DE DEVOIR ET DE VERTU
Apres avoir examine la nature des idées morales, et reconnu combien elles dift'èrent des vertus réelles, nous pouvons aborder une question fort délicate et épineuse: celle de leur origine.
Plusieurs moralistes, surtout parmi les Anglais et les Écossais, frappés de l’impossibilité où ils se trouvaient, de ramener à des principes ultérieurs les notions de justice et de devoir qu’ils avaient observées dans l’homme, ont cru qu’il fallait reconnaître dans l’esprit une faculté spéciale, d’où la raison tirait ces idées.
C’est là un des points sur lesquels le sage et prudent Dugald Stewart a le plus insisté dans ses écrits; et il croyait être arrivé à une démonstration complète de l’impossibilité d’expliquer de pareilles notions, sans admettre une faculté morale toul-à-fait distincte de tous les autres principes actifs de notre nature intellectuelle.
£n reprenant la série de ses raisonnemens, on voit que ce philosophe n’a pas distingué avec assez de soin l’esprit moral, des idées morales. Ce qu’il dit sur l’impossibilité où l’on serait de communiquer l’esprit moral à un homme qui n’en aurait aucun germe , est parfaitement vrai et incontestable: mais l’idée morale n’est point encore la vertu elle-même; et tout ce qu’il avance, n’exclut point la possibilité que l’idée du bien moral puisse se former dans l’homme par les procédés ordinaires, c’est-à-dire, qu’elle puisse être déduite de l’expérience et des principes généraux du raisonnement.
A la vérité, lors même que l’on (XHirrait expliquer ainsi l’origine des idées morales, il faudrait toujours recourir à une autre solution, pour comprendre comment se formela vertu même, qui est toute autre chose qu’une notion rationnelle. Mais il est du devoir d’une saine philosophie de séparer nettement deux questions si différentes.
De plus, il est d’une haute importance de scinder une seconde fois la question de l’origine des idées morales, et de traiter séparément celle de l’origine des idées morales dans chaque individu, et celle de leur origine dans la société humaine.
Pour montrer l’importance de cette distinction, il nous suüira de dire qu’il nous parait démontré qu’un homme
d’un jugenieut sain, peut cuucevuir toutes les idées morales à l’aide des simples principes du sens commun , pourvu qu’elles lui soient convenablement exposées dans un enseignement approprié. Cela ne signiUe certainement pas qu’on puisse communiquer par de simples leçons la vertu à un disciple attentif; une pareille communication est audessus des forces de l’homme. Mais on peut toujours, quand on rencontre un auditeur intelligent, transmettre par la parole une science, et aussi bien celle de la murale que toutes les autres.
Au contraire, nous croyons que si l’humanité entière se trouvait un seul jour totalement dépourvue de toute notion morale, elle ne pourrait jamais plus en retrouver aucune par ses propres efforts, et sans un secours positif de la Divinité.
Ainsi, de ce que l’origine des idées murales dans l’huiiuinité ne peut s’expliquer par les simples principes du raisonnement et de l’expérience, Dugald Stewart n’avait l>as le droit de conclure l’existence d’une faculté spéciale, propre à révéler à chaque individu les premiers principes moraux. Tout ce qu’il pouvait induire de cette observation, c’est que la simple philosophie nous amène à reconnaître que les premières idées morales ont été communiquées à l’humanité par l’entremise de certains personnages favorisés, suit d’un commerce immédiat avec leur créateur, soit d’un esprit moral qui était en eux un, don spécial et jiarticulier. Une fois ainsi introduites, les idées de justice et de bien moral ont pu se propager et se perpétuer dans le monde. Elles sont si nécessaires à l’humanité, que l’on conçoit qu’elle y ait toujours adliéré.
»u moins imparfuiteiiient, et n’eu ail jamais plus laissé ellacer entièrement la trace.
La question qui nous occupe ici, a une grande analogie avec celle de l’origine du langage. Là aussi, l’idéologie nous montre une langue conventionnelle constituant une condition nécessaire de l’exercice de la faculté de former des idées abstraites. Il n’est pas moins certain que le langage ne peut se former qu’au moyen de quelques abstractions. Pour éviter de tourner perpétuellement dans un cercle sans issue, il faut donc nécessairement admettre que les premiers hommes ont reçu les rudimens du langage en pur don, de la même main qui leur a communiqué l’existence.
Pareillement, de ce qu’il est prouvé qu’un être intelligent, mais dénué de toute idée de devoir, ne pourrait s’élever de lui-niéme à cette notion absolue, tout ce que nous pouvons légitimement conclure, c’est que celui qui a communiqué aux hommes les premières paroles qu’ils ont prononcées, leur a également donné, directement ou indirectement, les premiers enseignemens muraux.
Hien de ce que Dugald Stewart allègue sur ce point important, n’cxclul la possibilité de concevoir dans l’homme la faculté morale comme entièrement passive et inerte, jusqu’au moment »)ù elle se trouve fécondée et activée par une impulsion qui lui est communiquée du dehors.
Celte supposition est toul-à-fait conforme aux grandes lois ordinaires de la nature, qui laisse les germes primitifs des êtres vivans dans un état d’inertie et d’enveloppement complet, jusrju’à ce qu’ils soient fécondés et placés dans des circonstances convenables pour leur développement.
Mais ce qui lui donne plus de force à nos yeux, c’est que les observations psycologiques viennent l’appuyer de tous les côtés.
Des hommes impies, immoraux et athées, ont souvent traité avec profondeur et avec logique des questions fort délicates de droit Ainsi, tandis que la faculté morale proprement dite sommeillait en eux , ou plutôt qu’elle était comme morte dans leur âme, l’idée de justice brillait encore dans leur intelligence, et leur servait, comme principe logique, à porter des jiigemens inattaquables.
Prenons pour exemple la déplorable théorie par laquelle Ilobhes a prétendu expliquer l’origine de toutes les notions de justice et de droit. Le simple sens commun suffit pour que tout lecteur la comprenne et parvienne par son moyen à se former une idée do devoir fort imparfaite, mais dans laquelle se trouve néanmoins un reste de notion morale.
L’homme de la nature, disait Hobbes, ayant des désirs illimités, cherche à s’approprier tons les objets à sa portée De là un état de guerre continuel avec ses semblables qm, poussés par un motif analogue, aspirent à lui arracher ces objets qu’il convoite. Pour faire cesser un état de choses si malheureux, l’autorité publique s’est organisée et coiistitoée. Elle a établi des règles qui rendent possible la paix générale en traçant à chaque individu une sphère d’action légitime, au dehors de laquelle il lui est interdit d’inquiéter ses semblables, mais au dedans de laquelle le souverain le protège et lui garantit l’inviolabilité de sa personne et des objets à son usage. Ces règles, tracées par l’autorité politique, sont ce qui constitue le droit et le juste. En
chercher ailleurs l’origine, c’est une pure chimère des pliilosophes.
Telle était la doctrine de llobbes, dont l’ouvrage est sans contredit l’effet dé l’égarement pernicieux d’un esprit d’une portée peu commune. Cependant on ne peut contester qu’on n’y trouve des règles fort vraies de justice, ingénieusement déduites de prémisses défectueuses. L’idée du droit n’est point entièrement dénaturée par lui; et quoiqu’il lui assigne une faus.se origine, on est forcé de convenir qu’il en dit assez pour en faire concevoir certains caractères à quiconque se donne la peine de suivre son raisonnement.
Pour bien saisir ce que cette question présente de difficile et de délicat, il faut rappeler ce que nous avons dit sur le caractère particulier et remarquable des idées, et sur le rapport essejitiel qu'elles ont avec la réalité, sans pouvoir jamais l’exprimer toute entière.
Tout ce qui dans l’univers a une existence réelle dans l’espace et dans le tems, a dans les intelligences une existence idéale indépendante de l’espace et du tems. Cette existence incomplète s’appelle la possibilité ou l’idée de la chose; elle est immuable et invariable comme l’intelligence elle-même. Une chose, dont nous pouvons avoir le sentiment, mais non ])as l’idée, ^t pourtant nécessaire pour que cette idée se réalise effectivement: cette chose est ce que nous appelons l’existence réelle, qui ne peut être saisie par l’intelligence.
Ces principes d’idéologie, que noua avons développés plus haut, sont applicables à la morale comme à tontes les autres sciences. Ainsi, toute action vertueuse réellement accomplie, peut être pensée comme simplement
possible. Il y a dans ce cas deux upéraliunsde l’esprit, à la suite desquelles nous nous trouvons posséder l’idée d’une action vertueuse. La preniière est un verbe intellectuel, par lequel nous affînnons l’existence de l’action individuelle qui a le caractère d’étre moralement bonne. La seconde est l’universalisation, par laquelle l’idée de l’action se trouve dégagée des circonstances de teins et de lieu qui en déterminent la réalité. Enfin, nous franchissons un troisième degré au moyen de la faculté d’abstraire, fort différente de l’universalisation, ainsi que nous l’avons l’cmarqué, et qui procède toujours par des comparaisons.
Pour qu’un homme se forme, sans l’aide de l’enseignement d’un antre, l’idée générale de la justice d’une action, il faut donc qu’il parcoure trois degrés. D’abord il faut qu’il ait la perception d’une action juste; ensuite, il doit fixer son attention sur la possibilité immuable de cette action; enfin il est nécessaire que par l’abstraction, en comparant c« qu’ont de semblable plusieurs actions justes, il arrive à concevoir l’idée abstraite de justice en s’aidant d’un signe aibitraire, tel que le mot français de justice, le mot anglais de righleouness, ou l’équivalent en toute autre langue.
C’est le premier pas dans cette carrière, qui est le plus difficile à expliquer. Comment, en effet, l’esprit peut-il prononcer ce verbe intellectuel primitif qui accompagne la perception d’une action juste, sans savoir aucunement encore ce que c’est que le juste?
On conçoit que pour expliquer cette énigme, Dugald Stewart ait cru devoir reconnaître une faculté morale, propre à engendrer des idées simples, et que Kant ait
appuyé sur le même fondement sa doctrine sur l’existCDcc de la raison pratique.
Quant à nous, il nous semble que c’est à l’action réelle de l’esprit moral agissant en nous, que l’on doit rapporter l’origine des premiers verbes intellectuels et moraux, et nullement à un principe purement rationnel passivement reçu par l’intelligence.
Nous avons remarqué que les verbes intellectuels ne sont point des impressions que la raison subit, comme elle subit l’empire des idées évidentes. Le verbe intellectuel est une action dans laquelle l’àme toute entière déploie une force qui lui est propre: elle agit plus encore qu’elle n’est affectée du dehors. Pareillement l’esprit moral est une tendance , qui ne réside pas seulement dans l’intelligence, mais dans l’àme toute entière et surtout dans la volonté. C’est donc à l’expérience à nous apprendre, qu’il y a certaines tendances de l’àme, qui nous font opérer d’une manière que noos nommerons plus tard honnête et vertueuse. C’est après avoir vu accomplir, ou après avoir accompli nous-mêmes, une action marquée d’un caractère particulier , que nous concevons aussitôt la possibilité indéfinie de pareilles actions Nous formons ensuite, par l’ab.straction et avec le secours du langage, les notions générales de vertu et de devoir.
On peut trouver qu’il n’y a pas en réalité une grande différence à dire avec Dugald Stewart et Kant, qu’une faculté particulière engendre dans l’esprit les idées du bien moral et du devoir, ou bien à dire avec nous, que ces idées sont engendrées par les procédés ordinaires de l’intelligence et de la raison , après une première ex(>érience
dans laquelle l’esprit moral a exercé en nous une action réelle et positive. Nous croyons, cependant, qu’on ne saurait apporter dans ces recherches délicates et importantes, trop de précision et de netteté. Une légère confusion d’idées a souvent , en philosophie, conduit de graves penseurs, de conséquence en conséquence, à de bien graves erreurs. Aussi croyons-nous d’une haute importance de déraciner l’opinion philosophique qui admet d’après Kant deux raisons distinctes, tandis qu’il ne peut y en avoir qu’une, comme il n’y a qu’une vérité et qu’une logique, bien qu’il y ait réellement des volontés morales et des volontés immorales.
Une autre différence noos séfiare encore de ces deux philosophes. Ils regardent la faculté morale, qui dans leur langage répond à ce que nous nommons l’esprit moral, comme un principe constitutif et essentiel de la nature humaine. Ils semblent croire qu’un germe de vertu implanté par la nature dans tous les cœurs, doit naturellement se fortifier, grandir et porter des fniils, s’il n’est pas contrarié dans ses développemens, et étouffé dans sa croissance. Nous croyons, au contraire, que l’homme ne reçoit en naissant qu’une simple capacité ou réceptivité à l’égard des qualités morales, dont les germes actifs et féconds lui sont communiqués, plus tard et après sa naissance, par l’instruction, les bons exemples, enfin par cette action immédiate et mystérieuse que la Divinité elle-même exerce dans certaines âmes, mais non pas dans toutes, et que l’on appelle la grâce de Dieu.
Une comparaison tirée de l’Evangile, nous paraît à cet égard contenir une haute leçon de philosophie. Le cœtfr
de l’homme y est comparé à nne terre plus ou moins bien disposée pour recevoir les semences aptes à produire une riche moisson. Mais la semence elle-même, c’est la parole religieuse et morale des premiers instituteurs dont l’homme ne saurait se passer. A quoi servirait la terre la plus fertile et la mieux préparée, si elle n’était pas convenablement ensemencée? Elle ne pourrait jamais donner de moisson. De même l’homme n’atteindrait jamais à la vertu, s’il ne recevait du dehors les premières leçons de moralité.
Notre assertion nous paraît pouvoir être prouvée philosophiquement, même en faisant abstraction de toute autorité. En effet, la volonté n’est que la faculté d’agir d’après une idée aperçue par l’intelligence; or l’intelligence ne peut concevoir l’idée de vertu, qu’après une première expérience où l’on ait agit vertueusement et moralement, sans avoir encore conscience de sa propre moralité. On tourne donc ici dans un cercle vicieux, si on n’a pas recours à l’action spontanée d’un esprit moral qui s’est manifesté une première fois en nous, avant que nous en eussions aucune perception ni aucune connaissance.
Si cet esprit moral est un élément constitutif et essentiel de la nature humaine , comment expliquer les ténèbres profondes dans lesquelles se sont trouvées et se trouvent encore, les nations placées hors de la sphère d’influence bienfaisante du christianisme?
La raison des hommes illustres de l’antiquité, a vu, sans aucune répugnance, des actions qui nous inspirent une horreur profonde. L’esclavage , le massacre des prisonniers de guerre, l’abandon des enfans contrefaits ou faibles, et bien d’autres actions immorales qui nous révoltent.
ont été considérées comme des choses tontes simples par des philosophes et des hommes d’état remarquables, doués de hautes et puissantes intelligences.
On nous répondra que le sens moral s’est modilié. C’est tout ce qu’il nous faut pour admettre que ce sens ne forme pas un principe constitutif et invariable de la nature humaine; car rien de ce qui appartient essentiellement à cette nature, n’a pu s’altérer depuis l’origine des sociétés. La logique naturelle de tout homme qui sait réfléchir, n’a pas changé depuis les tems les plus récnlés. Si les notions communes de la morale se sont tellement épurées et perfectionnées depuis le triomphe du christianisme, n’est-il pas naturel de conclure que le principe de la morale entre dans la constitution naturelle de notre intelligence, d’une manière bien différente de celle dont se trouvent en nous les principes immuables de la logique naturelle?
De là nous déduisons la conséquence que le principe de l’intelligence est naturel et inné en nous, bien que ses développemens soient presque tous l’effet de la culture, de l’éducation et du contact des autres hommes. Au contraire, le principe moral n’est point inné, et non seulement ses développemens sont l’eflét de la culture, mais le principe même a dù nous être inoculé, et avoir été enté sur notre nature primitive, à peu-près comme les arbres fruitiers ont besoin qu’une branche de qualité supérieure soit greffée sur le jeune et vigoureux sauvageon qui ne donnerait sans cela que des fruits aigres et inutiles.