‹ Fragmens philosophiquesChapitre 18 sur 27 · III · texte numérisé non relu

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Il nous a paru fort important de distinguer les idées morales de l’esprit moral; il nous semble maintenant tout aussi nécessaire de relever la diflférence entre une idée morale employée dans un usage purement logique, et l’idée de la vertu.

La notion d’une règle de conduite dirigeant les actions des hommes vers un but honnête , constitue à clle-scule une idée morale. L’idée d’une pareille conduite, inspirée par une tendance réelle et positive de la volonté agissant avec affection et désintéressement , nous paraît être l’idée de la vertu.

Ce que nous appelons une simple idée morale, ne nous parait offrir qu’une direction eitérieure, que l’homme peut d’ailleurs observer par des motifs honorables, ou par des motifs impurs et intéressés. L’idée de vertu ajoute à la précédente, la notion d’une action intérieure de la volonté uniquement déterminée par l’amour d’un bien impersonnel.

Pour mieux expliquer notre pensée, supposons quatre jurisconsultes discutant ensemble un point de droit positif. Ils pourront fort bien s’entendre et raisonner entr’eux, lors même que, nourris à des écoles philosophiques opposées, ils auront sur l’essence intime de la justice les opinions les plus divergentes.

L’un croira avec Hobbes, que l’observation de la justice est une nécessité fâcheuse et pénible, imposée à l’homme par une contrainte appuyée sur le besoin d’éviter l’état de guerre universelle et perpétuelle , auquel l’homme serait condamné par sa nature.

Le second, disciple de Bentham, verra dans l’expression de justice une formule purement logique, indiquant la ligne de conduite qu’il faut imposer à l’homme dans l’intérêt du plus grand bien du plus grand nombre.

Le troisième aura appris à l’école de Fichte, à regarder la justice comme indiquant la ligne de conduite que suit le moi, lorsqu’il agit avec une liberté absolue, et qu’il déploie son autonomie, ou le pouvoir législateur qui lui est propre.

Le quatrième, fervent chrétien, verra dans la justice une participation de la loi éternelle et immuable, que Dieu porte «n lui-même, et qu’il manifeste aux esprits qui ne sont point en état de révolte contre lui.

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Malgré la profonde différence de leurs doctrines philosophiques, nos jurisconsultes, s’ils sont éclairés et bons logiciens, aboutiront probablement à s’entendre sur presque toutes les maximes de législation. Et cependant, combien l’idée que le jurisconsulte chrétien se forme de l’essence de la justice, est-elle plus haute et plus noble que celle de ses interlocuteurs 1 Mais, dès qu’il s’agit de déterminer ce que la justice exige dans une circonstance particulière, ses notionsépurées sur l’origine de cette vertu, ne lui donnent aucun avantage sur ses collègues , et ceux-ci, tout eu se trompant sur le vrai mobile qui détermine l’homme à être juste, peuvent également bien reconnaître comment il faut agir pour se conformer à la justice.

Ceci nous montre que la pensée humaine peut entièrement séparer par la pensée, une règle de conduite, d’avec le motif qui porte la volonté à la suivre. La règle abstraite, ainsi considérée isolément de tous les mobiles qui décident à l’adopter, est connue par ce que nous nommons la simple idée morale; et tout homme doué du simple sens commun conçoit facilement de pareilles idées; sans que cela sudise à le rendre vertueux. L’idée morale conçue comme dirigeant la conduite réelle d’un homme mù à l’adopter par un sentiment pur et désintéressé, constitue l’idée de la vertu. Ceci est déjà un second degré qu’il faut bien distinguer du premier; et la faculté logi- (jue n’est plus à elle seule suflisante pour concevoir cette idée épurée de la vertu.

Il y a des esprits viciés et corrompus, qui sont fort logiciens, mais qui ne peuvent concevoir l’idée de la vertu, précisément par le motif qui empêche l'aveugle du plus

Laut génie de cünceroir l’idée de la couleur rouge ou de la couleur verte. Les données premières de l’expérience ne peuvent être suppléées par aucun raisonnement; et celui qui ne se souvient pas d’avoir jamais agi par un sentiment désintéressé, ne sait pas concevoir la possibilité d’un pareil mouvement de l’àme (1).

Dans le siècle dernier, il s’est ren«x>ntré plusieurs écrivains d’esprit et de talent, qui se sont efforcés de prouver l’impossibilité de la vertu, et de ramener toutes les idées morales à n’étre que les prescriptions sagement combinées, d’un égoisme rafliné. Qu’il nous suffise de désigner un seul nom pour représenter cette malheureuse école, en indiquant Maiidcville.

Un pareil scepticisme moral offre un spectacle déplorable. Gard(»ns-nous néanmoins d’étre injustes, même envers lui, et convenons franchement qu’il peut être sincère. Ce cas d’un scepticisme sincère s’est, nous le croyons, réalisé plus d’une fuis; et il est important d’en pénétrer la raison philosophique. Si, comme nous venons de l’expliquer, il est d’une impossibilité absolue de concevoir l’idée de la vertu, sans en avoir d’ab(»rd senti l’influence réelle, il peut se rencontrer des hommes qui, depuis qu’ils ont conscience d’eux-mcmes, n’ayant jamais pénétré dans la sphère morale, ne i)cuveut absolument pas concevoir la possibilité du désintéressement et des affections vertueuses.

(1) L’Écriture sainte conlinnc notre obsenation par ce passage: • .initiialis homo non percipil eu quac Dei mnt ». I. Corint. chap. 2, v. t4. Ce- |)cmlant le i hristianisnie enseigne qu'un pareil dcsorilre de l’intelligence a toujours son origine dans une faute volontaire , et que par consé<|uent on doit au moins le considérer comme une peine.’

Ils se forment en conséquence, à cet égard, une conviction dont ils ne sont pas les maîtres de revenir; et en proclamant leurs funestes doctrines, ils croient annoncer une vérité.

A de pareils hommes, le retour à la vertu est entièrement, fermé, sans un secours particulier du Ciel. Ne concevant plus même la possibilité du bien moral, et ne pouvant par leurs propres ressources arriver à cette conception, il est évident qu’ils ne peuvent se mettre à pratiquer ce qu’ils ne peuvent croire réalisable. L’homme religieux à un pareil spectacle lève les yeux au ciel, et il reconnaît là une nouvelle démonstration de la nécessité d’une intervention spéciale du Tout-Puis.sant, dont la grâce efficace nous est indiquée par la philosophie et par la religion, comme le seul moyen de sortir l’Iinnime de certaines positions désespérées, où le principe moral qui est la vie de l’àme, est entièrement paralysé et lléiri.

Enüu, il est aussi fort nécessaire de remarquer que c’est bien peu que de posséder l’idée la plus vraie de la vertu dans son intelligence, si l’àme elle-même n’est pénétrée dans son essence intime de l’esprit moral.

Les philosophes surtout sont sujets à se faire illusion là-dessus. Pénétrés du louable désir de se former des idées justes de la vertu et du bien moral , ils |>araissent quelquefois oublier, que ce n’est encore là qu’un avantage scientilique , et que le vrai mérite moral est dans l’amour du bien, non pas dans sa simple connaissance.

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