ET L’ESPRIT MORAL
Kant, loin de redouter la singularité du langage, parait' avoir cherché à mettre en usage une série d’expressions inusitées, mais spécialement adaptées à son système philosophique. Ainsi, il erut apercevoir dans l’homme une faculté qui engendre les idées; et c’est à celte prétendue faculté qu’il réserva le nom deraisr>n. Par-là même il fut conduit à admettre deux raisons; l’une pour les idée» spéculatives, qu’il nomma la raison pure; l’autre, pour les idées morales, qu’il appela du nom de raison pratique.
Nous ne reconnaissous à aucun individu, quel que soit son talent, le droit d’altérer la signification convenue que les mots ont reçue de l’usage. Par conséquent nous croyons devoir conserver au mut de raison son acception ordinaire, d’après laquelle il signifie la faculté de déduire les conséquences de certaines données, d’après les lois naturelles de la logique. Suivant cette manière de parler, on ne peut admettre qu’une seule raison , faculté intimément liée à l’intelligence, qui prononce avec une égale autorité des jugcmens relatifs à la pure théorie, et d’autres relatifs à la conduite de la vie.
Cependant, l’observation de Kant a un fondement solide qu’il ne faut pas négliger. Il a eu raison de reconnaître que le principe de la morale est tout-à-fait distinct de celui de l’intelligence. Cela est si vrai , qu’en Dieu luiméme, malgré sa simplicité, le cliristianisme nous montre le Verbe, émanation intellectuelle delà subsistance première, distinct de l’Esprit, source de tonte moralité et sainteté. Mais dans les êtres bornés, cette distinction est bien plus tranchée. Dans l’homme, l’intelligence la plus vaste et la plus puissante, n’implique pt>int la nécessité de la vertu. Une connaissance parfaite de toute la création pourrait fort bien s’allier avec un haut degré d’immoralité.
Le christianisme nous présente l’application d’une pareille doctrine, ani intelligences naturellement supérieures à l’homme. C’est un Chérubin que le profète Ezéchiel place à la tête des anges rebelles, devenus des génies malfaisans. Or, les Chérubins sont les esprits de la science. C’est donc une des plus puissantes intelligences que Dieu
ait formées, qui n’a pu être préservée de la corruption de la volonté par tous les trésors de sa science prodigieuse.
Ceci nous montre que, si en Dieu un lien essentiel et nécessaire unit ensemble l’intelligence et la volonté, il n’en est point ainsi dans ses créatures; et que la manière imparfaite dont l’esprit connaît la vérité, tant qu’il ne . la voit pas en Dieu même, fait qu’une immoralité réelle peut s’allier a la plus haute science.
Ainsi, une différence essentielle se trouve entre les principes moraux et les idées spéculatives. Nous pouvons la réduire à sa plus simple et dernière expression, en disant que le principe moral détermine la volonté à une action réelle, tandis que les idées purement théoriques obtiennent uniquement l’assentiment de l’intelligence, faculté partielle, mais non pas celui de l’àme tout entière, dont la volonté est une partie essentielle.
Cependant, il est vrai en même tems que la première condition absolument nécessaire pour la moralité d’une action c’est qu’elle soit dictée par un principe vrai et reconnu pour tel par l’intelligence. Or il n’y a que les idées qui agissent sur celte faculté. Par conséquent, dans l’hom* me, tel qu’il est constitué, la moralité présuppose et implique certaines notions intellectuelles dont elle est essentiellement dépendante; mais on ne peut pas retourner cette proposition, et dire que certaines notions produisent nécessairement la moralité de l’esprit qui les possède. Loin . de là, une ^ule et même idée conçue par deux individus, peut être adoptée par l’un d’eux comme un principe dirigeant de ses actions et de toute sa conduite, tandis que le second n’y verra qu’une maxime sans application
pratique, et la désignera comine une vaine théorie, ou même comme une utopie non réalisable.
Il faut donc reconnaître un lien essentiel qui unit le principe moral à une vérité aperçue par l’intelligence, et reconnaître en même tems la possibilité de séparer la connaissance de cette vérité, de sa conséquence naturelle mais non pas nécessaire, c’est-à-dire, de la moralité effective de l’être intelligent qui a aperçu cette vérité.
Ceci nous explique pounpioi les innombrables écrivains qui, depuis l’origine de la philosophie, ont traité de la morale, se divisent en deux grandes classes qui souvent se sont combattues sans bien s’entendre. Les uns ont donné pour fondement à la morale un sens particulier de l’àme, un sentiment réel qui tend naturellement au bien, et repousse le mal. Les autres ont enseigné que c’est dans la raison et dans l’intelligence que se trouve le seul principe de la justice et du droit.
Les partisans de lu doctrine du sens mural objectaient aux systèmes purement rationnels, la difficulté que l’on rencontre d-ans cette doctrine, k expliquer comment une simple idée, abstraite et sans subsistance, peut causer dans l’homme des actions et des aftéctions positives et réelles. Les adversaires de la doetrine du sens moral répliquaient en observant, qu’admettre un instinct moral indépendant de la raison, et par conséquent aveugle, c’était rendre la morale incertaine et flottante, en lui ôtant toute base invariable et tout caractère absolu.
Il se trouve ici, comme c’est l’ordinaire dans les questions scientili(|ues fortement controversées , un fond de
vérité des deux cùlés, cl une confusion d’idées qu’il faut éclaircir pour arriver à s’entendre.
Le principe, que la raison a été donnée à l’honmie pour diriger sa conduite, paraît si simple et si naturel, que ce n’est qu’en désespoir de cause, que certains philosophes pressés par les objections captieuses du scepticisme, ont en recours pour sauver la morale, à l’hypothèse d’un instinct particulier , ou d’un sens mural aveugle et indépendant de l’intelligence.
Ainsi, Uutcheson et les nombreux moralistes anglais qui ont adhéré à cette doctrine, y ont été conduits par le besoin d’échapper au scepticisme de Hume, dont ils ne saisissaient pas bien la vraie réfutation , mais t|ue leurs âmes honnelès se refusaient à admettre. Pareillement eu Allemagne, Jacobi et Kœppen ont essayé de fonder la philosophie murale sur le sentiment, parce que cela leur était plus aisé que de combattre victorieusement le scepticisme de Fichte.
Quant à nous, la philosophie nous parait avoir des moyens assez victorieux pour repousser les objections des plus hardis sceptiques. En conséquence, l’expédient de faire reposer tout un système de morale sur un instinct aveugle et indépendant de la raison , nous semble devoir être entièrement repoussé.
Nous croyons devoir admettre avec la grande majorité des moralistes, que la règle morale de nos actions se trouve dans des principes rationnels capables d’étre saisis et adoptés par l’intelligence. Mais en même tems nous croyons que ces principes peuvent se présenter à lu raison comme des abstractions inelficaces, si, à la
notion inleUeciuelle, il ne s’ajoute pas un rapport réel et positif r entre la volonté du sujet intelligent et la loi morale agissant non plus seulement sur la raison , mais eneore sur le cœur de l’homme.
Uu lien profondément mystérieux unit entr’elles les deux grandes facultés de l’homme^ dont nous venons de parler. L’intelligence et la volonté sont si intimement unies , que quelques philosophes ont cru que l’homme ne pouvait méconnaître volontairement une vérité une fois convenablement saisie par son intelligence. Cette doctrine soutenue par Collins, par Jonathan Edwards, et par quelques autres écrivains, parait même avoir séduit le grand Leibnitz qui , sans la professer ouvertement, ne s’en montre pas fort éloigné.
Cependant, la liberté humaine, cette mystérieuse puissance dont l’exercice conduit l’homme à toutes les grandeurs ou bien à toutes les misères, consiste précisément dans un pouvoir de fermer ou d’ouvrir le chemin du cœur aux enseignemens de la raison. Quoiqu’il soit vrai que le bien moral est naturellement aimable, l’homme peut se refuser à l’aimer; il peut non seulement détourner ses yeux de la direction où ils rencontreraient la vérité, mais encore refuser l’adhési4>n de sa volonté aux idées mêmes «jue son intelligence ne peut désavouer.
Il y a donc entre les objets envers lesquels s’exercent le devoir, et la volonté droite et pure de l’homme vertueux, un rapport essentiel et intime. Ce rapport est bien , à la vérité, le principe suprême et absolu de la morale, mai» c’est un principe dérivé, qui présuppose nécessairement 1» vérité absolue de l’idée dont il émane.
Il nous parait d’une haute importance en philosophie, de consacrer, par des expressions |)récises et non sujettes k des équivoques, ce caractère particulier des principes de la morale. Il faut, en conséquence, employer deux termes distincts, l’un pour designer la notion abstraite et inactive d’une vertu que l’on ne fait que saisir par la pensée, l’autre pour indiquer cette même vertu ayant en quelque sorte pénétré dans l’essence intime de l’âme en y produisant une tendance habituelle et constante vers le bien moral.
Nous proposerions de consacrer le nom d’idées morales à la première classe de ces notions, k celle qui nous donne une connaissance purement spéculative des vertus. En disant l’idée de la justice, l’idée de la sincérité, l’idée de la bienveillance, nous ne désignons encore qu’un point de vue de l’intelligence, qui a[>erçoit une certaine règle de conduite, et peut-être même l’approuve spéculativement, sans pourtant que l’àine l’ad(»pte encore pour son propre compte avec un entier abandon d’elle-même.
Nous appellerons, au contraire, du nom d’esprit moral, le principe agissant directement sur la volonté k travers l’intelligence, principe par lequel ces mêmes idées acquièrent en qiiehjue sorte de la vie et de la réalité. Aux idées que nous venons d’énumérer, correspondent donc un esprit de justice, un esprit de sincérité et un esprit de bienveillance, qui ne sont autre chose qu’une tendance du sujet moral k réaliser dans ses sentimens et dans ses actions, la règle impli(|uée dans l’idée morale qu’il a reçue dans l’intelligence.
.\insi, tandis que toutes les idées sont objectives, et
qu’elles ne constituent point un élément réel de notre personnulité, l’esprit moral a quelque chose de subjectif. Il est en nous et forme la vie de notre âme; il est, pour parler avec plus de précision , un rapport essentiel du sujet intelligent avec la loi objective du devoir.
Absolu dans un de ses ternies, c’est-à-dire dans l’idée, le devoir parait dans l’àme humaine avoir un caractère contingent et variable, parce que l’homme lui-méme n’a qu’une, existence passagère et conditionnée. Cependant, ce lien essentiel qui unit le réel et l’idéal, les âmes à la loi éternelle et invariable du devoir, ce lien, disons-nous, a lui-méme quelque chose d’absolu et d’invariable, qui élève l’homme vertueux à une dignité éminente, supérieure à celle qui dérive de toutes ses facultés naturelles. L’intelligence elle-même, faculté en quelque sorte divine par laquelle l’homme présente l’image de Dieu , est stérile pour le bien, souvent même c’est une source de maux incalculables, si elle se borne à une froide contemplation de la vérité, séparée d’un amour réel et vrai du bien moral, pénétrant la volonté et l’àme toute entière.
Par l’expression d’idées morales, nous désignons donc uniquement des conceptions intellectuelles, spéculatives et froides. En les désignant ainsi, nous ne leur attribuons qu’une valeur purement logique. Comme toutes nos autres notions abstraites, elles nous fournissent, ainsi considérées, des matériaux pour nos jugemens. La raison peut les examiner à son aise, et en déduire une série indéfinie de conséquences. Elle peut systémalis<!r la théctrie de la jurisprudence et de la morale, sans qu’il soit nécessaire que l’àme du jurisconsulte et du moraliste soit pour cela pé-
nétrée du saint amour de la justice, de la véracité et de riiumanité.
Mais Tesprit moral est toute autre chose. Ce n’est point des raisonuemens qui ont la puissance de le créer. C’est Dieu seul qui a pu en implanter les germes dans la nature humaine; c’est Dieu seul qui l’a rendu vivant et susceptible d’un développement inépuisable. Nous pouvons appliquer ici les belles expressions de l’apùtre Saint-Paul, que l’on pourrait à juste titre nommer l’apètre métaphy- .sicien. Nous dirons, que les paroles de nos premiers instructeurs sont comme la semence et la graine de nos vertus, que les soins d’un instituteur zélé sont comme les arroseméos convenables d’un cultivateur diligent, mais que Dieu seul donne la vie à nos vertus, comme seul il a pu vivifier les premiers êtres organisés (1).
Ainsi, dans un certain sens, on peut dire que l’esprit moral est indépendant de la raison. Mais en même tems on doit proclamer que la raison doit diriger toute la conduite de l’homme. Il n’y a aucune contradiction entre ces deux assertions bien comprises L’esprit moral consiste essentiellement dans l’amour de la vérité morale, et dans une tendance de l’àme à admettre celte vérité comme principe en elle d’action et de vie. La raison de son côté n’est que la faculté de déduire certaines vérités, des principes transcendans de l’intelligence, et des données de l’expérience. Ainsi l’identité d’objet, de la raison et de
(I) Voici le lexte de Sainl-Paul, auquel nous venons de faire allusion- " planlavi, ApoUo rigavit^ sed Detis increnu-nliim dédit, l laque ueque qui plantai est aliquid, neque qui riqat. sed qui itieremenlum dat Deus », !- Corinl. chap. m, v. o et 7.
tu morale, implique la nécessité de leur constant accord. Cet accord n’a rien d’arbitraire; il tient à l’essence même des êtres, qui ne peuvent être vrais sans être bons, ni bons sans être vrais.
L’amour du bien est la source de toutes nos vertus; mais la connaissance de ce même bien s’acquiert par les procédés ordinaires de la raison, et par l’expérience. Ainsi nous repoussons l’expression de Kant qui a voulu faire de la raison pratique une faculté particulière, distincte de la raison théorique. Une seule observation nous parait mettre en pleine évidence l’impropriété de cette façon de parler. On a vu, plus d’une fois, d’éminens jurisconsultes raisonner admirablement sur les règles du devoir, et se permettre néanmoins pour leur propre compte bien des injustices. Peut-on dire que de pareils hommes eussent dépravé en eux-mêmes les principes de la raison pratique? Nullement, puisqu’ils montraient une telle connaissance de la nature du devctir. C’est dans une volonté dépravée, et nullement dans de fausses notions qu’il faut chercher la cause de leur immoralité. Il nous parait donc convenable de dire en ce cas, qu’ils possédaient à un haut degré dans leur intelligence la perception claire et nette des idées morales, surtout de celles de justice et d’équité ; mais que l’esprit de justice et d’équité n’était point vivant dans leurs âmes.
L’emploi rigoureux de la terminologie sur laquelle nous croyons devoir insister ici, facilitera encore, dans la suite, rinlclligence de plusieurs observations importantes qui se présenteront sur notre roule.