‹ Fragmens philosophiquesChapitre 22 sur 27 · IX · texte numérisé non relu

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lin chcrchanl ù établir un syslènic complel de morale sur des atïectioiis bienveillantes , il peut sembler que nous fassions rétrograder la science. En effet, une semblable tentative a été faite en Angleterre par plusieurs moralistes distingués, tels que Ilutcheson, Cudwortii et Henry More; mais leurs sy stèmes ont été confutés avec bonlieur par plusieurs écrivains de mérite, à la tète desquels nous placerons Üugald Stewart; et, à la suite d’une discussion a|>- (>rofondie, leurs opinions paraissent abandonnées par les bons esprits.

La notion de justice présente surtout une grande dilliculté dans ce système. Il parait imjmssible de la déduire de la bienveillance; elle semble meme devoir être supérieure à celle-ci, ou au moins devoirètre immédiatement obligatoire.

\ous cruyoïis cc|>endant pouvuir soutenir ce que nous avons avancé sur la priorité des alTectiuDS bicuvcillautes et mui-alcs, sans qu’aucune des objections victorieusement adressées aux moralistes précités, retombe sur notre système; car si leur doctrine présente un côté vulnérable, cela vient de ce qu’ils ne se sont point élevés jusqu’à prendre en considération le principe absolu de la morale, c’està-dire Dieu; et que sans la conception de cet être immuable, on ne peut expliquer l’origine de la notion d’une parfaite justice.

A la vérité, nous recomiaissons une loi naturelle, qui dans son origine est certainement divine, mais qui pourtant peut être connue et pratiquée par l’homiiie avant qu’il ait une connaissance claire et positive de J)ieu. La possibilité d’observer cette loi, reposant sur une affection réelle et morale qui dans ce cas ne peut encore avoir pour objet que les hommes, il nous faut expliquer comment la simple bienveillance envers les hommes, peut engendrer une notion quelcurajue de Injustice, quoique dans la morale pratique les devoirs de stricte justice soient constamment distincts des devoirs de bienfaisance.

Il nous parait néanmoins que ceci s’explique facilement par une remarque fort simple. L’observation de la justice réglée par la loi naturelle, est pi'escrite en vue d’un bien nettement arrêté et déterminé, dont la pensée aperçoit facilement la possibilité et les principales conditions. Ce bien est la paix entre les hommes. Celui qui observe la loi naturelle sans s’élever encore à la connaissance de Dieu, doit nécessairement avoir conçu la pos.sibililé d’un

pareil bien, qu'il aime et apprécie en vertu de l’affection morale qu’il a pour ses semblables.

La bienfaisance proprement dite peut aussi dériver de la même source, c’est-à-dire, d’une affection morale pour l’humanité; mais son objet est fort différent de celui de la justice, et c’est ce qui établit la distinction entre ces deux vertus. La bienfaisance a pour objet tout ce qui contribue au bonheur de l’homme: cette vertu est par conséquent illimitée et sans bornes. De là suit, entr’autres conséquences, que l’on ne peut pas exercer constamment la bienfaisance, parce que les plus amples moyens n’y suffiraient pas, mais que l’on peut être toujours juste, parce que l’on peut ne jamais donner à personne l’occasion d’un ressentiment légitime.

La justice est en quelque sorte une vertu négative; la formule suprême qui en représente l’essence, est celle-ci : Ne fais de tort à personne. Si maintenant on cherche le motif qui porte à l’observer, l’homme religieux ajoutera ces mots ; Parce que le tort et l’offense déplaisent nécessairement à Dieu. Mais le simple observateur de la léi naturelle ne pourra dire autre chose, sinon: Observons la justice, parce que le tort et l’offense provoquent naturellement une réaction violente, et troublent la paix , premier bien de la société humaine.

Aussi l’on remarque chez les peuples anciens qui n’étendaient guères leurs affections morales au de-là du cercle étroit de la patrie, que leurs notions de justice se réduisaient à-peu-près à régler leur conduite envers leurs concitoyens. L’ancienne Home appelait également du nom iVhostes les étrangers et les ennemis, et les notions de devoir

cuvers eui se rédnisaient à bien peu de clioses dans l’opinion nationale.

Ici, comme dans toutes les vertus morales, c’est la raison qui découvre les règles les mieux adaptées à la poursuite d’un but donné. Mais ce but, la simple raison est impuissante à le poser; il faut qu’une affection morale et réelle en rende la poursuite possible et désirable.

Ce n’est en conséquence que sur la notion de Dieu et le désir positif de lui plaire, que peut reposer un sentiment de justice réellement absolu et universel. Eu effet, la notion morale de Dieu est celle d’un être à qui la volonté directe du mal répugne tellement, qu’il est impossible de la lui attribuer à un degré quelconque. Ne vouloir de mal à personne, est donc une condition nécessaire pour lui plaire. Or c’est précisément là ce qui constitue le vrai fondement de la justice.

Cette vertu a un objet arrêté et déflni, précisément parce qu’il est négatif, et que ne point causer de mal, ou du moins ne pas vouloir en causer, est la condition de toute moralité. Mais cette disposition nécessaire n’est encx)re qu’un acheminement vers le bien , parce que l’absence du mal ne peut pas à elle seule élever l’homme jusqu’à la sphère d’une moralité supérieure. Aussi le christianisme témoigne-t-il de ces vérités, lorsque d’uu côté il appelle du nom de justes les hommes vertueux, en montrant l’inju.stice totalement repoussée par Dieu ; tandis que d’un autre côté il enseigne que la justice ne rend pas l’homme digne du ciel, sans la charité qui est une tendance positive au bien universel et absolu.

La différence essentielle entre les devoirs de justice et

ceux de bienveillance, s’explique sulüsaniinent par la con> sidération de la nature dillérente de leurs objets. La fuite du mal peut être constante et absolue: mais si Tamour du bien, considéré dans Tàme, peut avoir ces mêmes qualités, la poursuite extérieure du bien dans toute son étendue, ne peut pas, par suite de la limitation des facultés humaines, être également rafîaire de tous les momeos de la vie. Le )>ien est un objet tout-à-fait illimité; on ne peut lui supposer des limites assignables, on ne peut le pratiquer qu’en faisant un choix dans les manières de le réaliser. l)e-là dérivent les caractères qui distinguent la justice de la bienveillance, et qui font que ces deux vertus, quoique découlant d’une source identique, ont un caractère distinct, et ont paru à plusieurs moralistes entièrement irréductibles l’une à l’autre.

Nous pouvons faire un raisonnement semblable sur la véracité ou sincérité, dont on a voulu également faire une vertu primitive et irréductible. L’homme est d’abord vrai j)ar un instinct naturel, parce que toute connaissance, nourrissant son intelligence qui est la partie la plus élevée de son être, lui cause un plaisir qui se communique facilement, et qui s’accroît en se communiquant. Mais cet instinct, don précieux de l’auteur de notre nature, n’est point encore méritoire. La franchise pratiquée par un motif rationnel et dans un but impersonnel, est seule une vertu morale. Or, on peut, comme nous l’avons vu pour la justice, se faire de la sincérité un devoir en vertu de deux mobiles différens; soit par amour des hommes, dans la conviction que la vérité leur est généralement

bonne et utile , suit par la conviction de se rendre par là agréable à Dieu.

Ce n’est que dans ce second cas, et en s’élévant à cette hauteur, que l’on peut porter une condamnation absolue contre le mensonge. Au point de vue humain, mentir parait quelquefois nécessaire, non seulement dans un intérêt égoïste, mais même dans l’intérêt général. Comment blâmer, d’après la morale humaine, le mensonge de Christophe Colomb, sauvant d’une mort terrible tous les hommes de son expédition, en persuadant à des sauvages ignorans qu’un éclipse a une cause fabuleuse qu’il imagine pour les tromper? Cependant il s’est rencontré des moralistes qui, s’appuyant sur la véracité absolue de Dieu, ont blâmé une telle action. Nous n’entendons point ici discuter leur opinion qui implique une des questions les plus délicates de la morale; il nous suffit de constater quelle étendue on peut donner au devoir de la sincérité, quand on rapporte ce devoir à Dieu.

Nous ne pouvons concevoir cet Être parfait, sans lui attribuer un amour absolu de la vérité à laquelle il nous engage en conséquence à rester toujours fidèles. Cependant à cet égard le christianisme établit une règle trèssage, en enseignant à ne pas jeter la parole où elle n’est pas entendue, et à ne point exposer la vérité à des outrages gratuits en la prodiguant à ceux qui en sont indignes.

Laissant de côté la question de savoir si cette règle de prudence peut s’étendre jusqu’à permettre de tromper, par des assertions positivement fausses, de certains esprits qui ne feraient qu’abuser de la vérité, il nous suffit d’avoir

indiqué comment la véracité elle-même, en tant que principe rationnel, tire sa source de cet esprit moral qui consiste essentiellement dans un amour pur des êtres vertueux.

Les observations fines et pleines de justesse, que Dugald Stewart a cru devoir tirer de Texamen de la conduite des enfans, pour prouver qu’un principe irréductible et inné les poussait à la pratique de la justice et de la sincérité, n’ébranlent point notre opinion à cet égard. En effet, dans le sein du christianisme, les enfans subissent une influence morale dès l’àge le plus tendre, et le principe moral, une fois introduit dans leurs âmes, les pousse à bien des actions qui ont le caractère de (%tte moralité spontanée que nous avons vu précéder le développement de la liberté. On peut, dans l’observation de ces petits êtres , prendre pour inné ce qui n’est réellement qu’inoculé , et attribuer à la nature humaine ce qui est le résultat de l’action puissante du christianisme sur les âmes.

L’exemple de petits enfans chrétiens, déjà moraux et vertueux, avant même que de savoir ce que c'est que le devoir et la vertu, forme un spectacle charmant qui attache l’âme; mais il ne prouve pas que les principes du devoir et de la morale, fassent nécessairement partie de cette nature humaine qui, chez des peuples entiers et pendant des siècles, s’est montrée si corrompue et si cruelle. 11 ne prouve pas davantage que sans une affection active et impersonnelle de l’àme, Injustice et la véracité puissent être pratiquées comme vertus, ni que ces vertus aient pu être originairement conçues par l’esprit humain; chose qui nous parait contraire aux lois primordiales de la pensée.

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