DE LA NATURE DU PRINCIPE MORAL
Les distinctions que nous venons d’établir, quoiqu’elles puissent paraître subtiles, nous ont semblé nécessaires pour éclaircir une question qui a longuement préoccupé les plus grands philosophes.
L’étude de la nature et des caractères du principe moral, est certainement un objet du plus haut intérêt en philosophie; et la difficulté des questions qu’on rencontre dans cette recherche, est suffisamment prouvée par les dissentimens profonds qui séparent à cet égard les diverses écoles de philosophie.
Nous avons cherché à établir avant tout, que la vertu n’était point une idée, mais une qualité réelle de l’àiue: nous avons montré qu’il ne fallait pas la chercher dans
là seule intelligence, faculté passive et spéculative, mais dans l’essence intime de l’esprit, et surtout dans la volonté oîi l’activité de l’àme est spécialement remarquable. 11 s’agit maintenant de reconnaître en quoi consiste cet esprit moral, qui agit d’abord dans l’homme en le rendant capable de pratiquer la vertu, et qui, par-là même, le met dans le cas d’en concevoir l’idée.
A cet égard, l’analyse psycologique reconnaît dans l’homme une faculté primitive, qui, lorsqu’elle est convenablement fécondée et activée, le sort en quelque sorte de lui-même. C’est la faculté d’aimer, principe essentiel de notre nature, qui, suffisamment développé et bien dirigé, produit nos bonnes actions, et donne l’impulsion première à toute notre conduite.
Ainsi, l’esprit moral, le vrai principe de toutes les vertus et de toute la grandeur de l’homme, c’est l^amour raisonnable des objets réellement bons et appréciables en eux-mêmes.
Cette dïKîtrine a été enseignée au monde par le christianisme, qui a constamment proclamé que la plus im- |x»rtante, la reine de toutes les vertus, était la charité. Le nom de cette vertu, qui seule sanctiGe l’homme, signiGe* amour en grec, et il indique assez que c’est par le degré d’intensité de l’amour du bien absolu, que le Tout- Puissant apprécie la valeur intrinsèque de ses créatures.
Cependant le christianisme, tout en enseignant qu’aucune vertu n’est complète et entière sans la charité, ou l’amour universel du bien absolu (1), déclare que ce don
(I) Ce bien absolu ne sc rciiconlrc qu'cii Dieu et dans nos semblables, à cause de leur rapi>orl avec lui.
précieux n’est point un principe constitutif et essentiel de notre nature. Loin de là, il nous apprend que rhomme, par ses propres forces, ne peut acquérir ni mériter cette disposition sanctifiante, et qu’il doit la recevoir de la grâce que Dieu lui accorde gratuitement.
Pourtant, tous les docteurs du christianisme s’accordent à reconnaître l’existence d’une loi naturelle, antérieure à la loi Evangélique, que celle-ci n’a point altérée ou abrogée, mais seulement perfectionnée. Or, nous croyons avoir prouvé que l’existence d’une lui morale quelconque est impossible à concevoir,8ans l’existence d’une affection réelle de la volonté poussée an bien par une tendance intérieure et intime.
La loi naturelle présuppose donc dans l’homme, pour qu’il soit capable de la recevoir, un principe réel de bienveillance, qui est à la charité universelle et absolue du chrétien, dans le même rapport où la loi naturelle elle-même se trouve vis-à-vis de la loi de l’Évangile. Cette bienveillance morale, qui se rencontre à un certain degré en tout homme capable d’avoir une idée de la vertu , recevra de nous le nom de principe moral imparfait. La charité universelle mérite seule le nom de principe moral parfait et absolu.
En disant que la loi naturelle présuppose un certain degré de bienveillance, noos n’entendons point affirmer que cette bienveillance soit réellement innée. Dans notre manière de voir, il n’y a d’inné sous ce rapport dans l’homme que la faculté d’aimer, faculté entièrement stérile, si elle n’est pas fécondée par la perception réelle d’objets dignes d’amour. L’amour moral n’est donc inné
qu’eu partie; et nous croyons que le commerce d’une personne déjà vertueuse , est nécessaire pour développer dans l’homme de la nature, un commencement de bienveillance morale.
Voici, en effet, comment nous pouvons nous représenter la formation, dans un jeune cœur, de cette première tendance morale qui peut ensuite fructifier et grandir indéfiniment. L’enfant est témoin d’une action vertueuse, il la conçoit d’abord simplement comme une action réelle, sans en apprécier la moralité ; si quelque chose fixe alors son attention sur le caractère de l’action, il peut, à l’aide des procédés ordinaires de l’intelligence, concevoir l’idée morale à laquelle elle se trouve conforme. Cette idée morale n’est encore [tour lui qu’une abstraction ; mais dès qu’il l’a saisie, et qu’il a fixé son attention sur elle, l’expérience lui montre que les actions réelles de son instituteur moral sont positivement conformes à celte règle abstraite: de plus, l’expérience et la réflexion lui prouvent qu’il est bon et avantageux pour lui que ses semblables suivent une pareille ligne de conduite, et son guide lui parait aimable (|uand il la suit réellement. Alors il perçoit positivement l’existence de la vertu, et en même tems, par une loi de notre nature, ouvrage d’uue Providence aussi bonne que sage, sa volonté éprouve une tendance naturelle à aimer tous les êtres pareillement vertueux. Cette tendance est l’inoculation du premier principe moral, qui pourtant est encore imparfait, et qui le restera toujours tant que l’esprit ne s’élèvera pas jusqu’à concevoir Dieu comme auteur de toute moralité. Mais ce principe, qnoiqu’imparfait, a déjà quelque chose d’universel et d’illimité.
puisqu’il porte l’ame à aimer et à apprécier tous les êtres doués de la vertu qu’elle a conçue, et cela sans aucune espèce de limites dans l’espace ou dans le tems.
Pour qu’une affection puisse être appelée morale, il faut, à notre avis, qu’elle ait au moins ce caractère d’universalité imparfaite. Jusque-là il ne peut se développer dans l’àme que des sympathies purement animales on du moins seulement instinctives, mais rien qui ait en aucune façon un caractère moral.
Il n’y a donc dans cette manière de voir que l’égoisme qui soit rigoureusement inné. Le degré de bienveillance morale nécessaire pour concevoir l’existence de la loi naturelle, a lui-même besoin d’être communiqué à l’homme, au moins en germe, par les leçons ou l’influence bienfaisante de ses semblables. Cela n’empêche pas néanmoins que cette loi primitive ne doive fort justement être appelée la loi naturelle , par une façon de parler analogue à celle que l’on emploie en disant que le langage est naturel à l’homme, quoique l’individu ne puisse en inventer les premiers rudimens, mais qu’il doive les recevoir d’un autre. C’est qu’en effet, pour qu’une chose soit naturelle à l’homme, il n’est pas nécessaire qu’il puisse la produire de toutes pièces, et en quelque sorte la créer; il suffit que sa nature l’adopte par une tendance spontanée, se l’approprie dès qu’elle lui est présentée, et puisse dèslors la conserver d’une manière permanente, sans faire pour cela aucun effort pénible.
Les écoles chrétiennes appellent vertus naturelles celles qui ont leur source dans ce degré de bienveillance qui peut être inspiré à l’homme par le commerce ou les leçons
de ses semblables, et qu’il peut'eQsuile augmenter et développer pur ses propres efforts. Elles appellent surnaturelles, les vertus qui ont pour source la charité ou l’amour du bien absolu. Cette dénomination tient à la doctrine qui enseigne qu’aucun être créé ne peut communiquer à l’homme la vraie charité, et que cette vertu est un don qui exige une opération immédiate de Dieu dans l’âme, action mystérieuse qui se nomme la grâce.
Plus d’un lecteur moderne pourrait trouver étrange qu’un simple ouvrage de philosophie lui pariât de vertus surnaturelles. Pour ménager toutes les susceptibilités, nous éviterons, autant que possible, de faire usage de ce mot. Cependant, bien compris, il n’a rien que de très-philosophique. Dieu est certainement un objet placé en dehors de toute la nature, et bien au-dessus d’elle. On peut donc, avec une parfaite propriété de langage, appeler surnaturel, tout ce qui se rapporte directement à lui, surtout l’amour divin, qui élève l’homme au plus haut degré de perfection morale qu’il soit possible de concevoir.
Observons que la doctrine chrétienne qui fait de l’amour moral le principe suprême de toute vertu, s’accorde admirablement avec les enseignemens de la philosophie. Les écrivains modernes qui se sont signalés dans la réaction victorieuse opérée contre les doctrines du sensualisme, ont surtout insisté sur la nécessité de reconnaître le désintélessement du devoir: or, qu’y a-t-il de désintéressé dans l’homme, si ce n’est l’amour, par lequel il est conduit à s’oublier lui-même? Si l’on reprend tous les raisonnemens de l’école écossaise pour établir la nécessité d’une faculté morale primitive et irréductible ; ceux de Kant iwnir
prouver l’existence d’une raison pratique; ceux de Jacobi pour fonder la philosophie sur le sentiment plutôt que sur la spéculation ; on verra que tout ce que leurs écrits offrent de solide, se réduit à démontrer l’impossibilité d’une murale quelconque, qui n’ait pour fondement un principe de bienveillance réelle, existant dansl’àme, avant qu’elle puisse concevoir la possibilité de la vertu.
Qu’y a-t-il donc de plus naturel que d’emprunter au christianisme, la solution si simple d’un problème qui semble n’avoir attiré les efforts et l’attention des penseurs les plus profonds, cjue pour montrer combien toutes les autres explications qu’on en a proposées , sont inférieures à celle qui a été indiquée à l’homme depuis tant de siècles? Il est remarquable que cette dernière explication surnage toujours à tous les progrès de la science do l’esprit humain, tandis que toutes celles que l’on a voulu lui substituer, ont dû être abandonnées peu après leur naissance, parce qu’elles succombaient toujours devant de nouvelles objections.
l)IFFKKE^CE ET RAPPORTS DE LA MORALITÉ .