer du haut d’une chaire destinée à un enseignement supérieur, que Dieu était constitué par trois grandes idées.
Si cette doctrine est plus subtile que celle du panthéisme ordinaire, elle n’en est pas moins destructive de toute religion, et opposée à la saine philosophie. Si Dieu n’était qu’une idée, il n’aurait point droit à des hommages et à l’obéissance de l’homme. Ce n’est donc point assez, de lui attribuer les caractères intellectuels et idéaux que nous
avons reconnus dans l’essence absolue; il faut de plus qu’il soit la réalité suprême. Ce n’est pas assez, de dire qu’il illumine toutes les intelligences; il faut encore que de lui découlent les existences. Or, l’existence ne peut découler d’une simple idée.
Nous sommes donc forcés de reconnaître que l’idée de l’Étre, lors même que nous la penserions avec tous ses attributs et toutes ses déterminations, comme elle se trouverait dans une intelligence parfaite, n’est point encore la notion de Dieu telle que l’homme peut la concevoir.
Il nous faut donc maintenant examiner avec plus de détails, en quoi diffèrent ces deux notions, assez analogues pour avoir été confondues par plusieurs philosophes. Nous rechercherons en même tems ce qu’est en lui-même cet Être idéal, si intimement lié à l’essence de l’àme dans laquelle il produit l’intelligence.